14 juin 2014

Des lyres et des hommes (EnlumériA)

L’auberge du Palefrenier Narquois n’avait de prime abord rien d’extraordinaire. Une salle comportant une vingtaine de tables, décor de saloon mâtiné pub irlandais avec de grands posters représentant un légendaire autrefois. On entrait par un vestibule dans lequel se trouvait le vestiaire. Un vélo était appuyé sur le desk. Personne pour accueillir le client.

— Vous savez que les règles du savoir-vivre disent que c’est à l’homme d’entrer le premier dans un restaurant ? expliqua Damien.

Kaelia émit un petit rire moqueur qui exprimait pleinement son mépris des convenances. Elle s’avança de quelques pas dans la salle à la recherche d’une table bien placée.

Au bar, trois matelots encourageaient bruyamment deux colosses qui bras-de-ferisaient sous le regard paternaliste du barman. Sur la gauche, un vieux couple se chamaillait gentiment à propos du menu tandis que la serveuse patientait en levant les yeux au ciel. Attablé au fond, un homme à la barbe fleurie consultait un carnet en sirotant une bière. Trois musiciens qui tentaient de s’installer au mieux sur une scène minuscule provoquaient un remue-ménage légèrement irritant. Le contrebassiste, un géant, s’efforçait de caser sa large carcasse entre le rideau et son instrument sans se préoccuper des ricanements du saxophoniste ni des conseils fantaisistes du guitariste.

La serveuse, une rouquine coiffée choucroute, profita de leur arrivée pour laissait choir son couple d’indécis. Damien ne se gêna pas pour admirer la superbe plastique de la jeune femme. Petite robe de satin noire ultra moulante et jambes interminables montées sur escarpins dorés. Un fantasme sur pattes. Sur son chemisier un badge proclamait en lettres capitales que cette charmante créature se nommait Démétria.

— Bonsoir ! Deux personnes ? Je vois que notre table d’honneur est libre. Venez les amoureux. C’est votre jour de chance. On dit que cette table porte bonheur.

— Pourquoi ? demanda Damien.

— C’est à cette table que Tonton Macroûte, en personne, a déjeuné un certain 32 juillet. Regardez ! Il y a une plaque qui le confirme.

— Le 32 juillet ?

Démétria  expliqua que le graveur avait fait une faute de frappe suite à l’absorption d’une pinte d’hydromel superflue.

— En vérité, l’évènement s’est passé un 23 juillet. Voici la carte. Je vous recommande notre gombo de renard de mer. Une recette de Tonton Macroûte. Pour vous faire patienter, je vous apporte notre apéritif maison, à base d’hydromel. En attendant, installez-vous confortablement.

Kaelia remarqua que le regard que Damien posait sur Démétria ressemblait à celui du fameux loup de Tex Avery.

— Ne vous gênez pas, dit-elle d’un ton acide.

— Pardon ?

— Non, rien. Laissez tomber.

Démétria était de retour avec deux verres remplis d’un liquide ambré agrémentés de bouées de sauvetage. Elle les posa sur la table avec une coupelle de graines à l’aspect caoutchouteux. Elle remarqua les mines stupéfaites des deux convives.

— On en avait marre des ombrelles.

— Ah ! Il est comment votre gombo de renard de mer ?

— Je reviens dans un instant et je vous explique. On dirait que les foldingues se sont décidés.

Elle fila aussitôt vers l’autre table.

— Bon allez, on trinque, dit Damien. Vous avez vu ces graines. Bizarres, non ?

— Oh ! Moi, vous savez, au point où en est.

Aussitôt Kaelia picora dans la coupelle. L’apéritif maison avait un fort goût de miel avec un je-ne-sais-quoi en plus comme un parfum de rose cannelle mais pas vraiment.

— Il y a un truc en plus, marmonna Kaelia, la bouche pleine de graines. Du pain d’épices à la cardamome ?

— Je pencherai plutôt pour du cactus vanillé, objecta Damien.

Il avala son verre cul sec. Cela lui fit un peu comme… il ne savait pas trop, en fait. Kaelia poussa ses graines d’une large rasade. Elle demeura impassible l’espace de quoi, une demi-minute, et puis éclata de rire à la manière d’une baudruche qu’on dégonfle à grands coups de manivelle.

— Nom de Dieu ! s’écria Damien, mais où avez-vous appris à faire ça ?

— Vous savez à quoi ça ressemble ce truc. À un écoulement de guimauve frangipanée dans l’oreille d’un orque de Barbarie.

Damien s’ébroua, fit un signe au barman pour réclamer la même chose et se laissa aller en arrière, la mine déconfite.

— J’ai l’impression être le rejeton d’un vieux pneu et d’une méduse étoilée.

Encore ce rire incohérent de Kaelia. Sur ce, le barman, une sorte de lièvre géant à moustache en poignées de porte apporta la seconde tournée.

— C’est pour môaaa, dit-il en grinçant de toutes ces dents en bois. Démétriaaaaa ne va taaaaaaaaardeye. Vous aimez l’âmusique ? L’orchestre vaaaa… comment c’est ?

— C’est pas mauvais, cornecliqua Damien en s’essuyant les sourcils d’un geste caverneux – Grimace de dégoût du narrateur. Puis, il trinqua avec Kaelia en cors et en corps. Ces sacrés verres paraissaient inépuisables. Damien hoqueta de rire à son tour.

— Tu peux te foutre de moi, railla Kaelia d’une horrible voix de rogomme. Ton rire, on dirait une flaque d’eau sous la palme d’un phoque.

— C’est académique ça, tiens ! Mais attends, on dirait que l’orchestre commence à jouer.

Sur la scène, transformée pour l’occasion en coquille Saint-Jacques à défibrillateur bio-nucléique, les trois musiciens costumés en tringles à rideau accordaient leurs lyres.

— Ce sont des lyres Sterling d’excellente facture, constata Damien en ramassant son sourcil tombé à terre. T’a vu les costards ? Une seule rayure. Comment qu’y font pour rentrer là-dedans et jouer aussi bien de leurs instruments ?

— Parce que ce sont des lyres d’hommes très minces, coupa Démétria revenue de ces indécises aventures. Je vois que vous appréciez notre apéritif maison. Et nos cakes à couettes aussi. Alors, décidés à goûter au gombo ?

— Je meurs de faim. Va pour deux gombos ! proclama Damien à la cantonade tandis que Kaelia était plongée dans la contemplation désabusée du barbu du fond qui prenait des notes, impassible comme une pierre tombale sous une pluie d’équinoxe. 

Démétria claqua dans ses mains. Cela fit un bruit de jupette froissée sous la dent d’un rhinocéros hellotridécatabulophobe*.

Aussitôt, deux renards bleus travestis en loups de mer déboulèrent sous les acclamations des matelots vêtus pour l’occasion de justaucorps en pâte feuilletée. Ils tenaient à bout de pattes un large calice dans lequel six langoustes en tutu virevoltaient une gavotte parsemée de vestigiaux effluves parmesans. Un poivron rouge visiblement éméché tentez de tailler une bavette avec le poivron vert qui s’époustouflait dans un trombone à tige filetée. Un essaim de gousses d’ail tournicotait allègrement autour d’un citron vert en crinoline en poussant des cris de clés à molette sous la mitraille.

Damien, qui s’écroulait de rire en fragments parcellaires, s’évertuait à réunir les morceaux en dépit du bon sens sous les huées de pangolins bariolés taillés comme des linottes sans têtes.  

Les renards déposèrent enfin le calice sur la table qui, prise de panique, prit ses jambes à son cou et fila vers les cuisines en passant par un chemin de table nouvellement promu au rang de sentier lumineux.

— Sandinista ! beugla soudain Damien sans trop savoir pourquoi sous les yeux vitrifiés aux beurre de yak d’une Démétria confite en dévotion.

C’en était trop pour Kaelia. Elle se leva d’un bon et se dirigea en toute hâte vers le barbu du fond qui, enfilant un manteau en peau d’ours, s’apprêtait visiblement à prendre congé.

— Hé ! Vous, là ! Oui, vous. Où vous croyez aller comme ça ?

Au comble de la surprise, le vieux type se retourna vers la jeune femme. Vu de près, il ressemblait assez à l’idée qu’on se fait d’un vieux beatnik embourgeoisé.

— Vous… Vous pouvez me voir ?

— Et bien sûr que je peux vous voir. Je vous observe depuis tout à l’heure. Vous êtes le seul, dans ce pandémonium, à ne pas avoir bronché. Regardez les champions de bras de fer, au bar. Ça ne vous parait pas bizarre que leurs bras repoussent chaque fois qu’ils s’en arrachent un. Et les renards, vous les avez vus, les renards ? On dirait de grosses mites endimanchées à la foire au foin. Je ne vous parle même pas de mon copain qui… Mais nom de Dieu ! C’est la lingerie de la serveuse qu’il mange en sandwich nappés de sauce aux doryphores ? Mais pourquoi je dis ça, moi ?

— Bon allez, calmez-vous, madame, conseilla le barbu. Ce n’est pas si grave. Il ne savait pas qu’il faut toujours manger un nombre impair de cakes à couettes avec l’apéritif maison. Dans une heure, il sera frais comme un gardon. Bon ! C’est pas tout, mais il faut que j’y aille, moi. On joue Les Triplettes de Belleville, ce soir au Lutétia. Mon vélo n’aimerait pas manquer le début. C’est son film préféré.

— Vous n’avez pas répondu à ma question, insista Kaelia. Vous êtes qui, au juste ?

— Moi ? Mais je ne suis que le narrateur, madame. Bien le bonjour chez vous.

Sur ce, le vieux bonhomme s’éclipsa en chantonnant une petite chanson.

À la table de Tonton Macroûte, Damien continuait de faire le singe avec cet air niais qu’affichent parfois les fumeurs de banane plantain. Kaelia se laissa tomber sur une chaise, épuisée, lorsqu’un vacarme semblable à une débaroulade de couscoussières dans une bétonneuse trois-pièces-cuisine la fit sursauter.

 

* Crainte exagérée d'être treize à table.  

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07 juin 2014

Le Magagicien (EnlumériA)

Le village se détachait de la mangrove en une sorte d’élancement immobile et feutré. Formant une hésitante avant-garde, quelques constructions semblables à des chörtens tibétains aux reflets moirés de galuchat s’avançaient sur la plage comme des sentinelles timides et égarées. La plupart des maisons ressemblaient à des pagodes de bambou élaborées par de scrupuleux architectes. La rue principale, bordée de boutiques obscures, s’enfonçait entre les bâtisses comme une saignée dans un jeu d’échec. Un peu plus loin, de rares bateaux rouges et bleus patientaient dans un port de pêche rudimentaire d’où jaillissait un embarcadère pavoisé d’oriflammes. Malgré la nuit qui s’annonçait déjà, aucune lumière ne brillait. Le lieu semblait désert.

Damien pénétra dans le village avec la prudence inhérente aux découvreurs de citées perdues. Kaelia suivait à quelques pas en tirebouchonnant nerveusement le haut de sa jupe. Elle murmura comme pour elle-même que cet endroit ne lui disait rien qui vaille.

— Moi non plus, ce patelin ne me plait pas trop, dit Damien, mais si vous avez une autre idée, je suis toute ouïe.

Il s’arrêta, la main droite tendue derrière lui en signe de mise en garde.

— Regardez, là-bas, dit-il à voix basse. Vous voyez ? Il y a de la lumière.

— Bon ! Allons voir. On ne va pas y passer le réveillon, grommela Kaelia en passant devant.

La lumière sourdait d’une boutique légèrement en retrait située une centaine de mètres plus loin. La devanture peinte en vert s’ouvrait sur une large vitrine poussiéreuse vide d’achalandage. Au-dessus, on lisait « BAZAR A BARON ». Une enseigne représentant une tête de chevreau avec un serpent enroulé autour des cornes se balançait doucement au-dessus de la porte. Kaelia actionna la poignée en porcelaine et entra.

L’intérieur de la boutique était aussi vide que la vitrine… enfin presque. Au centre de la pièce se dressait un guéridon de style victorien sur lequel étaient posé un pot de fleur et un tout petit arrosoir de métal peint. Dans un coin, se trouvait un de ces porte-manteaux qu’on appelle valet de nuit. Une redingote et un haut-de-forme traînaient sur le sol. La lumière, pâlichonne, provenait d’un lustre florentin à motifs de fleurs.

Damien s’approcha du guéridon.

— J’ai comme une impression de déjà-vu, fit-il en brandissant le bristol blanc qu’il venait de trouver à côté de l’arrosoir. Regardez ! Il est écrit là-dessus : « Plantez-moi ! » Vu qu’il y a un pot de fleurs et un arrosoir avec… mais oui ! Il est plein d’eau. J’imagine que…

— Comment peut-on planter un bristol ? coupa Kaelia en haussant les épaules. C’est idiot.

— Un bristol, je ne sais pas, mais la fève qui est posée là…

— Eh bien, allez-y ! Qu’attendez-vous ? Au point où nous en sommes.

Damien s’exécuta. Il creusa le terreau du bout de son index, déposa la graine qu’il recouvrit sommairement et arrosa d’une lampée d’eau.

Un bruit étrange parvint de la rue, un peu comme une bicyclette rouillée lancée à fond de train du haut d’une côte. Effet doppler garanti ! Puis plus rien.

Damien afficha le rictus désemparé du gars qui vient de s’apercevoir que son chien mâchouille à belles dents le très rare exemplaire relié pleine peau des Pensées et Maximes de Jean-Claude Van Damme qu’il vient d’acquérir à grand prix.

Kaelia regardait le bout de ses ballerines.

— Vous ne croyez pas qu’on a l’air assez ridicule comme ça, là ? hasarda-t-elle.

Dans la rue, la bicyclette folle remonta la côte comme si son cycliste avait le diable aux trousses. Un chuintement sirupeux s’exhala du pot de fleur. Une plante vermeille s’en échappa aussitôt et son feuillage instantané ruissela sur le parquet pour bientôt entreprendre d’escalader les murs. Partout dans la pièce, des comptoirs et des rayonnages se mirent à proliférer et à bourgeonner en de multiples fractals. Des bibliothèques se remplissaient d’une myriade de grimoires et palimpsestes tandis  que les étagères se garnissaient simultanément de toutes sortes de denrées et accessoires, de fioles médicinales en tous genres et d’alambiques remplis de potions fluorescentes. Classeurs et cartonniers fermaient la marche. Entre temps, la lueur pâle du plafonnier s’était muée en une ample lumière dorée comme une brioche un matin de Pâques.

— Eh bien, voilà autre chose, s’écria Damien en observant l’étendu du phénomène. Kaelia tournait lentement sur elle-même en zieutant partout d’un air émerveillé.

— Vous ne sentez pas, dit-elle dans un souffle. Cela fait comme ce battement de cœur en trop qui se faufile dans la poitrine des amoureux. Vous ne sentez pas ?

 Damien eut une moue dubitative.

— Bof ! Non. Pourquoi ?

Kaelia eut un mouvement d’impatience.

— Vous êtes blasé de tout vous, hein ? Ça vous ferait mal de reconnaître qu’il vient de se passer quelque chose de miraculeux ?

— Miraculeux, je ne sais pas. Bizarre, oui, ça c’est sûr. En attendant, il n’y a toujours personne. – Il se retourna et désigna une porte dans le fond du magasin – Peut-être que dans l’arrière-boutique ? Je vais voir.

L’arrière-boutique était le royaume d’un invraisemblable bric-à-brac en désespoir de magasinier, mais il n’y avait personne non plus. Quand Damien revint sur ses pas, il trouva Kaelia fouillant les poches de la redingote.

— Rien dans les poches, rien dans les manches, je parie, s’exclama-t-il.

Kaelia ne répondit rien. Elle suspendit la redingote sur le valet de nuit et se baissa pour ramasser le haut-de-forme qu’elle posa sur sa tête en souriant aux anges.

— Vous me trouvez comment ? demanda-t-elle en virevoltant.

— Vous voulez vraiment le savoir ? Vous feriez mieux de poser ce galurin sur le porte-manteau. Il faut qu’on réfléchisse.

Kaelia s’exécuta. Il y eut aussitôt un toussotement, un vague courant d’air frais et…

Un grand échalas bâti comme une arbalète se tenait campé devant eux. Il affichait cet air condescendant et suspicieux des gens de maison. Il se découvrit, s’inclina et dit sobrement :

— Si cette noble assistance m’y autorise, je crois qu’il serait de bon ton de faire les présentations, n’est-il pas ? Devant vos yeux admiratifs, Zéphyrin Sépulcre, Marquis du Vendredi, Magagicien en chef de ce vénérable établissement.

Kaelia pouffa.

— Magagi… quoi ?

L’autre, sans se départir de son air compassé se recoiffa et expliqua :

— Magagicien, madame ! Expert en magasinage magique. Pour vous servir. Et vous… ?

Kaelia se tourna vers Damien.

— Damien Dexter, écrivain raté reconverti dans le cynisme de cuisine. Et moi, je suis Ev… Pardon ! Kaelia. Reconvertie dans la plongée à sens unique.

— Bon ! Eh bien, je vois que nous n’en saurons pas plus. Qu’est-ce qui vous amène dans ma modeste boutique

Damien relata en quelques mots les dernières péripéties qui les avaient conduits au village. Au passage, il apprit que celui-ci s’appelait Yemanja. Il expliqua encore qu’ils cherchaient un abri pour la nuit et que le lendemain ils comptaient continuer leur route jusqu’à la cité de cristal. À ces mots, Zéphyrin Sépulcre poussa de hauts cris. On aurait dit qu’une averse de grenouilles lui tombait sur le paletot.

— Mais vous êtes malades ! Allez à Kêrys tous seuls ? Déjà par la plage ce n’est pas possible. À quelques miles d’ici, il y a l’estuaire du fleuve Candomblé. Il vous faudra passer par le gué du Satrape Conciliant, plus à l’Est. Vous y rencontrerez des caravanes. C’est plus sûr, croyez-moi. Mon dernier client, un capitaine à la retraite a eu plus de chance que vous. Il a profité de l’estafette mensuelle.

— Il avait une barbe, ce capitaine, demanda Damien, stupéfait.

— Je ne m’en souviens pas. Probablement. Tous les marins ont une barbe non ? Mais, attendez !

Le magagicien attrapa un livre tout en haut d’une armoire. C’était un ouvrage d’apparence antique à la reliure armoriée. Un serpent à plumes doré à l’or fin en ornait la couverture. Il le remit à Damien en précisant qu’il s’agissait de la dernière édition du Guide du Broussard. Un excellent compagnon de voyage. Damien le remercia et Kaelia, plus pragmatique, demanda où ils pourraient trouver refuge pour la nuit.

— Comment ? s’exclama Zéphyrin. Mais vous ne connaissez pas notre célèbre auberge du Palefrenier Narquois. C’est juste là, à droite en sortant. Vous y trouverez le gîte et le couvert. En attendant, vous là, Damien, regardez sous la commode là derrière vous. Oui, là. Il y a des chaussures à votre pointure. Mais attendez ! J’oubliais.

Il se mit à farfouiller dans des tiroirs en grommelant, ouvrant celui-ci, fermant celui-là.

— Mais où donc les ai-je rangés ? Ah ! les voilà. – Il tenait deux petits sacs de satin noir desquels il sortit deux colliers de graines.

— J’ai de la chance, l’interrompit Damien, ces godasses me vont comme un gant.

— Vaudrait mieux qu’elles vous aillent comme des chaussures, railla le magagicien. Tenez ! Portez ça autour du cou. Ce sont des chapelets Naqshbandis. Ils vous protégeront. Cela vous fera douze ducats. Prix d’ami !

Kaelia écarta les mains en signe d’impuissance. Elle n’avait pas d’argent sur elle. Damien expliqua au commerçant qu’il était pauvre comme Job.

— Regardez dans vos poches, ordonna le magagicien.

— Dans mes poches ? Je n’ai que ces quelques coqu…

Ceux-ci s’étaient transformés en monnaie sonnante et trébuchante.

— Vous voyez bien que vous êtes plus riche que vous ne pensez, souligna Zéphyrin Sépulcre, en empochant ses douze ducats. Allez ! Je dois fermer – Il ouvrit la porte – Là ! Tout de suite à droite. Au Palefrenier Narquois. Ils proposent un gombo de renard de mer, je ne vous dis que ça.

Dehors, la rue, illuminée de mille feux, était le théâtre d’une intense animation. Le chaland se pressait aux portes des boutiques festonnées et de la musique s’échappait des gargotes. On aurait dit une rue de la Nouvelle-Orléans un soir de mardi gras.

— Je crois bien que cet olibrius a rencontré mon oncle, expliqua Damien.

— C’est bien possible, mais moi j’ai faim. On reparlera de tout ça devant une assiettée de gombo. Il doit bien vous rester un de ces coquillages pour payer l’addition, non ?

Sur ces mots, Kaelia s’engagea vers l’auberge d’un pas vif.

 

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31 mai 2014

Rose hiémale (EnlumériA)

Ils marchaient déjà depuis une vingtaine de minutes, sans parler. Chacun gardant sa réserve. Chacun réfugié dans une méfiance latente. Damien ne comprenait pas ce qu’il faisait là, cheminant sur une plage inconnue aux côtés d’une femme taciturne. Quant à ce que pouvait ressentir Kaelia, Dieu seul savait. Au loin, la cité de Cristal ne semblait pas se rapprocher. À droite, l’océan étal paraissait aussi vivant qu’une nappe de mercure. À gauche, une forêt inextricable de palétuviers séculaires abritait sans conteste d’obscurs secrets. Derrière eux, la cabane de pêcheur n’était plus qu’un souvenir. Cette impression de faire du surplace et ce silence obstiné décourageaient Damien. Il tenta une question.

— Vous êtes… de cet endroit ? Je veux dire, vous venez d’un village ou d’un port de pêche des environs ?

Kaelia marqua le pas avec sur le visage cette expression ennuyée qui la caractérisait. Tout son corps exprimait une omerta personnelle. Elle consentit à répondre, pourtant.

— Non. Je viens de là-bas.

Elle désigna un point de l’autre côté de l’océan.

— Je ne veux pas me montrer indiscret, vous savez. C’est juste histoire de parler. Vous connaissez la Cité ?

— Non. Pas précisément.

— Ah ! Je vois. Vous êtes comme moi. Un peu tombée de la lune.

Kaelia rejeta ses cheveux en arrière. Elle eut un petit rire discret, presque pudique.

— Je suis née de l’hiver. Celle que je fus, Eva, s’est noyée quelque part dans l’océan d’une vie décevante et glaciale. Quand Kaelia est née, ce fut comme si une rose avait percé la pierre de la neige.

Damien s’arrêta un instant pour se masser la plante des pieds. Il se demandait pourquoi Kaelia éprouvait le besoin de s’exprimer comme une Sybille. Lui qui avait toujours rêvé de rencontrer une femme mystérieuse dans des circonstances étonnantes, il était servi.

Une rose a percé la pierre de l’hiver. Belle expression ! Un peu emphatique, mais sympa.

— Et vous, vous sortez d’où ? Sans chaussures.

La question qu’il ne fallait pas poser. Damien se demanda ce qu’il pouvait bien répondre sans passer pour un illuminé de la plus belle eau.

— Si je vous dis que j’ai traversé un puits de lumière et de sang, vous en dites quoi ?

— J’en dis que dans d’autres circonstances, j’aurais pensé que vous avez fumé quelque chose de pas très catholique. Mais vu cet endroit, je suppose que ce que vous me dites n’est rien que de plus normal.

Damien éclata de rire.

— Dans le genre pas catholique, vous n’êtes pas mal non plus.

Elle esquissa un de ses trop rares sourires. Dieu qu’elle était belle dans la lumière de cet éternel crépuscule, songea Damien.

— Vous connaissez Luc Bérimont ?

Damien fit signe que non, il ne connaissait pas.

— C’était un poète. Tenez ! Je vous propose un jeu, pour passer le temps. Si je vous dis : « Galopez dans le ciel, chevaux blancs des cortèges ! » vous répondez quoi ?

— Coursiers d’une reine crépusculaire, née d’improbables sortilèges, rétorqua Damien après quelques secondes de réflexion.

Kaelia lui lança un regard admiratif.

— Je vois que monsieur n’est pas dépourvu d’une certaine vivacité d’esprit. J’apprécie.

Damien haussa les épaules.

— Je n’ai aucun mérite. Je faisais partie d’une ligue d’improvisation.

— Quand même. Je confirme. J’en ai connu d’autres qui avaient autant d’esprit d’à-propos qu’une flaque de bouillon gras. Ça me change.

— Si vous le dites.

En attendant, Damien se demandait ce qui allait se passer lorsque cet interminable crépuscule cesserait. Lorsqu’il aperçut quelque chose qui ressemblait à un village à la lisière de la forêt, il prit son air le plus narquois pour dire :

Une rose a percé la pierre de la neige, mais elle n’a pas vu ce que je vois moi. Regardez. Je crois bien que nous avons trouvé où passer la nuit.

 

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24 mai 2014

Un K particulier (EnlumériA)

Quelque part dans la maison, le balancier de la comtoise s’arrêta, suspendu entre deux battements. Un rayon de lune éclaboussa le plancher d’une myriade de particules adamantines. La photographie de Maora se posa sur le sol comme une feuille dans une brise d’automne.

Comme une balle transperce d’incertaines dimensions, ce qui avait été Damien un milliard d’éons auparavant, parcourait sa trajectoire dans le bleu infini du grand nulle part. Vélocité puissance infinie versus sérénité absolue.

Il y eu une sorte de choc sourd, un peu comme un poing gigantesque frappant un édredon, suivi d’un ralentissement démentiel. L’impression de sombrer dans un torrent de sang coagulé. Et puis les visions. Une fêlure déchirait le visage de Marjorie. L’éclat de rire d’improbables hyènes tissant d’étranges émanations de haine concentrée. Les chiens de Tindalos n’auraient pas fait mieux.

Une angoisse indescriptible heurta l’âme de Damien. Et toujours le visage de Marjorie ricanant comme une naïade obscène. Bien vite remplacé par le délicieux minois de Myriam. Damien se rasséréna jusqu’à ce que son petit visage d’enfant sage se délite en un atroce conglomérat de vers et de moisissures. Damien hurla, tenta de se débattre. Ses mains le démangeaient atrocement. Les yeux rieurs de Martine, enfin, semblèrent éclairer les ténèbres pourpres dans lesquelles il s’enfonçait maintenant comme dans des sables mouvants incandescents. Ce ne fut que de courte durée. Les territoires de l’inquiétude, à nouveau. Des larmes de sang ruisselèrent sur les joues nacrées de Martine. Terreur froide ! Ses mains le brûlaient comme si un chirurgien fou s’amusait à lui charcuter les paumes. Les lignes de votre main ne sont pas conformes, monsieur. Je me vois contraint de les reformater.

Damien s’arracha du magma purpurin. Accélération exponentielle. Les étoiles s’effilaient en lignes flamboyantes.

Efflorescence de lumière dorée sur fond d’iris irradié. Délivrance impromptue d’une indicible angoisse. Damien avait l’impression d’avoir été nettoyé de fond en comble. Jaillissement du corps de gloire sur fond de musique céleste. Il émergea doucement dans une cascade de lumière. Un ciel d’un rose intense voilait l’immensité cosmique.

Damien était allongé sur du sable fin. Sous ses paumes désormais apaisées, il sentait ce sable comme s’il se fut agi de poudre d’or. Tu es en train de mourir mon gars, pensa-t-il. Oui ! confirma une voix qui n’en était pas une. Une sensation plutôt. Une vibration délicate qui survenait du plus profond de son subconscient. C’était jubilatoire et atroce à la fois. Non-sens ! Pris de panique, il se redressa. Un océan marmoréen s’étendait à perte de vue.

Damien se leva. Il n’aurait plus à se demander quelle impression cela faisait de sortir d’un lave-linge géant. Il se sentait bizarre, comme si un joaillier céleste l’avait poli de l’intérieur, mais ça allait. Inquiet, il regarda ses mains.

Quoi ?

Il ne comprenait pas ce qu’il voyait. Il se frotta les yeux. Observa de nouveau, incrédule. Depuis toujours les lignes de sa main avaient la particularité de dessiner un M impeccable. C’est pourquoi, au rythme de ses aventures amoureuses, il s’était forgé une superstition personnelle. Martine, Myriam, Marjorie. C’était fou. Les coïncidences significatives de Deepak Chopra. Ses copains s’étaient bien foutus de sa gueule quand il avait tenté de leur expliquer cette étrange particularité. Tu délires mon vieux. C’est le hasard, c’est tout. Ah ! Vous me faites pitié. Allez vous faire foutre.

Damien regarda encore la paume de ses mains. Le M avait disparu. Il n’y avait plus rien. Ses paumes étaient lisses comme les fesses d’un bébé.

 

La plage s’étendait à l’infini sous un ciel rose persan parsemé de petits nuages argentés. L’océan scintillait comme une plaque de lapis-lazuli sous les rayons d’un soleil radieux qui n’aveuglait pas. Au loin, sur une presqu’ile, une étincelante cité de cristal brillait de tous ces feux. Sur le sable mouillé des traces de pieds nus. Un peu plus loin une casquette de marin dans laquelle jouait un crabe mordoré.

 

Il marcha quelques mètres sans trop savoir dans quelle direction se diriger. Il se sentait étrangement en paix ; avec une sensation de manque toutefois. Comme un vide là, à l’emplacement du plexus solaire.

Bon ! Qu’est-ce que je suis censé faire maintenant ?

Il aperçut au loin une cabane de pêcheur. Il avait trouvé où aller.

C’était une cahute bâtie de bric et de broc vaguement décorée de bois flotté. Avec une ouverture sur le devant en guise de porte. Un auvent protégeait la bicoque. Sous l’auvent un chat attendait.

Bonjour ! dit le chat. Tu y auras mis le temps.

Les chats ne parlent pas.

Qu’en sais-tu !

Damien pénétra dans la cabane. Il y faisait frais. Il n’y avait personne. L’ameublement était sommaire. Une table, un banc et une couchette recouverte d’une couverture indienne. Sur la table une corbeille de fruits et une cruche d’eau limpide.

Le chat l’observait toujours.

 

Sais-tu ce que tu es venu faire ici ?

Non.

Tu es venu la retrouver.

Qui ? Marjorie ?

Oublie-la !

Qui alors ?

Cherche !

 

Damien mangea quelques fruits, but un peu d’eau. Elle avait le goût d’un lac sous la lune. Le chat avait disparu. Désœuvré, il décida d’aller se tremper les pieds dans l’eau, histoire de faire le point. Il regarda de nouveau les paumes de ses mains. Elles n’étaient plus lisses. Quelque chose qui ressemblait à un K apparaissait sous la lumière rasante. Un K ? C’était stupide. Il repensa à cette Maora sur la photo. Encore un M. Tout cela n’avait aucun sens.

Il se demanda à quelle distance se trouvait la cité de cristal. Peut-être que là-bas il trouverait des réponses. Un K ! N’importe quoi. Il se mit en marche, ramassant çà et là de chatoyants coquillages. Il se redressait quand qu’il aperçut une silhouette au loin. Quelqu’un approchait.

 

C’était une femme à la démarche élégante et souple. Elle avançait d’un pas ferme et pourtant, elle semblait perdue. Comme absente d’elle-même.

Intrigué, Damien fourra les coquillages dans sa poche.

La femme était maintenant tout près. Quelques mètres à peine. Blondeur et yeux Véronèse.

Elle s’arrêta pour observer Damien avec une expression ennuyée.

Bonjour ?

La voix était hésitante mais claire.

Bonjour, répondit Damien. C’est pas la foule par ici.

C’est ce que je cherche.

Ah !

Damien triturait les coquillages dans sa poche. La femme gardait le silence.

Je m’appelle Damien… et vous ?

La femme eut une moue d’étonnement.

Vous voulez savoir qui je suis ?

Il semblerait.

Avant on m’appelait Eva.

« E ! » songea Damien. Bon ! Ça c’est fait.

Pourquoi avant. Quelqu’un a trafiqué votre état civil ?

La femme poussa un soupir de lassitude.

D’une certaine manière, oui.

Damien se gratta la joue en signe d’embarras. Il hésitait.

Avant ! fit-il en hochant la tête. Et… maintenant… On peut savoir ?

Est-ce vraiment important ?

Mon petit doigt me dit que oui.

Kaelia. Pourquoi vous grattez-vous la main comme ça ?

Pour la première fois un sourire indulgent illuminait son visage de princesse vénitienne.

Damien regarda encore une fois les lignes de sa main.

Pour rien.

Kaelia désigna la ville au loin.

Vous m’accompagnez ?

 

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17 mai 2014

Les Bermudes (EnlumériA)

Mais où était encore passé ce chat. Damien, la gamelle de croquettes à la main, se sentait stupide. Voilà qu’il s’inquiétait de l’absence d’un chat qui n’était même pas le sien. Il l’avait trouvé là, dans cette improbable pièce au centre de la maison, le jour de son arrivée. Comment était-il arrivé là ? Mystère.

Posant la gamelle sur le sol, Damien se remémora l’expression impavide du notaire qui lui avait annoncé que « vous voilà chez vous, monsieur Dexter » en lui remettant les clés.

Une plaque en tôle émaillée apposée près du portail indiquait sobrement : Les Bermudes.

« N’était-il pas étrange qu’une maison normande, à colombages, soit baptisée de cet improbable nom ? » s’était enquis Damien. À quoi, le notaire avait répondu que l’ancien propriétaire, un marin à la retraite, y avait certainement trouvé du sens.

Damien sortit sur le pas de la porte et alluma une cigarette en se promettant – comme chaque jour – qu’il arrêterait demain. Promis juré.

L’ancien propriétaire. Parlons-en. Le capitaine Charles D. Ward, un obscur parent à la mode de Bretagne comme on dit. Le bonhomme avait disparu on ne sait où – probablement mort – en laissant une propriété en déshérence à la sortie de Conches-en-Ouche, sur la route d’Évreux, ainsi qu’une lettre chez le notaire stipulant de léguer ses biens à un certain Damien Dexter au cas où il ne donnerait pas de nouvelles avant le 31 mars de l’année en cours.

Damien se rappelait aisément ce curieux sentiment d’étrangeté qu’il avait ressenti lorsqu’il avait reçu la lettre du notaire l’informant qu’il venait d’hériter d’un oncle d’Amérique. Manquait plus que ça ! Il se souvenait aussi de cette appréhension larvée qui l’avait submergée quand il avait visité la maison. Oh ! Elle n’avait rien d’extraordinaire, cette bâtisse, à part son nom décalé et cette… absurdité architecturale.

Damien éteignit sa cigarette dans un pot de fleurs et empoigna sa veste sur la patère. L’idée venait de lui venir comme ça. Aller boire l’apéritif au café que fréquentait l’oncle mystérieux. Deux ou trois choses à préciser.

Pendant le petit quart d’heure que dura le trajet, Damien rumina les évènements récents.

Voyons. Il était arrivé quatre jours auparavant, avec quoi. Une valise de fringues, sa guitare, son ordinateur portable et une caisse de bouquins. C’était tout ce qui lui restait de sa désastreuse liaison avec Marjorie. Désastre qui avait conduit celle-ci au suicide. Putain de vie !

Il s’était installé dans la maison vendredi. Il n’avait pas trop galéré pour trouver son chemin tout compte fait. À croire que son antique 4L connaissait le chemin. Le bled était paumé, sans rapport avec l’appartement parisien de Marjorie. Cela tombait bien, il n’avait qu’une envie, celle de disparaître. Le temps de terminer ce roman sur lequel il travaillait depuis… trop longtemps.

Si cela n’avait tenu qu’à lui, Damien aurait débaptisé cette baraque et sa pièce aberrante pour la renommer : « Territoire de l’inquiétude », comme la fameuse anthologie d’Alain Dorémieux.

La Toison verte se trouvait en face de l’église. Ils sont spécialistes des noms patraques ici, songea Damien en poussant la porte du bistrot. À l’intérieur trois papis à casquette tapaient le carton autour d’un verre de rouge. Un jeune baguenaudier en vrac contre le juke-box racontait des histoires à dormir debout à une midinette gothique en rires et en vacances chez sa grand-mère. Le patron l’accueillit avec son bon sourire de lune rousse.

Bonjour, monsieur Dexter. Alors ! Y se fait au climat de la Normandie le gars de Paris. Et qu’est-ce qu’y prendra ?

Damien commanda une Suze.

Je vais peut-être vous paraître un peu rasoir, mais j’aimerais bien qu’on parle encore de mon oncle.

Le patron fit un signe d’approbation tout en astiquant ses verres.

Ah ! Le capitaine. On l’aimait bien. Y venait tous les soirs jouer au tarot avec les anciens. Il était bizarre, mais marrant. Tous les samedis, invariablement, à dix-neuf heures tapantes, y mettait une thune dans le juke-box et y commandait Highway to Hell de ACDC. Uniquement le samedi. Y disait comme ça que c’était la fête au baron. Il a jamais dit qui c’était ce baron.

Le baron Samedi.

C’est qui ça ?

Laissez tomber. C’est pas grave.

Le patron laissa tomber et repris :

Les mômes l’avaient surnommé le Capitaine Hard-rock. N’y voyez pas offense.

Pensez-vous. C’était sans doute à cause de cette barbe qu’il avait, répondit Damien, se souvenant de cette photo sur la cheminée. Dites-moi… La pièce…

Le patron posa son verre avant de l’user et se servit de cidre. Une ombre passa sur son visage de Pierrot rougeaud.

Ah ! La pièce. Comment dire… C’était son idée à lui. On raconte que du temps où y faisait du trafic entre Porto Rico et la Floride, il avait rencontré des drôles d’oiseaux.

Quel genre d’oiseaux ? Remettez-moi ça, s’il vous plait.

Du genre que j’aurais pas voulu rencontrer au coin d’un bois, si j’ai bien compris ce que racontait le capitaine quand il en avait un coup dans le nez.

Mais encore ?

Le patron se pencha vers Damien. Il en faisait des tonnes question regardez-moi comme je sais conspirer.

Du genre Vaudou, magie noire, des conneries comme ça, si y voit ce que je veux dire. Le capitaine, y disait qu’il avait rencontré une espèce de sorcière là-bas. Attendez ! Charlie ! C’est comment qu’elle s’appelait la poule du capitaine qu’y nous racontait tout le temps. Maora, c’est ça ? C’est ça.

Maora, murmura Damien comme pour lui-même. Tss ! Ça lui rappelait quelque chose, mais quoi.

Le patron attrapa la bouteille de Suze.

Allez ! C’est la tournée du patron. Les derniers temps, il avait contacté des entrepreneurs du coin, le capitaine. Y voulait faire arranger la maison qu’y disait.

Ouaip ! fit Damien avant de lamper cul sec son godet. Ben, faut croire qu’il en a trouvé un qu’à fait le boulot.

Le patron s’essuya la bouche d’un revers de main. Une lueur navrée s’abritait dans ses yeux de hibou.

Comme vous dites. C’est à partir de ce jour-là qu’il a plus été comme avant, le capitaine. Il est devenu tout gris, tout triste. Y parlait de cette Maora sans arrêt. Y maigrissait à vue d’œil. Y venait presque plus, jusqu’au jour où on s’est quand même demandé ce qui se passait.

Le dénommé Charlie, l’un des papis a casquette s’approcha pour régler son addition. Il considéra Damien comme s’il s’agissait d’un romanichel. Une sorte de lippe dédaigneuse déformait sa bouche. Il y glissa une cigarette sans l’allumer et dit :

On y est allé avec l’adjoint au maire. La porte était pas fermée. À l’intérieur, y avait plus personne. Mais y avait encore une assiette sur la table et un verre de vin à moitié plein. Y avait comme une odeur d’algues pourries, si vous voyez ce que je veux dire. On a fouillé partout, jusque dans cette chambre de cinglé.

Et il n’y avait personne.

Le vieux eut un petit rire flûté.

Ben si ! Mon gars. Y avait un chat.

Qu’est-ce qui foutait là-dedans le greffier ? intervint le patron en faisant un bruit incongru avec sa bouche. Ça ! On se demande vu que le capitaine, il a jamais eu de chat et que…

Que la porte de c’te pièce était bouclée, confirma le vieux avant de s’acheminait vers la sortie. Il s’arrêta, comme à regret avant de poser la main sur la poignée. Attendez un peu, dit-il en brandissant son index jauni de nicotine. Y a un détail qui me revient. Pour ce que ça vaut.

Allez-y toujours.

Parterre, y avait une paire de bottines, comme celles que portait votre oncle.

Là-dessus le bonhomme s’éclipsa sans plus de cérémonies.

Damien en avait assez entendu. Il reprit le chemin de la maison d’un pas cotonneux. Il faisait presque sombre quand il arriva. Sans allumer la lumière, il se rendit directement au centre de la maison.

C’était une pièce en forme de triangle équilatéral, éclairée par un puits de lumière. Des murs blancs et pour tout meuble, un simple tabouret placé au centre. Au mur, quelqu’un avait épinglé la photo d’une jeune métis. Maora ?

Damien arracha la photo. Au dos était griffonné une sorte d’incantation ; dans un dialecte inconnu. Il s’assit sur le tabouret, l’esprit vide, comme après une grande frayeur.

Au bout d’un laps de temps plus qu’incertain, Damien sortit de sa rêverie. Un rayon de lune tombait à travers le puits de lumière, éclairant la photo. Il sursauta. La photo de Marjorie ? Mais c’est quoi cette merde ? Mais non. La pénombre produit parfois des illusions insensées. Il ne s’agissait que de la jeune métis.

Sans trop savoir pourquoi, Damien se déchaussa et commença à lire l’incantation à haute voix.

Tout d’abord, rien ne se passa. Puis, il y eut un feulement et la bizarre sensation d’un chat qui se frotte contre les mollets de son maître.

Tu viens de prendre un billet pour le territoire de l’inquiétude, pensa Damien avant de s’anéantir dans…

 

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10 mai 2014

Une feuille de trop (EnlumériA)

Elle était si pleine de vie. Si parfaitement conçue de… l’incréé. J’allais dire… de l’en-deçà ? Je ne sais pas si le concept existe. À vrai dire, je ne sais même pas si le terme existe. Mais il est vrai que la consigne m’a été donnée de nommer chaque parcelle de la Création. Désigner chaque chose, chaque plante et chaque animal par un nom qui lui est propre. Alors pourquoi pas un concept. L’en-deçà, ça sonne bien. En attendant l’au-delà.

Elle était si belle, la femme de ma vie. À mon époque, ce n’était pas un vain mot. Les Veilleurs racontent que dans les générations futures, chacun rencontrant sa chacune dira : « Voici l’homme ou la femme de ma vie ! » Tant pis s’ils ne se connaissent que depuis quelques jours et qu’ils n’ont aucune conscience de leur avenir. Tant pis s’ils construisent leur existence autour d’autres mots comme : égoïsme, colère, haine, divorce ou trahison. À l’instant où ils le penseront, ils seront sincères.

D’ailleurs, nous non plus n’avons aucune conscience de notre futur. Même ce mot n’existait pas il y a un instant. Je viens de l’inventer. Au commencement était le Verbe. Et moi, je ne suis que le vocabulaire. Tiens ! Vocabulaire ? C’est quel espèce d’animal ça encore ? 

Elle était rayonnante, Hawwah*. Chaque regard que je lui lançais était une offrande, une caresse, une grâce. Et elle me le rendait bien. Je me souviens qu’un matin, alors que je procédais à mes ablutions dans la fontaine de Jouvence, celle qui prend sa source sous l’arbre de vie, j’ai ressenti une tendresse furtive oindre mes épaules. C’était Hawwah qui m’observait, avec ce petit sourire radieux qui illuminait son visage ceint d’une chevelure dorée comme un soleil de mai. Parfois, il semblait que des rayons jaillissaient de ses iris bleu azur pour traverser les microcosmes à la découverte de tout mon être, comme si celui-ci faisait l’objet d’une perpétuelle création. Chaque fois qu’elle me regardait, j’avais l’impression d’être plus beau qu’un oiseau de paradis, plus adorable qu’un petit mars changeant**, plus resplendissant qu’un diamant vert sous une lune d’équinoxe.

Elle était resplendissante, mon Hawwah. À chaque instant du jour, son rire pressentait toutes les musiques à naître jusqu’à la fin des temps ; la courbe de ses reins, la rondeur de ses hanches et le galbe de ses seins invitaient à la célébration de l’amour ; la lumière de son regard inspirait tous les matins du monde et chacune de ses paroles proclamait une éternelle poésie.

Nous étions le Grand-Œuvre de la Création.

Et puis, ils sont arrivés avec leurs anathèmes et leur pudibonderie. Confits d’aigreur et de frustration, parés comme des clowns tragiques avec leurs stupides coiffes qui ne servaient qu’à grandir encore leur incommensurable ego, ils nous ont désignés de leurs mains desséchées.

Méprisant le décret du Créateur, imbus de suffisance, ils ont accusé mon Hawwah des pires turpitudes et ont chargé ses frêles épaules du poids de leur propre perversité. Non contents de nous accabler d’un prétendu péché originel, ils nous ont livrés à l’opprobre et affublés de cette absurde feuille de vigne qui ne sert qu’à celer ce qu’ils craignent le plus. La source de la vie. 

 

 

Hawwah : Ève en arabe et en hébreu.

** Le petit mars changeant est un papillon de la famille des Nymphalidae.

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03 mai 2014

Le vieil homme et la guitare (EnlumériA))

L’homme se tenait debout devant l’instrument. Les mains jointes devant lui, comme pour une prière silencieuse, il regardait la guitare de ses rêves et il ne savait pas quelle contenance prendre.

Quelqu’un l’avait posée là, contre la tenture persane, juste à côté du pupitre. Une Benoit de Bretagne*. Modèle à pan coupé, cordage nylon, palissandre du Brésil.

Derrière lui, une voix féminine, altière et somptueuse, prononça une injonction douce.

L’homme avança d’un pas. Il tendit le bras, hésitant comme un enfant affamé devant une pâtisserie orientale.

L’injonction, plus accentuée, se fit pressante.

Alors, il se jeta à l’eau. Il s’empara de la guitare comme un guerrier dont l’unique chance de survie aurait été d’étreindre une intime Excalibur.

Il prit place sur un pouf marocain, posa l’instrument sur sa cuisse et effleura les cordes d’une main fiévreuse. Son esprit soudain vidé de toute substance frémit. Son cœur s’emballait. Elle était là enfin, cette guitare qu’il désirait plus que la plus belle des hétaïres. Elle s’offrait à lui comme une épouse amoureuse et lui, ballot et contrit, ne savait que faire. Son âme s’impatienta.

Il plaqua un Sol mineur, enchaina avec un Ré majeur, un souffle d’hésitation, Si mineur et résolution en Fa dièse majeur par Fa 7e diminué. La trame était posée. Étrange et envoûtante.

Cela faisait combien de temps qu’il n’avait pas joué ? Cela remontait à… il ne savait plus. Pourtant, les doigts redécouvraient les chemins et les détours chromatiques des gammes altérées ou pentatoniques. Tandis que les médiums, édiles et archiprêtres de ce mystérieux royaume qui naissait sous ses doigts, administraient les mélopées et les élégies, les basses violoncellaient en cadence et les chanterelles zinzinulaient de surprenantes appogiatures. Pincées, flattées, frappées ou brossées, les cordes dansaient sous les doigts du Maestro.

Brusquement, au cœur de cet univers enchanté d’arpèges et de contrepoints, une sonnerie retentit.

L’homme sursauta. Où était passé la tenture persane ? Pourquoi faisait-il si sombre soudain ?

Sur la table de chevet, le réveil s’étouffait comme à regret en murmurant qu’il était l’heure de prendre les médicaments.

Assis dans son lit, le vieil homme contemplait ses mains nouées par l’arthrite en pleurant doucement.

 

* Benoit de Bretagne est artisan-luthier à Bernieulles, dans le Pas-de-Calais.

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26 avril 2014

L’excentrique (EnlumériA)

Mesdames et Messieurs les jurés, c’est avec la plus grande consternation que j’ai étudié le cas qui nous préoccupe aujourd’hui. En effet, l’homme qui se tient dans le box des accusés est un déviant de la pire espèce. Déjà, permettez-moi de vous faire l’observation suivante : un individu vêtu d’une telle manière vous inspirerait-il confiance s’il sonnait à votre porte ? Moi pas ! Voyez-moi cet accoutrement. Une chemise blanche recouverte d’un gilet. Une écharpe écrue. Un pantalon noir ! Non, vous ne rêvez pas Mesdames et Messieurs les jurés. Cet homme ose porter un pantalon noir à notre époque chatoyante et pailletée. Je passerai sur cette barbe qui démontre sans aucun doute les penchants terroristes de cet oiseau de mauvaise augure ici présent. Petite parenthèse coquine pour ces dames, ce voyou n’est pas épilé non plus. Bref !

Comment est-il possible à une personne normalement constituée de renier les principes fondamentaux de notre beau pays, patrie des droits de l’homme et du consommateur ? Il parait qu’il ne regarde pas la télévision. D’ailleurs, il n’en possède même pas. Alors quelqu’un pourrait-il m’expliquer comment, dans ces conditions, il est possible de se tenir informé des dernières tendances ?

Lui-même ne répond pas. Est-ce de la honte ou du mépris ? Je pencherais, Mesdames et Messieurs les jurés, pour la seconde affirmation. Mais permettez-moi, si vous me pardonnez l’expression, d’enfoncer le clou.

Car voici… cet homme, eh oui, cet homme, ne possède pas le dernier Iphone 27 G préconisé par le Ministère de la Communication ; il n’a pas de tablette non plus du reste, donc aucun accès à la publicité ni aux Médias. Navrant ! Est-il besoin de préciser qu’il n’écoute pas non plus Plastic Boy, notre vénéré chanteur officiel, cette star adulée par tous les citoyens prompts à respecter les recommandations culturelles de la télévision d’état. Savez-vous donc jusqu’où ce dégénéré pousse sa turpitude ? Il écoute – sur un électrophone obsolète, non ne riez pas – il écoute Mozart, Jimi Hendrix, Miles Davis et je ne sais quelles autres inepties complètement dépassées. Me croiriez-vous si je vous disais que la Police psychologique a découvert chez cet homme-là – Oh ! Ma bouche peine à prononcer ces mots – des livres. Oui ! Mesdames et Messieurs les jurés, des livres en papier. Ce criminel, non content de se vautrer dans l’obscurantisme le plus fanatique, pollue son esprit avec des auteurs comme Gabriel Garcia Marquez, Steinbeck ou Dostoïevski.

Vous ! Oui, vous ! Que je pointe de mon doigt vengeur. La presse people ne suffit-elle pas à vous apporter toutes les informations nécessaires à votre enrichissement culturel ?

Ecce homo ! Voici l’homme, Mesdames et Messieurs les jurés. Je ne noircirai pas le tableau en ajoutant que la créature abjecte qui comparait devant-vous aujourd’hui n’est même pas un consommateur averti. Son argument ? Il n’a pas les moyens. Vous m’en direz tant ! Les sociétés de crédit sont-elles faites pour les chiens ?

Non ! Croyez-moi, Mesdames et Messieurs les jurés ! Contre ce redoutable excentrique, seule la plus extrême sévérité est admise. Je requiers donc quinze ans d’internement assorti d’une peine de sûreté de dix ans dans un établissement de rééducation psychiatrique. Je vous remercie de votre attention.

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19 avril 2014

Minuscule ! (EnlumériA)

Ratatiné sur sa chaise comme un vieux salsifis tout sec, le petit homme se tenait de guingois. C’était comme si l’ensemble de son approximative anatomie avait été revisité par un origamiste malveillant. Ses yeux cernés racontaient qu’un sommeil réparateur l’avait déserté ses nuits depuis des lustres.

— Cela fait longtemps que vous souffrez de ces douleurs ? demanda le médecin.

Le petit homme répondit par le truchement d’un imperceptible murmure. Il s’exprimait comme à regret. On aurait dit qu’il ne voulait pas faire le moindre bruit.

— Depuis que je suis arrivé à Paris. Il y a six mois.

— Parlez plus fort. Personne ne va vous manger. Déshabillez-vous, s’il vous plaît.

Le petit homme se leva avec précaution, non sans avoir jeté un regard craintif autour de lui. Ses gestes étaient lents, furtifs, exaspérants. Le médecin, qui pourtant en avait vu d’autre, fut impressionné par sa maigreur et la lividité de sa peau encombrée çà et là de multiples ecchymoses. 

— Par tous les dieux ! Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Quelqu’un vous a frappé ? Tournez-vous pour voir. Aïe ! C’est bien ce que je craignais.

Le petit homme baissa les yeux, comme pour s’excuser d’exister.

— Il ne faut pas rester comme ça, continua le médecin. Je vais vous prescrire des soins, mais ce qu’il faudrait surtout, c’est avertir la police.

— Oh non, bredouilla le petit homme. Ce n’est pas ce que vous croyez.

Le médecin examina rapidement l’homoncule. Tension trop élevée. Langue chargée. Fond d’œil ? Un désastre. Et le cœur ? Le stéthoscope raconta que celui-ci n’avait aucun sens du rythme.

— Bon ! Je vais vous prescrire un fortifiant et des tranquillisants. Et puis quelque chose pour soulager la douleur. Mais racontez-moi ce qui vous arrive. Tous ces bleus, c’est quoi ?

— Je me cogne, docteur.

Le médecin leva les yeux de l’ordonnance qu’il rédigeait et scruta son patient d’un air sceptique.

— Vous vous cognez ? Où ? Dans quoi ?

— Dans les meubles. Contre le plafond. Les murs. Un peu partout.

— Un peu partout ? Vous avez une mauvaise vue ?

— Non, ma vue est excellente. C’est simplement que je vis dans un studio.

— Désolé, je ne vois pas.

— Un studio minuscule.

— Minuscule.

— Trois mètres carrés, sous les toits. Juste la place de mettre une couchette, une petite table et un tabouret. La télévision est posée par terre. Pour la toilette, ben… c’est dans l’évier, sous la mansarde. Je ne peux me tenir debout que près de la porte. Pas de place. Je me cogne partout.

— Ah bah oui, je vois ! Mais vous ne pouvez pas chercher quelque chose de plus grand ?

— Plus grand ce serait trop cher pour moi.

— Oui. Je suppose que vous payez un loyer… minuscule.

Là, le petit homme sortit de ses gonds.

— Non, docteur. Mon loyer, il est MAJUSCULE !

 

 

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12 avril 2014

Métamorphose (EnlumériA)

     Depuis qu’il avait rencontré Leslie, Dominique n’existait plus pour lui-même, il ne vivait plus que par elle, à travers elle, de par la grâce de chacun de ses regards, de chacune de ses paroles. À ses yeux, un seul geste, par sa main esquissé, suscitait un univers gracile et vertueux. Leslie incarnait tout ce que Dominique admirait de toute éternité chez une femme. L’élégance d’esprit et de cœur, la mélodie de sa voix et la cascade rouge de ses cheveux sur ses épaules. L’irradiation de sa peau d’albâtre et ses yeux céruléens illuminés de bonheur faisaient de Leslie, Ève ultime aussi bien qu’absolue Lilith, celle par qui le scandale d’une beauté surhumaine déchire les mondes.

     Ils avaient fait connaissance au détour d’un vernissage. De découvertes en confidences, de petites attentions en sourires complices, un incommensurable amour naquit dans le cœur de Dominique. Une espérance inouïe l’accompagna jusqu’au jour terrible où il déclara ses sentiments. Comment décrire l’effondrement de son âme lorsque Leslie, désemparée par sa déclaration, lui révéla son homosexualité. Ce n’était pas négociable. Elle prononça alors cette phrase caricaturale qui alimente les plaisanteries de fin de soirée, lorsque chacun raconte son plus beau râteau, sa veste la plus seyante : « Je préfère qu’on reste amis ».

     À cette annonce, il se recroquevilla comme une rose défunte. Une souffrance abjecte hantait ses jours et ses nuits. Les anxiolytiques les plus puissants n’y pouvaient rien ; les psys en perdaient leur latin. Chaque soir, au crépuscule, la lance de feu d’Azraël s’enfonçait toujours plus profondément dans sa poitrine. L’air fuyait ses poumons, son estomac refusait toute nourriture. Seuls ses yeux, véritables fontaines de larmes, lui rappelaient qu’il vivait encore, telle une ombre au Shéol.

     Et puis un jour, il en eut assez de saigner. Puisque la médecine des hommes ne parvenait pas à éradiquer cet amour létal qui le rongeait, il décida de s’en remettre à ce Dieu autiste auquel certains prêtent existence. Qu’avait-il à perdre ?

     Sa prière, chuchotée du bout des lèvres, n’en fut pas moins péremptoire. 

     « Seigneur ! Si tu existes, fais quelque chose pour moi ! »

     Comment expliquer ce qu’il ressentit. Était-ce un effet de son imagination ? Un symptôme de son mal-être ? Allez savoir. Le fait est qu’il crut qu’une poigne d’acier arrachait une araignée gigantesque de cet endroit incertain qu’on nomme for intérieur, pour, l’instant d’après, y placer quelque chose de doux et réconfortant.

     Quelques semaines passèrent. Il ne souffrait plus et songeait déjà à reprendre son travail. Tout semblait normal jusqu’à ce que la gardienne, d’un air inquiet, lui demanda s’il souffrait de la gorge. « Votre voix. Elle n’est pas comme d’habitude. On dirait que vous avez mué. »

     Il s’aperçut bientôt qu’il n’avait plus besoin de se raser. Sa chevelure devenait plus épaisse, plus soyeuse. Il se réveillait le matin dans un lit maculé de poils tombés pendant la nuit. Son teint s’éclaircissait, sa peau s’adoucissait. Ses hanches s’arrondissaient et ses pectoraux se transformaient en petits seins. Son sexe s’étrécissait de jour en jour jusqu’à se résorber totalement. Dans la rue, les voisins ne le reconnaissaient plus.

     C’est lorsqu’il prit conscience qu’il devait renouveler sa garde-robe qu’il réalisa l’ampleur de sa métamorphose.

     Alors son cœur bondit de joie et Dominique sut qu’elle pouvait recontacter Leslie.

 

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