13 juin 2015

LA JARRE (EnlumériA)

Ce matin-là, Lord était dans tous ses états. Comme s’il avait passé la nuit sur un nid de frelons. Lui, d’habitude si pondéré, avait même failli me renverser une tasse de thé sur les genoux.

Lord m’avait convoqué – oui, c’était bien le mot, convoqué. Son ton comminatoire, la veille au téléphone, résonnait encore dans ma tête comme un ordre et non une invitation — Lord m’avait convoqué, disais-je, à la première heure. Sans faute ! Je sonnai chez lui à huit heures précises. Il me reçut échevelé, la chemise débraillée, les yeux divaguant en tous sens. C’était la première fois que je le voyais dans cet état. Il me fit entrer rapidement, non sans avoir jeté un regard inquiet dans la rue où seule une paisible vieille dame promenait son chien.

— On ne t’a pas suivi ?

Je haussai les épaules. Pourquoi diable m’aurait-on suivi ? Alors qu’il s’affairait dans la cuisine à préparer cette fameuse tasse de thé, je m’installai sur le sofa – mon fauteuil habituel étant hélas encombré de mystérieux documents jetés en vrac, d’une grosse loupe et d’un pied-de-biche.

Lord revint de la cuisine, trébucha, rattrapa de justesse la tasse de thé et me demanda de m’asseoir. C’était déjà fait. Il regardait sans cesse la pendule sur la cheminée. Plus le temps passait, et plus il faisait montre d’agitation. Je bus mon thé à petites gorgées en attendant une accalmie. Au bout de cinq interminables minutes, je lui demandai enfin les raisons de tout ce cirque.

— J’attends un colis.

— Tu attends un colis. Soit. Et alors ?

Lord se laissa tomber à côté de moi, croisa les jambes, les décroisa, renifla, s’éclaircit la voix, agita les mains devant son visage comme si les mots qui se bousculaient dans sa gorge avaient décidé de se précipiter tous en même temps vers la sortie.

— Oui ?

— J’attends…

— Un colis. Je sais, tu me l’as déjà dit. Je te signale qu’il est à peine neuf heures du matin et qu’aujourd’hui, c’est dimanche. Je doute que le facteur travaille le jour du Seigneur. Et tu m’as tiré du lit à sept heures, un dimanche, pour m’interpréter je ne sais quelle danse de saint Guy. J’attends des explications !

Lord prit une profonde inspiration.

— En fait, il ne s’agit pas d’un colis postal. C’est… disons… un arrivage clandestin. Par une société privée et confidentielle, si tu vois ce que je veux dire.

— Non. Pas vraiment.

Lord attrapa un des documents qui trainaient sur mon fauteuil habituel. Un cahier assez épais et jaunâtre dont les pages avaient été cornées jusqu’à l’épuisement. Il l’ouvrit. Les pages étaient couvertes d’une écriture cursive, serrée et nerveuse, illustrées çà et là de croquis à l’encre sépia. On discernait des plans, des schémas couverts de chiffres et de flèches et en page centrale une amphore de forme étrange. Le doigt nerveux de Lord se pointa sur le dessin. Je remarquais l’ongle en deuil. Décidément, cela n’allait pas bien chez mon ami ce matin-là.

— Regarde cette…

On frappa à la porte d’entrée. Cinq coups secs façon Gestapo. Lord bondit.

— Les voilà !

Quelques secondes plus tard, deux armoires à glace vêtues de noir pénétrèrent dans le salon. Leur mine peu engageante dénotait un total manque d’humour. Ils charriaient une imposante caisse de sapin marquée d’une série d’inscriptions en arabe. Lord leur demanda de poser la caisse près de la cheminée. Le plus grand des hommes sortit un document de sa poche sans dire un mot. Lord signa et les deux lascars prirent congé sans cérémonie. Je lançai un au-revoir ironique qui ne fit rire que moi. Pendant ce temps, Lord déclouait la caisse avec le pied-de biche.

— Viens voir. Tu vas comprendre, dit-il dans un jaillissement de paille.

De plus en plus intrigué, je m’approchai. Dans la caisse, une grosse jarre émaillée luisait doucement. De la même forme étrange que le dessin du cahier. Le col était obturé par un bouchon de cire noire. Des symboles chaldéens couraient en spirale autour du ventre de l’objet. Lord le souleva doucement et le déposa sur la table non sans prendre la précaution de le bloquer avec deux gros livres ; pour l’empêcher de rouler.

Je m’impatientai.

— Mais à la fin, vas-tu m’expliquer ?

Lord m’imposa le silence en posant son index sur ses lèvres. Il chuchota :

— Te rappelles-tu le voyage que j’ai fait à Noël dernier au Proche Orient.

— Oui, bien sûr. Tu es allé rejoindre des amis à Tel Aviv, mais…

— Je ne suis pas resté en Israël.

— Ah !

— Je me suis rendu en Syrie, dans la région de Palmyre, plus exactement. Oui, je sais, par les temps qui courent, ce n’est guère prudent, mais écoute. Tu connais ma fascination pour les anciennes légendes. Or, il se trouve qu’à l’automne dernier, j’ai découvert tout à fait par hasard, ce vieux manuscrit dans les affaires de cet oncle qui venait de décéder, souviens-toi.

L’affaire prenait un tour inattendu. Je m’approchai du bar et j’attrapai la bouteille de scotch et servit deux verres. Il était tôt mais une fois n’est pas coutume. Je bus l’alcool cul sec et attendis la suite du récit tout en inspectant avec attention la jarre sous ses moindres détails.

Lord délaissa le verre que j’avais posé près de lui.

— As-tu entendu parler de la pile électrique de Bagdad ? Dans les années 1930, un archéologue autrichien du nom de Wilhelm König a découvert une poterie assez étrange. Une vieille chose qui daterait de l’empire des Sassanides.

— Les Sassanides. Tu m’en diras tant.

C’est à cet instant précis que je retins avec peine un fou rire qui n’échappa pas à Lord.

— Oh ! Mais tu peux te marrer. C’est tout à fait sérieux, monsieur le cartésien. C’était un dispositif fermé par un bouchon en bitume. – il me désigna la jarre – un peu comme celui-ci. À l’intérieur, on a retrouvé une tige de fer entourée d'un cylindre de cuivre. Ces deux éléments étaient isolés par un tampon de bitume. Le cylindre était soudé en son fond par un alliage de plomb et d'étain. Une sorte de pile en quelque sorte. Voilà sa petite sœur. C’est un dissident djihadiste plutôt dégoûté qui me l’a vendue pour un aller simple au Brésil. Comme je ne pouvais faire entrer cet objet en France par les voies officielles, j’ai eu recours à un prestataire de service.

— Et qu’est-ce que tu comptes faire de cette… pile ? Alimenter ton congélateur ? Un conseil, fais-toi équiper de panneaux solaires.

Lord affichait la mine dépitée des grands jours.

— Tu ne crois pas un traître mot de ce que je te raconte. Mais comprends-tu vraiment les enjeux de cette découverte ?

Sans écouter plus que ça ses lamentables explications, je m’emparai de la grosse loupe qui attendait sur le fauteuil.

— Viens voir. Regarde là. Juste sous cette drôle d’inscription. Tu vois ?

Lord se pencha et regarda à travers la loupe que je maintenais sous son nez. Son nez qui s’allongeait, qui s’allongeait encore.

— Je crois, mon vieil ami, que ton dissident djihadiste t’a pris pour un jambon.

Sous la loupe, on distinguait distinctement l’inscription : « Made in China ».

 

Évreux, le 11 juin 2015

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28 mars 2015

L’appariteur (EnlumériA)


La première fois que j’ai rencontré Mr Beadle, c’était un dimanche matin. Je descendais péniblement l’escalier qui mène au salon. La soirée précédente avait été particulièrement désaltérante et j’étais équipé d’une très seyante casquette de plomb. Je ne me souvenais même pas comment j’avais regagné ma chambre.
Mr Beadle attendait en bas, droit comme un i, le visage fermé et réprobateur. Je sursautai.
— Qu’est-ce que vous foutez-là ? Comment êtes-vous entré ? Qui êtes-vous, d’abord ?
L’inconnu se découvrit laissant apparaître une raie au milieu superbement gominée, mais agrémentée de deux petits épis qui lui donnaient l’air d’un hibou.
— Je suis Mr Beadle. Votre appariteur.
— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?
Je louchai vers la porte d’entrée. Le verrou était fermé à double tour. Une seule explication à cette mascarade. J’avais bu plus que de raison et je délirais. Quoi d’autre ?
— Vous n’existez pas.
— Vous me voyez ? Vous m’entendez ?
— Oui.
— Alors j’existe.
— Vous pourriez être une hallucination.
— Et vous parleriez à une hallucination ? Faut consulter, mon vieux.
— Vous permettez que je me prépare un café, demandai-je sans lui en proposer.
Je me coltinais une formidable gueule de bois, j’étais acerbe et pour tout dire, j’avais peur de ce type. Le café allongé d’un trait de calva me fit du bien.
Mon visiteur attendait sans montrer de signe d’impatience. Il était vêtu d’un Loden noir et le pli impeccable de son pantalon également noir se cassait sur des souliers cirés. Il portait des gants cramoisis. Un parapluie et un chapeau melon complétaient la panoplie du personnage. Le type même de l’huissier anglais. À part ces ridicules gants rouges. Il fit un pas en avant.
— De quoi parliez-vous hier, avec vos amis ?
— De tout, de rien. Je ne me souviens pas. On a surtout picolé.
— C’est là, le problème.
Je lâchai ma tasse dans l’évier. Un accès de colère me submergea. De quel droit cet olibrius se permettait-il de me juger ? Je me retournai pour le foutre dehors sans autre forme de procès. La plaisanterie avait assez duré.
— Dites donc, espèce de sale…
Le lascar avait disparu. Je me laissai tomber sur une chaise. J’avais terriblement mal au crâne et j’avais des hallucinations. À moins que ce ne soit une sinistre farce.
En proie à une angoisse grandissante, je passai le reste de la journée à légumiser devant la télévision, grignotant des biscuits salés et deux ou trois Dolipranes. En fin d’après-midi, je pris un bain qui me détendit un peu. La nuit tombait lorsque j’allumai mon ordinateur et me connectai à Facebook. La blague que m’avaient montée les copains devait faire le buzz sur le réseau. Je les devinais pliés en deux de rire derrière leurs écrans en échangeant des M.P. Mais curieusement, je ne trouvai rien de tout cela. Juste Robert qui avait posté la photo d’un bonhomme à la tête de bois avec un commentaire explicite sur notre soirée. Bon. Je décidai qu’il était raisonnable d’aller me coucher et je m’endormis assez difficilement, mais bien décidé à éclaircir cette affaire dès le lendemain.
Je descendis sur le coup de neuf heures, un peu plus en forme que la veille.
— Je constate avec plaisir que vous avez l’air plus reposé qu’hier, dit une voix que je n’étais pas prêt d’oublier.
Mon cœur s’emballa dans ma poitrine. L’homme en noir était encore là. Il porta sa main gantée de rouge à son chapeau pour un salut désinvolte. Je bredouillai deux ou trois menaces sans conséquences. Mes genoux tremblaient. Je me trouvais confronté à une situation inexplicable et je le vivais très mal.
— Asseyez-vous donc, mon ami. Vous êtes pâle comme un linge. Attendez, je vais vous chercher un verre d’eau.
Il se faufila dans la cuisine comme s’il était chez lui. Je l’entendais farfouiller, bricoler je ne sais quoi, puis mettre le four à micro-ondes en marche. Il y eu le ping caractéristique puis il revint avec un grand verre de lait chaud.
— J’ai trouvé mieux qu’un simple verre d’eau. Tenez. Buvez. J’y ai ajouté un peu de sirop de noisette.
Je bus le verre et le reposai d’une main tremblante sur la table. L’homme noir m’observait avec la plus grande attention.
— Écoutez, monsieur…
— Mister Beadle. Samuel Beadle.
— Que diable voulez-vous donc, monsieur Beadle ?
— Je vous l’ai dit, je suis votre appariteur. Je suis là pour vous conseiller.
— Me conseiller. Mais diable ! Que…
Il eut un mouvement d’impatience. Une lueur insolite étincela dans son regard.
— Cessez donc de jurer de cette façon. C’est indécent.
Il me montra l’ordinateur et la pile de papier qui se trouvait sur le bureau, juste à côté d’une bouteille de rhum presque vide.
— Vous en êtes où de votre manuscrit ?
Je haussai les épaules.
— Ne prenez pas cet air dégoûté avec moi, ajouta-t-il. Vous êtes en panne. C’est ça qui vous arrive. Vous êtes en panne malgré tout le carburant que vous consommez.
Il s’empara de la bouteille et la vida dans le pot du philodendron. Je m’insurgeai.
— Vous n’êtes pas bien. Ça va tuer ma plante.
Pour toute réponse, il ouvrit toutes grandes les portes de la crédence qui me servait de bar et sortit toutes les bouteilles qui s’y trouvaient. Toujours sans un mot, il les vida méthodiquement dans le pot. J’ai abasourdi. Sans réaction.
— Tuer votre plante ? Vraiment ? dit-il avec une pointe d’ironie.
Il s’empara d’une chaise qu’il plaça juste à côté de moi. Il s’installa en prenant bien soin de préserver le pli de son pantalon, puis il déboutonna son manteau et en sortit une grosse enveloppe rouge.
— Ceci, monsieur, est un contrat. Il stipule qu’à compter de ce jour vous cessez de boire et vous finissez votre roman. Signez-là !
Son ton comminatoire ne souffrait aucune contradiction. Il me tendit un stylo rouge et j’obtempérai sans trop savoir pourquoi. Lorsque je relevai la tête, il avait de nouveau disparu.

Ceci, voyez-vous, mes amis, s’est déroulé il y a un an jour pour jour. Hier soir, j’ai écrit le mot FIN sur la dernière page de mon manuscrit. Et savez-vous ce qu’il s’est passé ?
J’ai senti une main gantée de rouge sur mon épaule et j’ai cru entendre un chuchotement de félicitation. Vous reprendrez bien une tasse de thé avec moi ?

Évreux, 23 mars 2015

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21 mars 2015

L’esprit d’escalier (EnlumériA)

En sortant de chez Lord, je repensais à cette fameuse citation de Martin Luther King : « Gravissez la première marche de la foi. Inutile de voir tout l'escalier, gravissez juste la première marche. » Et je me disais que j’avais encore une fois raté le coche. Cela faisait la troisième fois cette semaine que je réalisais — trop tard — que je n’avais pas répondu ce qu’il fallait au moment où il le fallait. C’est ce qu’on appelle l’esprit d’escalier : repenser à ce qu’on aurait pu répondre de plus juste en quittant un interlocuteur. Moi qui me targuais d’avoir de l’esprit à revendre, bravo. Et tout ça pour un stupide escalier peint.

Lord venait d’emménager dans ce nouvel appartement de l’East End, quartier indien et ancien terrain de chasse de Jack l’éventreur. Le triplex de Lord ne manquait pas de charme, loin de là. Le grand salon du rez-de-chaussée donnant sur ce petit jardin était à lui seul une splendeur avec sa haute cheminée armoriée, ses riches tentures de shantung et ses armoires vitrées ; véritables reliquaires dédiés à la porcelaine Rose Chintz où tout un petit peuple de théières et de tasses rehaussées de fleurs bleues et de feuillage vert pâle patientait sagement dans un crépuscule doré.

Nonchalamment installé sur un canapé rose indien encombré de coussins, je contemplais les murs safran ornés de reproductions étonnamment authentiques. Quatre toiles de Francis Bacon et de Georg Bazelitz. Lord jurait par ses grands dieux qu’il s’agissait d’originaux. Je n’en croyais pas un mot et je me demandais encore une fois quels étaient ces traumatismes d’enfance qui avaient suscité chez Lord ce goût immodéré pour les œuvres morbides d’artistes tourmentés.

Plus tôt dans la soirée, mon ami m’avait fait visiter son nouveau domaine comme d’autres auraient fait visiter un temple. Je savais par la bande que cette demeure avait appartenu à une courtisane très en vue dans les années folles. La dame disait-on, tenait son commerce dans la chambre donnant sur la rue, celle donnant sur le jardin n’était réservée qu’à son seul usage privé. Entendez par-là qu’elle abritait certaines amours saphiques dont la dame ne se privait pas. Une manière comme une autre de se divertir entre deux amants tarifés. À peine éclairé par un puits de lumière, l’escalier se faufilait tout droit entre les deux chambres jusqu’à l’atelier. Les contremarches étaient couvertes de curieux hiéroglyphes se ramifiant jusque sur les murs, ce qui créait un sentiment de déséquilibre assez déplaisant.

Lord me demanda de patienter puis il se déchaussa et gravit l’escalier sur la pointe des pieds. Arrivé sur le palier qui se trouvait dans la pénombre, il me suggéra de me déchausser à mon tour et de le rejoindre. Je me demandai l’espace d’une seconde pourquoi il fallait se déchausser pour visiter son atelier d’artiste, puis connaissant le côté farfelu de Lord, j’obtempérai. Ce dernier, lassé de la musique expérimentale, s’était découvert une nouvelle lubie pour la peinture… expérimentale. Dans la vie de ce diable de Lord, tout était expérimental, jusqu’à ses coupes de cheveux.

 

J’avais à peine posé le pied sur la première marche que Lord donna la lumière. Deux spots placés en vis-à-vis inondèrent l’escalier d’une lumière toute de vibrations.

Par la Saint Famille ! Ce que je vis alors était tout simplement époustouflant. L’instant d’avant, il ne s’agissait que d’un banal escalier de bois barbouillé de motifs pour tout dire assez naïfs ; l’instant d’après, tout un royaume chatoyant se révélait à mes yeux ébahis.

 

Sur chaque marche, les hiéroglyphes s’étaient métamorphosés en demeures miniatures aux toitures rehaussées de petites touches acidulées. De chaque toiture s’envolaient d’étonnants entrelacs surchargés de feuillages mélancoliques et de bourdonnements lointains. On aurait dit que tout un petit peuple vivait là. On entendait presque des envolées de rires taquins et l’on sentait comme par mégarde les effluves de mystérieux ragoûts aux fragrances exotiques. Une légère cavalcade attira mon attention à droite, un arpège de harpe ruissela comme de la poussière de fée sur ma gauche. Un souffle d’air frais fleurant le génépi me décoiffa. Quelque chose de sirupeux tentait d’escalader ma jambe. Un sentiment de panique m’envahit. La tête me tournait. De peur de tomber, je pris appui sur le mur et je ressentis une piqûre sous la paume. Une image de rosier grimpant effleura mon esprit. Plus haut, une voix tintinnabulante m’exhortait à continuer mon ascension.

 

Je ne pouvais pas. Une main géante m’agrippa et me tira en arrière. Je me retrouvai pantelant sur le plancher, désorienté et penaud. Quelqu’un chuchota quelque chose à mon oreille. Il faut monter, encore.

 

En haut, Lord me dévisageais avec, sur les lèvres, ce sourire narquois qui aurait irrité Gandhi lui-même. D’un geste autoritaire que je ne lui connaissais pas, il me fit signe de monter. Encore. Son sourire disparut pour faire place à une moue dubitative.

— Souviens-toi de Luther King.

— Quoi, Luther King ? Qu’est-ce que tu as mis dans mon verre ?

— Rien. Gravis juste la première marche. Le reste viendra tout seul. Nom de Dieu, Fais preuve de foi… pour une fois.

C’est avec méfiance que je réitéré ma tentative. Sans plus de succès. Dès que je posais le pied sur la première marche, j’étais assailli par toutes sortes de visions lysergiques1. À la troisième fois, je renonçai.

Lord me rejoignit. La déception se lisait sur son visage. Il me soutint pour revenir au salon, assez inquiet de mon air déconcerté, et m’installa sur le canapé.

Il me servit un verre de Redbreast et s’appuya nonchalamment sur le piano, bras croisés et sourire bon enfant. Il m’expliqua, avec force détails, qu’il avait mis au point une nouvelle manière de peindre qu’il appelait stéganographie2 perceptive.  

D’où sortait-il encore cette invention ? Je secouais la tête d’un air navré. Je ne comprenais pas un traître mot de ses explications et pour tout dire, il commençait à me fatiguer. Je vidai mon verre et, prétextant une migraine subite, je réclamai mon manteau. L’air frais de la rue me fit du bien. Une sorte de frisson parcourut mes reins et une légère moiteur désolait mon front. Je repensais à ce que Lord m’avait dit au sujet de Luther King et de cette première marche de la foi qu’il faut gravir. Si j’avais eu autant de finesse d’esprit que le pasteur de Montgomery, j’aurais répondu : « Tout ce que nous voyons n’est qu’une ombre projetée par les choses que nous ne voyons pas. »3 Mais voilà, ces derniers jours, j’étais surtout possédé par l’esprit d’escalier.

 

 

1) Qui se rapporte au LSD.

2) Art de la dissimulation : son objet est de faire passer inaperçu un message dans un autre message.

3) Autre citation de Martin Luther King extraite de The Measure of Man.

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14 mars 2015

Pavane pour une infante défunte (EnlumériA)

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« Le Palais de l'Empereur est si vaste qu'un homme ne peut parcourir toutes les pièces en l'espace d'une seule vie. Des parties entières du Palais sont négligées et abandonnées et se mettent à mener une existence étrange, indépendante. »

Milos referma le livre qu’il était en train de lire, « La galerie des jeux » de Steven Millhauser. Ce passage lui rappelait le domaine de Pépé Ronan, son grand-père paternel, vaste demeure bretonne située à Beuzec-Cap-Sizun, non loin de Douarnenez, où il passait régulièrement les vacances d’été avec ses cousins et cousines. Pépé Ronan, grand admirateur de C.S. Lewis, avait baptisé son manoir Ker Paravel. Car il s’agissait bel et bien d’un manoir dont la multitude de pièces, de dépendances et de débarras défiait l’entendement d’un enfant de huit ans. Pépé Ronan n’occupait que le rez-de-chaussée ; c’est-à-dire une vaste cuisine pouvant accueillir une douzaine de convives, une grande chambre et un petit bureau attenant encombré des livres qui n’avaient pu trouver de place dans la bibliothèque. En été, dame Mathilde, la gouvernante, ouvrait trois des chambres du premier étage pour accueillir les cinq enfants. Les garçons dans la chambre jaune, les filles dans la chambre bleue. Le reste de la demeure, qui comportait deux étages et un grenier, était inhabité depuis des temps immémoriaux. J’entends par là, une période inconcevable pour la petite bande turbulente plus souvent occupée à jouer dans le parc qu’enfermée dans la maison. Les jours de pluie, tout ce joli monde s’adonnait à divers jeux de société dans la bibliothèque ouverte pour l’occasion.

Les années passèrent en quelques battements d’ailes. L’adolescence venue, les enfants s’envolèrent vers d’autres horizons. Et un jour de novembre, alors que Milos venait de fêter ses trente ans, Pépé Ronan, las de ce monde décevant, tira poliment sa révérence. Pour une raison mystérieuse, ce fut Milos qui hérita de Ker Paravel. Anthéa, sa mère retournée vivre à Athènes après son divorce, décréta que les velléités littéraires de Milos avaient orienté ce choix. Yannick, son père, désormais citoyen canadien, se moquait du quart comme du reste de cette décision. Milos accepta cet héritage encombrant bien décidé à le vendre dès que possible. Cependant, il décida d’y passer un dernier été avec Julia, sa jeune épouse.

La vieille Mathilde avait rendu son tablier depuis longtemps, mais sa fille avait repris le flambeau. Le métier de gouvernante était tombé en désuétude, sauf dans cette famille bretonnante où la tradition se perpétuait de mère en fille. C’est elle qui ouvrit la maison, l’aéra et la dépoussiéra en prévision de l’arrivée du jeune couple. Toutes les pièces furent ouvertes, sauf les chambres du second étage. Personne ne se souvenait où étaient les clés.

Ce soir là, Milos et Julia soupèrent d’un buffet froid déposé par le traiteur local. La jeune épouse était impressionnée par la solennité du lieu, mais un sourire d’enfant illuminait parfois son visage lorsque son regard se posait sur un détail pittoresque, un meuble tarabiscoté ou le portrait d’un aïeul crispé.

Milos se souvint que Pépé Ronan conservait un vieux chouchen dans un placard dissimulé. Ce fut là, sous une pile de serviettes de coton écru, qu’il retrouva un trousseau de clés oublié. Précisément celui ouvrant les chambres du haut.

Il faisait encore jour en ce soir d’été. Ils décidèrent d’explorer les anciennes pièces sans attendre. Un parfum d’aventure au cœur, ils montèrent quatre à quatre l’escalier et débouchèrent dans un long couloir en riant comme des fous.

La porte de la chambre du fond était entrouverte.

C’est à pas menus et timides qu’ils s’approchèrent, ne pouvant retenir quelques gloussements malgré une légère inquiétude. Qui avait ouvert cette porte ? Milos la poussa du bout des doigts. Julia ne put retenir un petit cri de surprise.

Au centre de la chambre, un grand métier à tisser se tenait campé sur ses pieds. De chaque côté, étendus comme des ailes, des fils d’argent s’épanouissaient vers les murs et le plafond. Il y eut un léger souffle d’air et aussitôt d’innombrables particules scintillantes s’éparpillèrent un peu partout. Milos siffla d’admiration. Julia lui demanda qui utilisait un métier à tisser. Une petite rumeur leur répondit. Ils firent quelques pas dans la pièce avec l’impression de pénétrer dans une boîte à couture.

— Qu’est-ce que c’est que ces choses ? On dirait des…

— C’en est ! approuva Milos. Elles ne te font pas peur ? D’habitude, tu…

— Celles-là sont différentes. Elles sont… merveilleuses. Hein ? C’est comme ça qu’on dit ?

Autour d’eux, des centaines d’araignées d’or trottinaient de-ci de-là, hésitantes et nerveuses. Puis, comme prises d’une soudaine inspiration, elles se regroupèrent pour former… – c’était à peine croyable – des mots.

— Elles écrivent, chuchota Julia.

Les araignées d’or s’étaient assemblées pour former la question :

 

« Où est notre Pénélope ? »

 

L’inscription se maintint pendant quelques secondes puis les mots se répandirent sur le plancher poussiéreux et les petites créatures remontèrent à toutes pattes vers le tissage sauf quelques-unes qui dessinèrent une flèche allant vers la chambre de droite.

Milos se souvint qu’il détenait le trousseau de clés. Il ouvrit la porte et un jaillissement ensoleillé illumina le couloir sombre.

— Il est tout de même pas loin de dix heures du soir, souligna sobrement Julia.

La pièce était meublée d’un grand lit et d’une armoire à glace. Juste à côté, il y avait une petite table de toilette portant une cuvette et un broc en émail. Un manteau d’officier était suspendu à une patère tout près de la porte. Il régnait une odeur de cuir et de tabac.

Près de la fenêtre, la silhouette d’un homme à contre-jour. Les rayons d’un soleil de midi plongeaient à travers les rideaux à demi fermés. C’était absurde.

L’homme s’approcha de ses visiteurs pour les accueillir. Il portait un uniforme désuet. Une tenue du temps de la Grande Guerre. Il était coiffé d’un béret et une croix de guerre décorait sa vareuse. Il les salua, un peu raide. Il s’exprimait avec une voix de baryton bien tempérée, un timbre d’orateur assez inhabituel pour un soldat.

— Je vous attendais. Veuillez, je vous prie, entrer dans mes humbles quartiers et vous installer confortablement.

Ils prirent place sur un canapé de velours bleu ciel, surpris et décontenancés. L’homme se présenta comme le lieutenant d’artillerie Justin Doineau, 1er corps d’armée colonial, classe 1909.

Julia remarqua sur la table de chevet une photographie sépia représentant le même canapé par un jour ensoleillé. Une jeune femme se tenait debout sur le côté. L’air rêveur, une main suspendue en l’air, comme déposée sur une invisible épaule.

L’officier garda le silence quelques instant puis il demanda où était sa Pénélope. Il répéta sa question deux fois, avec insistance. Milos bredouilla quelque chose, Julia garda le silence. Dehors, le chant d’un engoulevent égratigna le silence de la nuit naissante. Le soldat fit volte-face pour, l’instant d’après, prendre place sur le canapé de la photographie, droit et fier. Maintenant, la main de la jeune femme reposait sur son épaule.

Abasourdi, Milos décida qu’il était temps d’ouvrir la troisième chambre. Peut-être y trouveraient-ils une explication à cette comédie.

Contrairement à la chambre de l’officier, celle-ci baignait dans une lumière crépusculaire. Ils discernèrent dans la pénombre, une jeune femme assise et brodant. Elle se tourna vers ses visiteurs. Une larme coulait sur sa joue. Julia fit remarquer à Milos qu’elle ressemblait trait pour trait à la femme de la photographie.

Pourquoi m’avez-vous enfermée. Pourquoi refusez-vous de recevoir l’homme que j’aime ?

Sa voix éthérée paraissait traverser plusieurs voiles d’étoffe avant de parvenir aux oreilles des jeunes époux.

Regardez autour de vous, continua-t-elle. Regardez toutes ces tapisseries. Il faudrait une éternité pour les tisser toutes. C’est ce que m’ont paru ces longs mois de solitude. La lettre est arrivée hier, me dites-vous. Justin est tombé au Chemin des Dames et vous m’avez interdit de le revoir une dernière fois lorsqu’il s’est présenté lors sa dernière permission. Vous l’avez chassé, Père. Je vous hais !

Il fit encore plus sombre soudain. L’ombre de la jeune femme s’évapora comme à regret. Milos et Julia frissonnèrent dans l’air soudain glacial. Ils décidèrent qu’ils en avaient assez vu pour ce soir.

Après une nuit agitée, ils retournèrent à l’étage accompagnés de la gouvernante, décidés d’en avoir le cœur net. À part un vieux métier à tisser croulant sous les toiles d’araignée, ils ne trouvèrent que des chambres vides et silencieuses.

La jeune gouvernante raconta alors l’histoire qu’elle tenait de dame Mathilde, sa mère. L’étage avait été condamné par l’arrière-grand-père de Milos. La fille de celui-ci, sa grand-tante Pénélope, ayant fauté avec un jeune officier en pension au domaine, fut séquestrée pendant plusieurs mois. Elle est morte de mélancolie seulement quelques jours après avoir appris la mort de son Justin bien-aimé. Juste avant de rendre son dernier soupir, elle demanda à être enterrée auprès de lui au cimetière de Beuzec. Un ami s’était chargé de faire rapatrié la dépouille. Son père n’a pas voulu l’exaucer.

 

Milos reposa le livre sur la table et se leva pour se servir un verre de chouchen. Il se souvenait du jour où, sur l’insistance de Julia, ils s’étaient rendus au cimetière de Beuzec, blotti près de l’église. La tombe de l’officier était toujours là. Justin Doineau, 1890-1918.

Au moment de partir, Julia avait aperçut quelque chose scintillant dans les mauvaises herbes qui envahissaient la tombe. Elle se pencha et découvrit une petite broche en or… en forme d’araignée. Aujourd’hui encore, il lui arrivait de porter ce bijou insolite ; comme en hommage à cette étrange histoire.

Alors, en buvant son verre, Milos se dit qu’il tenait là un magnifique sujet de roman.

 

Évreux, 12 mars 2015

 

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07 mars 2015

Participation d'EnlumériA


Chers défiants ! Cette semaine, je n’ai pas eu le temps d’écrire quelque chose sur le thème. Aussi, je me permets, exceptionnellement, de vous proposer un petit extrait d’un roman humoristique que j’ai sous le coude en attente d’un éditeur compréhensif. Le sujet me parait dans l’esprit du thème proposé cette semaine. J’espère que vous voudrez bien me pardonner cette petite tricherie passagère.

Extrait de : « Chroniques de Charmelune ».

On trouvait de tout chez monsieur N’dialo. Absolument tout ce qui vous passait par la tête. Une idée vous traversait l’esprit ? Comme par mégarde ? Pas de problème ! Vous pouviez être sûr et certain qu’Éléazar N’ dialo avait l’objet en stock.

Sa boutique se trouvait à l’angle du boulevard du Négoce et de la rue de l’oubliette. La rue du Négoce était l’ancienne rue commerçante de Montmorence au temps où l’église était encore orientable à merci. Lorsque l’église s’est définitivement bloquée plein sud – sous le règne de François IV le Vilain – les commerçants ont cru y voir un signe du destin. Ils se sont installés sur l’avenue Rigobert et entamé des transactions avec les Berbères et les Mauritaniens au grand dam des Espagnols qui ne voyaient pas d’un très bon œil cette nouvelle lubie.

C’est précisément par cette avenue Rigobert que Monsieur N’dialo débarqua un jour en grand équipage de colporteur multicarte. Les articles qu’il proposait avaient cette qualité particulière qui éveille dans le cœur de chacun une sorte de nostalgie bienheureuse propre à raviver les souvenirs les plus chers. Les articles de monsieur N’dialo avaient aussi l’avantage d’être plus oniriques qu’onéreux. Chaque semestre, on attendait sa venue avec l’impatience d’un enfant campé près d’un arbre de Noël. Et c’est avec de plus en plus de difficulté qu’on lui permettait de repartir. Touché par cette sollicitude, l’Africain, las des allées et venues intercontinentales, accepta de s’installer à Montmorence.

La municipalité, ravie de l’arrivée d’un nouveau contribuable, lui proposa une ancienne boucherie chevaline désaffectée qui lui convint tout à fait. Inutile de vous préciser que Dom Christobal, ignorant des opinions religieuses de l’Africain, resta sur sa réserve. Il ne voyait pas d’un très bon œil l’installation d’un possible mahométan sur sa paroisse voire d’un animiste animé d’on ne sait quelles intentions. Lorsqu’il apprit que monsieur N’dialo se déclarait agnostique, il proclama que la chose était encore pire et alla de ce pas lui faire entendre ses quatre vérités. Entendez par-là ses quatre évangiles. L’entrevue fut de courte durée. À peine s’était-il présenté que son attention fut attirée par une arme étrange suspendue à un clou. Monsieur N’dialo lui expliqua qu’il s’agissait d’un christolet, un revolver à trois coups permettant de massacrer son prochain au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. L’homme d’église, soulagé de trois cents maravédis, repartit le cœur léger et la poche lourde.

Au jour d’aujourd’hui, le buste de cheval surveille encore l’entrée de l’échoppe d’un œil suspicieux. On raconte qu’il n’hésite pas à rappeler à l’ordre un client timide ou hésitant qui n’entrerait pas dans la boutique, rien que pour jeter un coup d’œil qui n’engage à rien. À ce jour, personne n’est jamais reparti les mains vides.
À ce propos, Monsieur N’dialo avait conçu un astucieux dispositif pour chasser de votre esprit toute idée préconçue. Lorsque vous poussiez la porte du magasin, ce n’était pas le tintinnabulement délicat d’un carillon qui annonçait votre présence mais bel et bien un hennissement à vous glacer le sang. Aussitôt, le gigantesque Africain surgissait de son arrière-boutique, sourire carnassier en éclaireur, et demandait d’une voix d’airain l’objet de votre visite. Naturellement, vous aviez oublié. C’est alors qu’il vous rappelait qu’il était marchand de souvenirs et vous faisait faire le tour du magasin.
Sous vos yeux émerveillés s’étalaient des quinquennats bien lustrés, des burkinabécédaires, des cendriers de la marque Cassin, des bibelots, des bibles, des bimbeloteries nationales, des chinoiseries d’Abyssinie, des loutres empaillées et des outres sans failles, des balles au bond, des kits de bondages, des épluche-légumes en plumes d’autruche, des baies rouges du Cap-Vert, des turbans de Durban, un saxotromba d’Essaouira, un portrait de saint Frumence, apôtre d’Ethiopie, du papier d’Arménie, des gambas de Gambie, des massues massaïs, des bongos du Congo, des maracas du Maroc, des wood-blocks de Woodstock sans omettre un vieux fonds de balafons, et ça jusqu’à n’en plus finir.
Passé le premier instant de stupeur, votre regard soudain juvénile s’affolait, rebondissait de-ci, de-là, de droite à gauche et de haut en bas et soudain le miracle se produisait. L’objet de votre convoitise enfoui tout au fond de votre mémoire d’enfant surgissait, là, devant vous. Cela pouvait être un camion de pompier, un sac de billes, un nécessaire de couture, une poupée de chiffon ou encore le portrait de votre premier amour. Le boucher y avait trouvé un carnet d’adresses dans lequel étaient scrupuleusement notées les coordonnées de tous ses anciens copains de régiment. Figaro le Daim découvrit, tout au fond d’un tiroir ouvert par hasard, une paire de ciseaux soigneusement étiquetée ayant appartenu à son grand-père, barbier personnel de Napoléon III. L’attention de Maxime Ribouillard tomba subrepticement sur un manuscrit d’Olympe de Gouge. La petite marchande de bisous s’y coiffa de la perruque du chevalier d’Éon. Tournisse le charpentier ? Une baobalaïka pneumatique. On raconte aussi – mais là j’y vois une pointe d’exagération – que Claudika Dromos y récupéra au fond d’une ballerine usée un plectre ayant appartenu à un hypothétique amour de jeunesse, luthiste itinérant autant que turbulent disparu sans laisser d’adresse…

La suite ainsi que le début lorsque que ce sera publié plutôt qu’oublié. Comme quoi ça ne tient qu’à une lettre.

 

Évreux, 6 mars 2015

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28 février 2015

Comme un parfum de lilas (EnlumériA)

 
L’homme était aussi élégant qu’un bonimenteur de comices agricoles. Il portait beau mais d’une manière tellement ostentatoire que cela frisait le ridicule. Quant à la cravate, c’était une insulte au bon goût français. Après deux ou trois plaisanteries potaches, il présenta la jeune femme qui se tenait trois pas derrière lui. Timide comme une rosière, elle trottina jusqu’à lui, un sourire bon enfant plaqué sur le visage.
— Bonjour mademoiselle. Vous allez bien ? Mesdames et messieurs, permettez-moi de vous présenter mademoiselle Sylvie Bonsergent. Native du Périgord, elle en connait toutes les facettes, même les plus étranges. N’est-ce pas Sylvie ? Vous permettez que je vous appelle Sylvie ?
— Oui, je…
— Sylvie, mesdames et messieurs, possède un talent très particulier. Un don si étrange que les experts du C.N.R.S. vendraient leur âme pour l’étudier. N’est-ce pas Sylvie ?
— Non. En fait…
— Mesdames et messieurs, ce soir vous n’êtes pas venus pour rien. Vous allez assister à un prodige, que dis-je, un miracle. Sylvie va vous faire la démonstration de son talent. Vous allez avoir la preuve irréfutable que le surnaturel existe. N’est-ce pas Sylvie. Acceptez-vous de vous prêter à une petite expérience ?
— Bien sûr, je…
— Antoine ! – L’animateur se tourna vers les coulisses – Antoine ! Voulez-vous, je vous prie, nous apporter l’objet en question.
Un homme corpulent arborant une moustache clémencique surgit de derrière le rideau. Sa démarche chaloupée donnait presque le mal de mer. Il tenait un porte-manteau qu’il remit à l’animateur.
— Voyez ce porte-manteau, mesdames et messieurs. Il a été pris dans un endroit très connu. Maître Norbert, huissier de justice, ici présent peut l’attester. Mademoiselle Bonsergent qui ignore tout de sa provenance va nous raconter son histoire. Mademoiselle, procédez je vous prie.
— Si vous m’en laisser placer une, je pourrai peut-être expliquer en quoi consiste mon talent.
— Bien entendu, mais peut-être après votre numéro.
La jeune fille se rembrunit mais n’ajouta rien. Se tenant face au public, elle leva le porte-manteau qui était en fait une patère murale à quatre crochets. De ses petites mains graciles, elle en explora tous les contours. Elle gardait les yeux fermés comme pour mieux se concentrer. Le public retenait son souffle comme une grosse bête inquiète. Le gros moustachu s’en était retourné dans les coulisses et l’animateur tripotait sa cravate avec application. Il se passa une bonne trentaine de secondes avant que la jeune fille reprenne la parole.
— Je sens comme un parfum de lilas. Une odeur de papier et d’encre et peut-être de tabac.
Un murmure parcourut le public. Un vaste sourire blasé s’afficha sur le visage de l’animateur.
— Attendez ! Les images viennent doucement. On dirait… C’est un objet ancien. Je dirais cent ans au bas mot. Il y a de la musique, comme s’il y avait un bal non loin de l’endroit où était accroché ce porte-manteau. Et puis des livres…
— Des livres ? coupa l’animateur. Qu’est-ce qui vous inspire cette vision ?
La jeune fille leva les yeux au ciel.
— Je ne sais pas. C’est une impression. Quelque chose qui a un rapport avec la littérature… ou la peinture peut-être ; et le vin… ou la bière. Je dirais que cet objet était accroché dans un café ou un restaurant.
Une rumeur s’éparpilla dans la salle.
— Vous nous intriguez, Sylvie. Mais continuez, nous sommes toute ouïe.
— C’était un lieu de rendez-vous. On y discutait de poésie, des arts je dirais. C’est étrange, j’entends un poème où il est question d’albatros et de géants. Et puis j’ai des visions de peinture, de nature morte. On dirait du Cézanne ou du… Modigliani ? Je ne sais pas pourquoi ces noms me viennent à l’esprit, je n’y connais rien en peinture. Et toujours ce parfum de lilas.
La jeune femme blêmit soudain. Elle remit le porte-manteau dans les mains de l’animateur. Elle semblait effrayée.
— Les gens qui ont accroché leurs manteaux à cette patère ne sont pas tous des gens heureux. Je ressens de la tourmente, des interrogations et des âmes saccagées aussi. Et puis ce blouson de cuir si effrayant. Comme si la souffrance avait été parfois le moteur de celui qui le portait.
— Un blouson de cuir ? Qu’on aurait suspendu à cette patère ? Vous pouvez nous dire à qui il appartiendrait.
— Je ne sais pas. J’entends des chansons, de la gouaille… je vois un foulard rouge. Excusez-moi. Je suis épuisée.
L’animateur posa une main réconfortante sur l’épaule de la jeune fille et invita l’huissier à monter sur la scène.
— Maître, vous détenez une enveloppe dans lequel l’origine de ce porte-manteau est indiquée. Pouvez-vous l’ouvrir et nous révéler ce qu’elle contient.
L’officier ministériel ne se fit pas prier. Il décacheta l’enveloppe d’un geste prompt et en sortit un document ainsi qu’une photographie. Les chuchotements du public se turent. D’une voix posée, l’huissier lut le document.
— Ce porte-manteau était accroché depuis 1847, année de sa fondation, à la Closerie des Lilas, rendez-vous parisiens des écrivains, des poètes et des peintres.
Lorsqu’il montra la photo, le public se leva dans un tonnerre d’applaudissements. L’animateur eut un geste d’apaisement. Il expliqua en quelques mots la technique de la jeune médium. Elle nommait cela la clairsentance.
— C’est comme de la clairvoyance, sauf que cela se ressent avec le toucher, balbutia-t-elle. Cependant, permettez-moi de vous dire que je n’aurais nul besoin de mon pouvoir pour déterminer l’origine de votre cravate. De toute évidence, vous l’avez acheté à la Foir’fouille.


Évreux, le 27 février 2015

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21 février 2015

L’enfer est le paradis (EnlumériA)


— Ça serait quoi pour moi, la définition du paradis sur terre ? C’est ça que vous me demandez ?
— Oui, monsieur. C’est exactement ça.
— Eh bien… de prime abord, j’ai bien une idée qui me vient à l’esprit, mais…
— Mais ?
— C’est-à-dire que c’est assez intime.
— Intime ? Vous voulez dire qu’il s’agit d’une…
— D’une dame, tout à fait. Vous comprendrez ma discrétion.
— C’est une dame que l’on connait ?
— En effet, monsieur. De plus, elle est mariée. Fort mal, mais le fait est là.
— Je vois. J’ose croire, cher ami, qu’il ne s’agit pas de mon épouse ?
— Non, monsieur. Soyez rassuré. Il s’agit d’une jolie femme.
— Vous êtes vexant, monsieur.
— Non. Ne croyez pas cela. Il se trouve simplement que nous avons des goûts différents.
— Soit. Mais cela ne répond pas à ma question.
— Qui était ?
— Votre paradis sur terre, monsieur ! Enfin ! La mémoire vous fait-elle défaut à ce point là ?
— Ah oui ! Cela me revient. Pardonnez-moi. Cette dame dont je parlais. C’est qu’elle m’occupe l’esprit, vous savez.
— Oui, certes. Mais nous n’allons pas y passer le réveillon. Votre réponse, monsieur. Nous avons tous répondu. C’est à votre tour de jouer le jeu… et sans finasser, s’il vous plaît.
— L’enfer, monsieur.
— J’ai peur de ne pas comprendre.
— L’enfer de la bibliothèque, voyons. Vous connaissez mon amour immodéré pour les livres.
— Les livres, bien sûr. Il est vrai que vous avez la réputation d’être un rat de bibliothèque.
— Tout juste, monsieur.
— Et je me suis laissé dire que la bibliothécaire était on ne peut plus avenante.
— Par le diable ! Je suis démasqué. Vous êtes malin comme un chat.
— À bon chat, bon rat, monsieur.


Évreux, le 20 février 2015
 

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07 février 2015

Respect et traditions (EnlumériA)

Après une matinée somnolente ponctuée par les formules lapidaires de la chef de contrôle et le rire chatoyant de Marion, je pénétrais dans le réfectoire de ce pas lent et sénatorial qui est en quelque sorte ma marque de fabrique. Avec une moue blasée, je consultai rapidement le menu. Hésitant entre la pizza aux fruits de mer et le ragoût de mouton, j’optai finalement pour des spaghettis à la bolognaise.

Ce sacré Philippe était déjà à table, pérorant d’importance (j’allais dire comme d’habitude) devant une dame chignonnée et fagotée comme un camionneur et une blondasse maquillée pot de peinture à la mine dégoûtée. Les nouvelles recrues du service contentieux.

Je m’installai à côté de Filochard – surnom dont j’avais affublé Philippe – juste en face de la dame au chignon. Présentation rapide, sourire chafouin du pot de peinture et coup d’œil réfractaire du chignon. Nul besoin de me faire un dessin, la collègue s’adonnait sans conteste aux divertissements saphiques. Mais ne ressentant aucune appétence pour les amours corporatives, je me moquais bien de cette particularité.

Je pris la conversation en route. Remarquez bien que quand je dis conversation, c’est par pure convention. Le mot exact eut été… soliloque. Filochard parlait, s’écoutait parler et s’esclaffait de mots d’esprit dont lui seul saisissait la subtilité. De temps à autre le pot de peinture lui lançait un regard torve tandis que le chignon tentait une ingérence sous forme d’onomatopées.

Il était question d’un reportage sur l’Ouganda. Évoquant un passage où il était question de l’excision, Philippe s’emportait contre des pratiques qu’il proclamait barbares, rétrogrades et inhumaines. Sa colère provoquait de grands moulinets de fourchette au risque de projeter sur le pot de peinture une rafale de fruits de mer. Chignon s’impatientait. Je voyais qu’elle s’acharnait à trouver une brèche dans le mur de paroles philippique.

La nature est bien faite. La logorrhée donne soif et soudain, sans prévenir, le torrent verbal se tarit. L’orateur des cantines but à long traits un verre d’eau fraîche. Chignon s’engouffra dans la brèche.

Elle nous expliqua d’une belle voix d’alto que l’Afrique, elle connaissait bien. Elle y avait vécu de longues années à l’époque de son mariage. Entendant cette information pour le moins surprenante, je levai le nez de mon assiette et, repensant à mon impression première, je lui lançai quelque chose à propos d’une vocation tardive dont elle ne sembla pas très bien comprendre le sens exact. Sans importance ! D’une fourchette évasive, je touillais machinalement mes spaghettis qui n’avait pas l’heur de me mettre en appétit. J’attendais la suite de l’argumentation.

La dame nous expliqua qu’il s’agissait de traditions et qu’en tant que telles, nous n’avions pas le droit d’en mettre en doute le bien fondé. La blonde expliqua avec toute la navrance dont elle était capable que c’était une prescription de « ces arriérés de musulmans quand on voit comment ils traitent leurs femmes… » Bref ! Les balivernes habituelles des crétins désinformés par TF1 et consorts. Ignorant cet aparté, Chignon proclama à la fois son féminisme militant et son respect des traditions. Philippe s’étranglait de fureur. La blonde ricanait dans son rimmel. Et moi, je me demandais selon quelles prescriptions il la traitait le supporter de foot alcoolique qui devait lui servir de mari. Je rêvais de la ligoter et lui faire subir cette tradition si respectable. Le rasoir découpant sa chair molle de vieille femme aigrie. Le sang ruisselant sur ses cuisses et les hurlements de chèvre à l’équarrissage jaillissant de son gosier.

Philippe totalement dégoûté par la tournure qu’avait pris la conversation ne proférait plus un mot. La blonde peinturlurée crut bon d’en rajouter une couche en étalant à la face du monde son incommensurable ignorance des prescriptions coraniques.

Moi, décontenancé, je regardais mon plat de spaghettis avec un dégoût croissant. Mais qu’est-ce que c’était que cette pause déjeuner de merde ? Je me levai brusquement de table, le ventre vide et les oreilles pleines d’immondices.

La dame au chignon me lança un regard interrogateur et moi, je lui lançai mon plat de spaghettis au visage.

« Ne m’en veuillez pas, dis-je, c’est une tradition respectable là d’où je viens ! »

Évreux, 6 février 2015

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31 janvier 2015

Barbe et pinceau (EnlumériA)


Psychiquement parlant, Jules Baudouin ne s’en était pas trop mal sorti, de la Grande Guerre. Mais physiquement, c’était une autre paire de manches. En fait, comme il aimait à le répéter, il était « revenu de la guerre avec une jambe qu’il avait perdue. »
Jules usait de l’autodérision avec bonheur et se montrait friand de ces absurdités stylistiques qui font le charme de notre belle langue. Grâce à son humour un peu décalé et sa finesse d’esprit, Jules avait su se préserver d’affres belliqueuses propres à déchirer l’âme des plus coriaces.
C’est à l’hôpital de campagne qu’il avait commencé à dessiner quelques croquis par-ci, par-là ; pour s’occuper l’esprit et tenter d’oublier la douleur lancinante qui le harcelait nuit et jour. Petit à petit, son crayon timide s’était enhardi. De retour dans ses foyers, il décida de tâter de la couleur. Cédant à son caprice malgré la précarité de ses finances, et au grand dam de son entourage, il utilisa les quatre sous qui lui restaient pour s’équiper de l’attirail complet du peintre du dimanche. Puis, trouvant l’atmosphère de Rouen étouffante, il exila son désœuvrement et sa jambe de bois aux portes du Vexin, chez l’oncle Eugène ; un veuf néophyte et sexagénaire, qu’un peu de réconfort sauverait momentanément d’une soudaine appétence pour le calva local.
Cet après-midi-là, Jules avait installé son chevalet sur la berge de l’Epte, tout près du petit pont de bois. Il n’y avait pas un bruit. Juste le chant des insectes dans les hautes herbes et le frisson de l’eau rafraîchissant la bouteille de blanc qu’il avait mise au frais dans un trou d’écrevisses.
Son tableau et la journée s’avançaient de conserve vers leur conclusion rougeoyante lorsque Jules vit arriver un étrange bonhomme à la démarche sénatoriale. Avec sa longue barbe de patriarche biblique, sa veste de drap sombre et son drôle de petit chapeau blanc, le promeneur semblait tout droit sorti d’un conte de Maupassant.
Lorsqu’il fut à quelques pas, l’inconnu s’arrêta pour bourrer une longue pipe de bruyère avec minutie. Lorsqu’il en eut tiré quelques bouffées, il se décida enfin à saluer Jules avec un je-ne-sais-quoi de malice sous le chapeau. Jules lui rendit son salut d’un bref signe de tête et se remit à l’ouvrage. La lumière changeait vite à cette heure et il ne laisserait pas cet importun lui gâcher son paysage.
— Vous vous débrouillez pas mal, l’ami.
— Je me débrouille, répondit Jules en songeant que le fâcheux était… « bien parti pour rester ». Assez satisfait de cette amusante répartie mentale, il décida qu’après tout, un peu d’amabilité ne lui coûterait pas plus cher qu’un coup de Muscadet.
— Un petit verre de vin blanc, l’ami, fit-il en attrapant la bouteille avec une aisance assez surprenante pour un unijambiste.
L’autre accepta l’invitation avec un hochement de tête entendu. Il but son verre cul-sec en ponctuant la dernière gorgée par un petit claquement de langue agaçant. Puis, pris d’une soudaine inspiration, il leva l’index à la manière de celui qui va dévoiler un secret sans précédent et dit :
— Regardez, là – Du bout de sa canne, il pointa la toile – Ici ! Je serais vous, j’y ajouterais une ou deux touches de jaune de cadmium et là… voyez, juste sous de cette branche, un léger glacis de vermillon. Pour le contraste. Le contraste, c’est le rythme d’un tableau. Et surtout, n’oubliez jamais que la peinture est un langage à lire avec le cœur, l’ami. Pas seulement avec les yeux.
Jules s’efforça de ne pas montrer l’agacement qui le gagnait. De quoi se mêlait-il, ce vieux fou ?
— Vous croyez ? répondit-il assez fraîchement.
— Oui, l’ami, j’en suis même certain. Attendez ! Vous permettez ?
Et sans attendre une quelconque permission, le bonhomme s’empara d’une brosse et asséna quelques touches nerveuses sur la toile de Jules.
— Vous voyez ? Regardez l’espace qui apparait maintenant, comme par magie.
De mauvaise grâce, Jules dut bien reconnaître que les conseils du bonhomme s’avéraient judicieux.
Il allait dire quelque chose, lorsque la voix de rogomme de l’oncle Eugène se fit entendre.
— Heu là ! M’sieur Claude. Vous voilà comme qui dirait à donner des leçons au n’veu.
Monsieur Claude s’esclaffa du rire jovial de celui que le doute n’habite pas.
— Ce n’est rien, l’Eugène. Juste un petit coup de main en passant. Il se débrouille très bien votre neveu. Bon, allez. Ce n’est pas que je m’ennuie, mais on m’attend. Bien le bonsoir. Et merci encore pour le verre.
Sur ce, le vénérable barbu reprit son chemin en sifflotant une rengaine de monsieur Chevalier.
Jules haussa les épaules.
— Non mais, tu l’as vu celui-là ? Comme si j’avais besoin de ses conseils. Franchement ! Pour qui il se prend, ton monsieur Claude ? Il ferait mieux d’en faire des pinceaux, de sa barbe !
L’oncle Eugène but une rasade de Muscadet à même le goulot, se torcha les lèvres d’un revers de manche et dit :
— Ben ! Y s’prend pour ce qu’il est et y pourrait t’en remontrer bien davantage, m’sieur Claude. Il habite de l’autre côté de l’eau, la grande maison, un peu plus haut. – L’oncle Eugène dévisagea un instant son neveu d’un air matois – Nom ded’zo ! Tu l’as pas reconnu ?
— Non. J’aurais dû ?
L’oncle Eugène se fendit d’un sourire large comme un cul d’âne.
— Bah dis ! T’es rien nigaud, toi. C’est Claude Monet !

Évreux, 28 janvier 2015

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24 janvier 2015

Une journée ordinaire (EnlumériA)

Trois petits coups brefs réveillèrent René de sa trop courte sieste. Une femme d’une cinquantaine d’années se tenait dans l’encadrement de la porte. Un sourire incertain éclairait son visage pourtant soucieux. René se dit comme ça qu’elle n’était pas mal pour son âge. Un peu vieille pour lui, mais bon.

— Bonjour madame. Je peux faire quelque chose pour vous.

Pour toute réponse, la femme entra, posa son manteau et son sac sur le lit et poussa un long soupir de lassitude.

— Papa ! C’est moi.

Un sentiment bizarre, mélange de frayeur et d’agacement, ébranla momentanément l’humeur de René. Il haussa les épaules et regarda la femme avec un regard condescendant.

— Si c’est une plaisanterie, elle est d’un goût douteux. Vous êtes plus vieille que moi. Qui êtes-vous ?

— Ça y est, c’est reparti, marmonna la femme.

Elle prit place sur la chaise réservée aux visiteurs et ajusta sa jupe sur ses genoux.

— Papa. Regarde tes mains.

— Quoi, mes mains ?

D’un signe de tête autoritaire, elle réitéra son ordre. René regarda ses mains. Des mains noueuses et tavelées. Des mains de vieillard.

— Mais… je ne comprends pas, je…

— Papa ! C’est moi, Sylvie. Ta fille.

René se replia sur lui-même. Le livre qu’il lisait avant de s’endormir lui tomba des mains. Celle qui disait s’appelait Sylvie se baissa pour le ramasser. Elle lut le titre : Contes de la Fin du Monde.

— C’est intéressant ? Ça parle de quoi ?

René jeta un regard rapide vers la fenêtre. Le temps s’était assombrit. Il remit ses rares cheveux en place, comme pour se donner une contenance. La mémoire lui revenait peu à peu.

— C’est un recueil de nouvelles. La première parle d’une civilisation future qui a perdu jusqu’au souvenir de ses origines. L’Empreinte. J’aime bien. Ça passe le temps, il n’y a rien à la télé à cette heure.

— Tu veux qu’on aille faire un tour ? Pour te dégourdir les jambes.

René déclina l’offre. Il avait mal aux jambes.

— J’ai mal aux jambes. C’est couillon, hein, pour un ancien marathonien.

Sylvie lui adressa un sourire indulgent.

— C’est pas grave, va. Tiens ! Je t’ai apporté des douceurs et un DVD. Sur la route de Madison, de Clint Eastwood. Tu verras, ça devrait te plaire.

La conversation se poursuivit sur le mode pain d’épice café machine. À la fois sempiternel et tendre. Le flou mental de René s’estompait un peu. Puis vint le moment pour Sylvie de prendre congé. Bisous et je-reviendrai-jeudi. Fin de la représentation.

René dina d’une soupe de potiron et d’un morceau de fromage. Ensuite, il regarda le film que lui avait apporté Sylvie. Une histoire d’amour terrible et magnifique.

Tard dans la soirée, René sombra dans un sommeil peuplé de rire d’enfants. Lorsqu’il se leva, le soleil était déjà haut. Il remarqua que quelqu’un avait déposé un DVD sur sa table nuit. Sur la route de Madison.

Il en fit part à l’infirmière qui venait pour les soins.

— Regardez. On m’a apporté un film. Je l’ai pas vu celui-là. Je le regarderai ce soir, tranquillement.

 

Évreux, 19 décembre 2014.

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