25 juin 2011

Les chiffons (Caro¨Carito)

 

Virginie vient de ranger le dossier dans le tiroir en haut à gauche. Elle se lève. Rien ne traîne sur le bureau. Elle sort son portable de son sac, le rallume, pas d’appel. Une liste de courses qu’elle plie soigneusement et glisse dans la poche de son imper. Vendredi soir, fin de semaine.

Elle pose la baguette de pain près de l’évier. Vide l’égouttoir. Rien ne dépasse, rien n’a jamais dépassé. Enfant, elle avait tenu tête, tentant de distiller dans sa chambre de fillette un semblant de fouillis, pour finalement abdiquer : «  Sa chambre est au cordeau, sa mère affiche un sourire lisse, inspecte avec minutie les chemisiers alignés, efface un pli imaginaire. Son père essuie une poussière sur la commode en pin. L’enfant est immobile, sa main touche le bois de l’armoire, une écharde s’enfonce dans la chair de la paume. Pas un cri. Pas même un tressaillement. »

Elle a pris soin de ne pas laisser place au moindre désordre. Le mariage avec Stéphane. L’enfant, l’appartement. Elle n’avait eu aucun mal à se soumettre aux diktats du boss, presque plus pointilleux sur l’ordre qui devait régner chaque soir sur le bureau de ses employés que sur les résultats de la boîte.

Samedi matin. Romain fait ses devoirs dans sa chambre ; dans la pièce adjacente, Stéphane range des papiers et élaborera ensuite une macro sur Excel pour les comptes de la maison. Elle entend les secousses de la machine à laver le linge. Une dizaine de minutes encore et elle ira étendre le linge dans la cour. Dans sa main une clef dorée. Un tour, deux tours, le tiroir s’ouvre. Elle y plonge ses mains et palpe les rubans, le satin et les dentelles. Une délicate odeur de vanille et une note plus discrète de magnolia s’échappent des plissés et des guipures. Elle sent sous ses doigts la fraîcheur d’un caraco en batiste et des perles qui s’échappent. Des culottes et des jarretières, des déshabillés nacrés. Deux boules de geishas et des bijoux de peau au milieu d’un fouillis de rêves et de désirs avortés. Elle caresse la couverture usée d’un livre, un Harlequin, arrivé avec un paquet Bonux, que sa mère avait jeté illico dans la poubelle de la cuisine et qu’elle avait sauvé. Entre les pages fripées, elle a un jour glissé un numéro. Il le lui avait tendu alors qu’elle s’était attardée une seconde de trop sur une affiche en partie déchiquetée ; un sex-shop proposait un festival de vieux films érotico-romains, où une Messaline, Impératrice et Putain côtoyait Les derniers jours de Claude. Il avait effleuré son avant-bras, puis ses seins et l’avait fixé avant de lui confier : « Je sais. Je suis vos désirs inavoués. » Frissonnante, elle avait alors réprimé l’envie brûlante de se coller à lui et s’était éloignée rapidement, sans oser se retourner.

Virginie ferme sans bruit le tiroir. 01.34.94.21.07 Ses doigts connaissent le chemin de ces chiffres de mémoire. Jamais, dans l’une des cabines publiques de la gare Saint Lazare, elle n’avait osé aller plus loin que le dernier 7  ; une main suspendue, l’autre tenant le combiné, elle écoutait le silence et raccrochait.

La porte de la cuisine vient de se refermer derrière elle. Le linge claque sous la brûlure du soleil. « À table, dans cinq minutes ! » Elle pose sur la table la carafe remplie d’eau fraîche, ôte une miette qui s’est égarée sur le plan de travail en pierre, respire : en apparence, tout semble parfait.

 

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18 juin 2011

Le déclic (Caro_Carito)

Se glisser dans la peau d'une pellicule photo et attendre... attendre...

 

J’aurais préféré qu’elle n’appuie pas sur le bouton. La gâchette plutôt, vu son humeur de dogue. Je l’adorais, fantasque, quand elle s’éclipsait juste avant l’aube de la longère endormie. Je sentais ses doigts fébriles, son corps tendu. Parfois elle prenait sa voiture, une guimbarde cabossée sur tous les flancs, pour arriver en lisière urbaine ou, lorsque son humeur était chagrine, près des bords bétonnés du Rhône.

Elle avait l’œil. Elle sortait de sa besace son vieux Pentax et surprenait la surface lisse d’un étang au réveil. Ce frisson quand elle surprenait ce clair obscur sur un mur ébranlé par les ans. À cet instant, j’aurais tout donné pour ce sourire qui naissait au moment du déclic et, plus tard encore,  dans la solitude de la chambre obscure, quand l’épreuve lentement se révélait.

Aujourd’hui, elle vacille. Les talons, ça ne pardonne pas, tout comme l’absence de luminosité. Qu’importe, elle va nous développer en rafales et nous glisser sans ménagement dans l’épais dossier. Je sentirai l’encre de ses mots jetés sur une lettre puis une autre où elle explique, elle accuse, elle assigne, elle divorce. 65467979[1]Je crois bien qu’il y aura une photo des enfants. Pour l’heure, je serai juste témoin d’un plongeoir pour une piscine qui n’a jamais vu le jour. Avant j’aurais eu ma place dans une expo avec champagne et petits fours. Là, je démontrerai, parmi d’autres, un indice de l’incapacité de cet homme à, je cite, « être bon père et époux, travailleur, présent, compagnon attentionné et digne de confiance… ».

Oui, je l’aimais mieux avec ces mèches roussies par trop de soleil et ses épais godillots plutôt que cette jupe au genou. Ses retards, cette trace de gelée de groseille sur l’objectif quand elle capturait l’éclat d’un rire ou une miette égarée sur la toile cirée. Sa joue sur la peau sèche et noire de l’appareil photo, sa respiration impatiente et sereine à l’idée des étonnements en blanc et noir ou en couleur qu’il dissimulait.

Dans un mois, un été, un automne, je serai jeté là, avec d’autres clichés et des procès-verbaux, sur un bureau en palissandre, alors qu’on annoncera que les pierres blanches et poreuses, les tuiles de guingois et le verger ont trouvé preneur et que l’on partagera l’argent et les enfants. Dans les fauteuils sans la moindre trace de poussière, il ne restera qu’une femme amère et un homme racorni par la méfiance. Un tas de photos inutiles et des vies gâchées.

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11 juin 2011

Au jardin (Caro_Carito)

caro

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04 juin 2011

Un tram en moins (Caro_Carito)

 

Matthieu n’a pas bougé du quai. Une heure, dix minutes, ça n’a aucune importance, personne ne le voit. La ville est trop grande et la gare charrie des corps et des vies qui s’éloignent à grandes enjambées mécaniques.

Immobile, il rembobine : le réveil à 6 h, ses mains à elle qui le poussait hors du lit, la douche et les céréales versées au petit dernier. La cravate salie par l’enfant et le soupir de soulagement à l’instant de partir. Pas une minute de retard, non un quart de minute, un rien, une poussière.

Le quai est vide, le train pour Strasbourg est parti à l’horaire dit, sans lui. Une panne, une bousculade. Un wagon de tram qui s’immobilise, sans raison, une course à perdre haleine. Il est resté là, bras ballants. Il a repris son souffle. Le téléphone portable s’est allumé, la voix chaude de Marion, son assistante. Oui, elle trouvera le dossier, les docs, les enverra. Il s’est excusé platement. Nul n’est vraiment irremplaçable.

La journée défaite, il rejoint un café où des voyageurs taciturnes se perdent dans une lecture à scandales. Un regard à son BlackBerry, il n’a plus rien à faire. Le temps se dénoue. Il commande un deuxième verre de blanc. Un prospectus traîne, une conférence, un vague thème spirituel. Accrocheur.

Si seulement, revenir en arrière. Pas juste remonter les minutes jusqu’au matin, avec un réveil qui sonne sept minutes plus tôt. Non plus loin… Jusqu’où ? Peut-être avant cette phrase : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit : que la lumière soit ! Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne; et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres. Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour. » Oui, quand le temps n’existait pas. Plus de contingence. Un corps ? Même pas. Endosser une existence sans origine, ni destination, sans demain, sans pourquoi. Et ce Dieu, pas commode, pas bavard, le laisserait peut-être tranquille, au bout du vide, avalé par une vie sans consistance.

Il serait cela : un silence, un souffle qui s’étiole sur cette terre sans nom, une poussière. Loin des trams, de ses bras à elle, de l’enfant aux yeux clairs qui lui reste inconnu. Loin de tout, loin de lui-même, ce Matthieu qui roule comme une bille affolée dans des jours et des semaines translucides.

Sur le quai vide, Matthieu est à deux doigts de se recroqueviller. Une poussette l’effleure, une voix aboie à un interlocuteur lointain un : « Tu ne réponds jamais, salaud ! » Sa main se crispe sur son billet. Même s’il tourne le dos au train d’après, qu’il aille au bureau ou qu’il se réfugie dans une salle obscure, le temps a ressaisi le cours de sa vie dans sa poigne d’airain.

Matthieu jette le billet inutile. Ses épaules se sont affaissées. Dans dix minutes, il appellera Laure pour un déjeuner impromptu. Il achètera le cadeau du petit, promis depuis deux semaines. Il aura tout remisé, le train qui l’oublie et ce creux de quiétude un instant si proche. Il est 10 heures.

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09 avril 2011

Défi 144 (Caro_Carito)

Quand je ferme les yeux, j'entends.

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19 mars 2011

Origami (Caro_Carito)

Origami

Un rectangle blanc. Des lettres noires. Et ce petit dessin dans un des angles, une silhouette masculine comme griffonnée à la hâte. L’enveloppe était arrivée au courrier du matin, libellé à son nom de jeune fille. L’invitation à ce vernissage était accompagnée d’un billet aller-retour et d’une réservation dans un hôtel pour une nuit. Elle avait caressé le bristol, l’artiste lui était inconnu. Un peu plus tard, avant les informations du soir, elle en avait touché un mot à George même si elle savait qu’il acquiescerait à sa demande. S’il avait été intrigué, il n’en avait rien montré. Peut-être ce baiser appuyé sur sa tempe, alors qu’elle observait le rouge marqué des camélias.

Elle se réveille en sursaut. Désorientée par son rêve, ou plutôt, un souvenir. Une table recouverte de volatiles de papier blanc. Un homme et un enfant, et cet air de jazz qui enveloppe la pièce. Elle se lève en silence et rejoint son bureau. Dans le tiroir où elle a conservé ces morceaux de passé pour mieux les oublier, elle cherche et trouve une boîte. Elle l’ouvre. Un cygne, des fleurs, une libellule jaunie. Des photos qu’elle ne sortira pas. Il manque le petit cœur rouge.

Elle s’assoit, agrippant toujours l’enveloppe. Repense à l’homme, sa main d’où avait jailli ce minuscule confetti de couleur. Il l'avait glissé dans la sienne pour ne plus la lâcher. Et puis, il avait disparu, les murs s’étaient teintés de noir. Les mois se succédèrent. Elle ne guérissait pas. L’enfant se tenait immobile à ses côtés. Un jour, son visage s’anima. De ses doigts fragiles naquirent un chat, une étoile. Des formes surgirent dans l’ennui d’une salle de classe, dans la solitude de leurs nuits. Sa mère le surprit dans la cuisine, les ciseaux à la main. Le souvenir du père et l’enfant se confondirent, le regard, le mouvement pour chasser cette même mèche. Elle interdit les pliages, traqua le moindre bout de papier. Le soir, sa voix résonnait encore des cris et des gifles que parfois elle se laissait aller à donner. Elle maudissait le jour où cet homme avait fait de son cœur un origami  qui s’était déchiré.

Jusqu’à ses quinze ans. Elle ne pouvait plus supporter ce sourire. Elle le chassa chez une tante, une marraine, une voisine. Quand elle vida sa chambre, elle ouvrit le placard, une pluie de carrés de papier plié s’abattit sur elle. Elle en garda une poignée qu’elle glissa dans son sac, quand l’huissier vint saisir le peu qui lui restait. Dans sa fuite, elle égara le cœur que l’homme lui avait offert, dans une autre vie.

didier_boursinElle alluma l’ordinateur. Elle sortit l’enveloppe où était écrit le nom de l’artiste. Peut-être, la toile lui révélerait quelques secrets. Quelque chose tomba, un origami, rouge. Un poisson. Avec trois lettres, Téo.

Téo, comme ce poisson qu’elle lui avait offert juste après la mort de son père. Ils avaient ri pour la première fois depuis longtemps, cet après-midi-là. Parce que Théodore, le garçon et Téo le poisson. Téo et Théo.

Théo.

 

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19 février 2011

L’école ménagère (Caro_Carito)

Sa mère lui avait passé la brosse dans ses cheveux. Prête, dans sa chemise de nuit fleurie, elle n’avait plus qu’à se glisser sous l’édredon. Un chapitre d’un livre rose qu’elle lirait avant d’éteindre la lampe. Demain, elle natterait ses cheveux. Il lui faudrait vingt minutes pour arriver au collège. En chemin, Maria et François la rejoindraient.

Ils réviseraient en marchant l’interro du jeudi. Des déclinaisons allemandes. Ils divagueront sur les copies que leur rendrait la prof de français. Sandrine savait que sa note ne dépasserait pas la moyenne. Il y avait dans le regard de cette femme, une sentence muette qui la clouait sur place et indiquait la barre qu’aucune note ne franchirait, quelque soient ses efforts. Devant cette silhouette courtaude, elle se sentait devenir idiote, comme quand son père rabâchait à sa mère, qui trimait entre ourlets passepoilés, fronces et patrons, que les femmes n’étaient bonnes qu’aux affaires la maison.

Treize heures trente. La sonnerie annonça le cours d’Éducation manuelle et technique. Le premier trimestre n’avait pas été très glorieux, une session cuisine où elle avait aligné des gâteaux épais et des gougères plates comme des limandes et la création d’un circuit électrique de guingois. Là, il s’agissait de la partie couture où Sandrine se trouvait encore plus godiche que devant son dernier sujet de rédaction. Elle avait dû recommencer trois fois la coupe des tissus de la pochette matelassée que les élèves étaient censés vendre à la kermesse. Aujourd’hui, toute la classe devait s’installer derrière la machine à coudre. C’est quand elle appuya sur la pédale qu’elle sût que les séances restantes allaient être un enfer. Ce truc était un engin du diable que rien ne pouvait arrêter. Elle faillit se piquer les doigts, créa laborieusement un matelassé psychédélique. Elle réussit à casser l’aiguille lors de sa dernière tentative. Finalement, la machine partit à la réparation puisqu’elle avait réussi à coincer un nombre incalculable de fils dans la petite trappe qui contenait les engrenages.

Elle ramena pour Pâques un bulletin peu glorieux. Ses parents haussèrent les épaules avant de replonger dans le feuilleton du vendredi soir. Elle aurait sans doute éclaté en sanglots, le visage enfoui dans son coussin… s’il n’y avait pas eu cette remarque du prof d’EMT : il vaut mieux que Sandrine se consacre aux maths et à la physique plutôt qu’à un quelconque travail manuel. C’était là où elle trouverait sa place. Elle se dit que c’était la première fois qu’une note exécrable lui procurait autant de plaisir.

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20 novembre 2010

Défi trésor (Caro_Carito)

Trésor…

Mardi

Je suis passé commander les fleurs. Madeleine avait les chrysanthèmes et leurs pompons ternes en horreur. J’ai longuement choisi deux pots de bruyère. Elle aimait particulièrement les buissons tourmentés qui accompagnaient nos promenades estivales dans les landes. J’ai essayé de joindre le chargé de l’entretien du cimetière pour savoir quand il nettoierait la zone 4. Au bout d’une heure et demie d’attente, une voix monocorde m’a répondu vendredi matin. Le 1er novembre tombe samedi, j’espère qu’il n’aura pas de retard comme les deux dernières années. Un lumbago de dernière minute et, l’année d’après, un coma inopiné, dans la famille, m’avait-on précisé à la mairie.

Mercredi

J’écoute Chopin en boucle. Je n’aime pas vraiment, je préfère de loin la variété française, mais Madeleine elle, si. Elle me disait : « Trésor, écoute, on dirait qu’il nous parle, tu ne trouves pas… » J’ai aussi épousseté les porcelaines sur le piano et me suis endormi au beau milieu d’une polka. J’ai raté le début des chiffres et des lettres.

Jeudi

En rentrant, j’ai vu le voyant rouge du répondeur ; M. Laperse des marbreries Blansec avait laissé un message. La plaque pour Madeleine est prête. La voix disait en substance avoir respecté à la lettre ce que j’avais demandé et insistait sur des détails techniques. Pendant que l’enregistrement bourdonnait, j’imaginais un coquelicot doré s’enlaçant au M majuscule de son prénom. Mon trésor, ma Madeleine

Samedi 1er novembre

J’ai quitté la maison alors qu’un camion de déménagement rempli à ras bord se garait devant le n°13 de la rue Lully. J’habite au n°15. Depuis trois ans qu’elle est en vente, à un prix exorbitant pour ces quelques pans de préfabriqués et le jardinet en friche, je n’aurais jamais imaginé avoir de nouveaux voisins. J’ai aperçu un vélo et des trottinettes en sortant la voiture du garage. Je l’ai mentionné à Madeleine, je lui ai rappelé ses yeux qui pétillaient quand Gaspard rentrait de l’école. J’ai posé les deux pots de bruyère près de la plaque. Une feuille s’est posée. Je l’ai ramassée, elle avait la même couleur de miel liquide que ses cheveux. Ensuite, j’ai longtemps marché

Dimanche

J’ai compté trois enfants et un chien. Je n’ai pas vu le père. Pas plus que la mère.

Lundi

J’ai rencontré Monique, la voisine. Nous avons échangé quelques mots. Quand je l’ai quitté, elle a appelé son chien. Il s’appelle ‘Trésor.’

Mardi

‘Trésor’ m’a réveillé à trois heures. Les enfants ont joué aux Indiens dans le jardin jusque tard. Leurs cris étaient très réalistes.

Mercredi

‘Trésor’ m’a réveillé à deux heures. Je n’ai pas réussi à me rendormir.

Vendredi

Première nuit que ‘Trésor’ ne me réveille pas. Ce n’était pas nécessaire, je l’ai entendu dans mon rêve. Quand j’ai ouvert les yeux, il était trois heures trente-trois.

Samedi

J’ai sorti le vinyle favori de Madeleine. Je l’avais acheté alors que nous nous connaissions depuis un mois. Les trésors de Chopin. Il faisait étonnamment doux pour novembre. J’ai ouvert en grand la fenêtre et me suis installé près de la platine. Après avoir délicatement posé le bras sur la surface brillante, j’ai savouré le grésillement, prélude aux premières notes d’une sonate.

Monique a sonné peu après. Il semblerait que ‘Trésor’ hurle dès qu’il entend un peu de musique civilisée, non, je rectifie de musique classique. J’avais bien entendu les guitares beuglantes qui traversaient impunément les cloisons de nos maisons mitoyennes.

Dimanche

La tronçonneuse a fonctionné tout l’après-midi. J’ai protesté, mais le mari de Monique, paraît-il, ne peut jardiner que le dimanche après le journal de la mi-journée. Mr Fernandes du n° 11 a appelé la police. Il semblerait que le mari de Monique a le bras long, les flics sont venus et sont repartis sans effet sur le niveau de décibels. Il y a une demi-heure, le mari de Monique a troqué la lutte contre la haie de thuyas contre la tondeuse.

Février

Je ne sais même plus ce qu’est une nuit de sommeil. ‘Trésor’ se faufile dans mon jardinet subrepticement. Les rosiers que Madeleine avait plantés n’existent plus. Cet affreux clebs dépose ses crottes devant mon perron. Le plus insupportable, c’est de les entendre scander le nom du monstre du matin au soir. Et aussi la nuit.

Chaque fois que je pense à Madeleine, que je revois ses douces lèvres prononcer des mots d’amour, elles se transforment en un gigantesque haut-parleur qui aboie « ‘trésor’ ramène ta graisse sinon on te fait la peau ».

Jeudi. L’aube pointe.

J’entends les soubresauts d’un camion matinal, l’équipe des éboueurs s’éloigne. Je nettoierai dans une heure la pelle qui, hier soir, m’a servi à assommer le monstre juste avant de sortir la poubelle. Elle était inhabituellement lourde pour un vieux célibataire comme moi. Je me demande quand les voisins constateront la désertion de ‘Trésor’ et commenceront à s’époumoner.

Hier, j’ai acheté un pot de lavande. En fin de matinée, j’irai annoncer la bonne nouvelle à Madeleine. J’ai enregistré la marche funèbre de son cher Chopin sur mon vieux magnétophone. Nous l’écouterons ensemble. Je suis certain qu’elle appréciera.

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09 octobre 2010

défi 118 (Caro_carito)

lampe_houssin

Une question d’éclairage

Le ciel est bas et le soleil ne pointe pas entre les deux tours. Je viens d’entendre le bip du micro-ondes, pas le temps d’allumer la cafetière ce matin. Le reste de café d’hier suffira, ajouté aux cinq minutes avant de plonger en apnée. Les grèves du jeudi filent encore dans le trafic du métro. Heureusement, les averses des deux derniers jours se sont essoufflées dans la nuit.

Une mésange vient de dégringoler du cerisier. Savourer la pause au goût amer, où chaque parcelle de mon corps se détend et, où mes pensées frémissent, attentives à l’envol de l’oiseau, à ce nuage tumultueux ourlé de bistre.

« Alouette, tu pars, le gosier tout gonflé... »

La voix s’éteint en même temps que ma tasse cogne la table. La tension est revenue, dans la minute, ils vont tous se réveiller et, de nouveau, cette voix nasillarde reprendra en boucle ce refrain idiot. Des bruits de porte, de douches interminables, des cris, des bousculades, il y aura Paul et Philomène, qui engloutiront un bol de céréales, les deux petits suivront. Stéphane arrivera, tranquille, en jean et chemise impeccable. Après lui, une odeur de vieux accompagnera le bruit haché d’une canne sur le carrelage. Une odeur surette, désagréable, envahissante. Tenace. Je le hais.

«        De jeunes mélodies,

Et tu vas saluer le jour renouvelé. »

Tiens, aujourd’hui, il a retrouvé un gramme de mémoire. Mais il chante toujours aussi faux. L’autre jour, dans un accès de franchise, j’ai mentionné que cette torture devrait être interdite, Stéphane l’a apparemment mal pris en me débitant un discours sur les bases de la république, la sainte trinité, liberté gnagna, gnagnagné. C’est pourtant pas son père…

« Alouette, Alouette… »

Tiens le disque est rayé. Embouteillage à l’entrée pour ceux qui sont en retard, pour ceux qui sont à l’avance et Magali, l’aide qui s’occupe du vieux, sonne à la porte. Un des jumeaux, bonnet de traviole sur la tête, se précipite et j’entraperçois une silhouette vaguement féminine et le sourire énergique. Comment peut-elle le supporter ? J’entends le rythme inégal de la claudication. Les petits sont déjà dehors. Stéphane sourit au duo que forment l’insupportable vieillard et son massif ange gardien fraîchement débarqué. Elle vient de défaire son manteau. Sanglée de blanc, elle se tourne lentement vers lui et ils entament de concert le refrain, le visage ridé s’éclaire tandis que les mesures se répètent. Je les verrai presque baver d’admiration, mon spectateur de mari et le couple de rossignols. Je m’éclipse en bafouillant que je suis en retard, mais personne ne m’écoute.

Je suis loin déjà et les odieuses notes résonnent, toujours et toujours…. Je sais bien pourquoi ils lui sourient tous ; il est bourré de fric. J’ai bien vu le rictus de Stéphane quand nous étions tous réunis, deux sœurs / un frère et les pièces rapportées, pour se partager le vieillard ; soit couper en trois les quelques semaines où il vivrait encore sans complètement perdre la boule. Les deux aînés, les préférés, je savais qu’ils étaient prêts à tout pour ne pas laisser une miette des immeubles et des actions, des bijoux et des pièces rutilantes du coffre. Et d’autres conneries aussi. J’allais dire que je ne voulais pas de lui, quand Stéphane m’a prise de court ; nous nous sommes retrouvés avec le paternel, le lundi suivant.

À cet instant,-là, dans le bureau où bataillait des styles de nouveaux riches, j’ai détesté le visage de Stéphane sous l’éclairage hideux de la lampe Houssin. Tout comme j’abomine chaque jour davantage les lèvres mielleuses de sainte Magali, protectrice des futurs grabataires dans la blancheur du matin. À chaque fois, j’entends « la mise sur le vieux ! » et le tiroir-caisse qui chante.

Je ne veux pas de lui, il ne m’a jamais aimée. Ma mère est morte sans réponse à ce reproche, étais-je sa fille ? Vraiment ?

Je sens l’air froid, je me prépare à démêler les lignes du standard d’une voix attentive et policée. Dès la fin de la ligne de tram. Je m’en fous. Hier, quand je suis allée éteindre sa télé, écran plat, beuglante à souhait, je l’ai enfin vu. La lumière blafarde avilissait ces joues, révélant des cheveux épais et sombres encore. J’ai passé mes mains dans mes boucles cuivrées, caressé mes tempes à peine blanchies. À l’évidence, je ne saurais jamais.

Mais, cela n’avait plus d’importance, j’avais décidé, je n’étais plus sa fille. Tu peux aller saluer le jour renouvelé, avec ton cerveau en pâté d’alouettes, tu peux bien crever. Mais surtout, tu peux bien vivre.

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02 octobre 2010

Les saisons du couple (Caro et Kloelle)

Caro

Les saisons du couple.


Tableau 1 Printemps

17 h. Un théâtre de banlieue, un décor, un lit vierge. Le va-et-vient d’un projecteur des coulisses au centre de la scène. Deux corps en creux, absents des draps blancs, moulage éphémère.

Dans la salle sombre, trois silhouettes au quatrième rang, le halo d’une lampe. Un nom Ménard. Un autre, celui d’une femme. Un couple, non l’ombre d’un couple. Fragile. Des mots, un dialogue crescendo, les trilles du printemps et les promesses, la lumière, les rideaux en arrière plan, le souffle d’un ventilateur, une valse d’embryons de poussière sur les tentures épaisses et passées. Le solde d’un vieux décor, lieu éteint d’un marivaudage peut-être. Brusquement, une main debout dans la pénombre. La course d’un stylo sur le carnet, des notes, encore des notes. Une voix tranchante, « Oui, rendez-vous demain, deuxième audition. Vous deux. Scène 1. »

Le silence et des pas lointains sur les lattes de bois inégales

 

Tableau 2 Eté

14 h. La générale. Le même théâtre de banlieue, un décor, un lit défait. L’invasion d’une lumière dorée. Deux corps sur le lit, l’un contre l’autre. Une musique pétrie de carreaux de mosaïques irisées sur leurs peaux claires, sur leurs corps drapés dans le tumulte des draps. Entre eux, un babil inaudible, syllabes lentement découpées jusqu’à la mélodie des mots d’entente. Un brusque rougeoiement, une fenêtre largement ouverte, le vent tiède en caresse sur la commode vierge, sur le chevet, sur le sol. Le couple dans un jour artificiel, l’un contre l’autre, boléro, valse, promenade, course et le bavardage des mains, des jambes, des hanches, des bouche. Et enfin des yeux.

Puis plus rien. Jusqu’au vagissement et l’éclair bleu sur le berceau au fond à droite.

Tableau 3 Automne

20 h. Pénombre. Une rumeur diffuse, le bruit des portes, des corps, grincements des strapontins, le murmure du velours rouge sous le poids des spectateurs. Derrière le rideau, le cliquetis des derniers réglages. Des hommes à la marche lourde et aux silhouettes longilignes, le choc d’un marteau sur l’éclat du bois, un juron.

Elle, Lui. A droite. Une main sur le rideau, tremblante. L’hésitation. La tirade, l’indécise, chausse-trappes menaçant, béante depuis trois semaines, nœud des actions et des dénouements: les mots-clefs, incontournables et périlleux. Le mouvement silencieux et répété de ses lèvres, à elle. Son regard. Leurs peurs communes, cet instant où… l’arrêt ou la mise en danger ? Trois coups. Une respiration tenue, les yeux clos, deux âmes tendus comme des arcs, en suspens. Le rideau rouge fendu, trois pas vers la lumière.

 

Tableau 4 Hiver

23 h. Dernière représentation. Les vacillements des lumières, les raclements des malles, des meubles. Des rires et des baisers sonores. Elle, accroupie. Sous sa paume le bois sale du plancher, nu, déserté, muet. Le noir, pas la pénombre, le noir solitaire d’un théâtre en exil. Les plaisanteries au loin. Juste Lui, une caresse muette sur ses cheveux pâles. Un soupir, un regret.

Main dans la main, sur le départ. Un ultime baiser à la scène. Un homme, un trousseau lourd à la main. La dernière lumière éteinte. Le tour de clef. L’ultime.

PS: photo issue du blog http://redsardine.over-blog.com/article--housse-de-couette-ma-meilleure-ennemie--42791074.html

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