07 janvier 2023

Farandole (Adrienne)


 Quand le grand-père emmenait sa petite famille au restaurant, en mai et en octobre, grand-mère Adrienne était toujours la première à refermer le menu.

- Tu as déjà tout lu ? demandait grand-père.

- Tu sais déjà ce que tu veux prendre ? demandait sa fille.

- Je prendrai comme vous, répondait-elle.

Elle savait bien que les autres finiraient par tomber d’accord sur le « menu gastronomique » en sept services – si pas neuf, l’époque n’était pas encore diététique – et que c’était de toute façon le même menu pour toute la table.

Par contre, ce qu’elle ne manquait pas d’avoir repéré, malgré sa lecture rapide, c’est « qu’il n’y avait de nouveau pas de patates ».

Puis en douce, à Mini-Adrienne assise à côté d’elle, elle soufflait :

- Tu as vu ? Il est marqué « Farandole de desserts »! C’est ça qui va être bon !

Et ses yeux brillaient.

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10 décembre 2022

Nestor en a sa claque (Adrienne)

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Nestor avec sa raclette, sa lavette, sa ramassette, sa loque à poussière, son torchon… était contraire.

Oui, l’année avait été mauvaise et ce n’était pas avec un ballotin de pralines à Noël qu’on allait l’amadouer.

J’en ai ma claque de leurs carabistouilles, grommelait-il entre ses dents, et tant pis le ménage sera fait rouf-rouf, qu’ils tirent leur plan!

Au milieu de son bazar on a toqué à la porte.

Milliardidju, ce sera encore ce marticot de Séraphin Lampion qui vient nous vendre son brol!

– Bonjour tout le monde! a crié Tintin, une main sur la clenche et l’autre portant ses filets à commissions.
Je nous ai rapporté des couques au beurre et du filet américain!

A la bonne heure, a soupiré Nestor, ils vont encore me mettre des miettes partout! Moi, le 31 décembre, je prends ma pension!

 

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15 octobre 2022

M comme Manège (Adrienne)

 
Dans la maison de l'amie d'enfance, là où il y avait quatre enfants et une maman qui savait à la fois faire des crêpes pour huit et faire tomber des friandises du haut de l'escalier, il y avait aussi une télé.
C'est là que mini-Adrienne a pu voir de temps en temps quelques bribes d'émissions enfantines. 
Ainsi elle se souvient du tournicoti tournicota du Manège enchanté, auquel elle ne comprenait pas grand chose et qu'elle trouvait nul.

A la maison, il y avait la mère et ses torticolis.

Auxquels mini-Adrienne ne comprenait rien non plus, sauf que ça rendait de très mauvaise humeur.   


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08 octobre 2022

F comme Fan! (Adrienne)

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Les parents consternés étaient assis face à monsieur H*rb**rt, l’instituteur de leur fils :

- Il faudrait qu’il lise, disait-il. Il est intelligent mais il n’apprend pas ses leçons. Et il ne lit pas.

Il le leur a encore bien répété quand ils ont pris congé de lui, croyant sans doute que si le goût de la lecture venait, celui des études suivrait :

- Il faudrait qu’il lise !

Qu’il lise, oui. Mais quoi ? La seule lecture qui intéresse cet enfant, c’est le résumé en quelques chiffres de la carrière des footballeurs de division 1 belge, dans ses albums Panini. Il est incollable sur leur taille, leur poids, le nombre de buts marqués et les divers clubs par lesquels ils sont passés.

Le père ayant grandi avec les albums de Tintin, la mère avec la Semaine de Suzette, c’est donc tout naturellement qu’ils ont fondé leurs espoirs dans la BD. Ils ont acheté une grande armoire laquée de jaune et elle s’est rapidement remplie de tout ce qu’il y avait sur le marché : Michel Vaillant, Gaston Lagaffe, Astérix et Obélix, Lucky Luke, Spirou et Fantasio, Boule et Bill, Tif et Tondu, Blake et Mortimer, Yoko Tsuno, Les Tuniques bleues, Benoît Brisefer, Blueberry, l'agent 212, Achille Talon, Johan et Pirlouit, les Schtroumpfs, le Marsupilami et bien sûr le journal Pilote ainsi que tous les albums de Tintin.

Ceux qui dévoraient toutes ces saines lectures avec délectation, c’étaient le père et la grande sœur : ce n’est rien de dire qu’ils étaient à la fête :-)

Peu à peu leur langage familial s’est enrichi de mots et de petites phrases sortant tout droit de leurs albums préférés, à commencer par le M’enfin ! de Gaston. Ils ne disaient plus ‘le thé’ mais ‘de la chaude eau’. Ils ne disaient plus ‘là, c’est stationnement interdit’ mais ‘sucette géante’. Tout repas copieux recevait l’exclamation ‘c’est frugal’, tout avis différent recevait un ‘ils sont fous ces Romains’, tout ronchon devenait scrogneugneu.

Les injures du capitaine Haddock étaient des cadeaux du ciel grâce à leur inépuisable variété et leur forte expressivité, tout en restant parfaitement innocentes.

Seul le rongtudju de Prunelle était interdit, ce qui lui donnait évidemment une saveur supplémentaire.

- Mais si ! Je peux le dire ! Puisque c’est dans le livre ! affirmait le petit frère de son air le plus candide. 



 

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13 août 2022

K comme Karicol (Adrienne)

 

C'était tout de même un drôle de hasard que précisément le jour où il avait été question ici de leur père, le fils aîné de l'ami José envoie un message annonçant que son frère allait venir lui rendre une petite visite de deux jours, depuis sa lointaine province.

Un véritable événement: les deux frères ne s'étaient plus vus depuis l'enterrement de leur maman.
En novembre 2018.

- J'apprends que tu seras par chez nous, écrit l'Adrienne au cadet, si tu as un peu de temps dans ton programme, tu es le bienvenu chez moi!

C'est ainsi qu'elle a pu constater que les deux frères se ressemblent de plus en plus, physiquement, et que s'ils ne sont d'accord sur presque rien, ils le sont au sujet de leur père.

Alors que l'Adrienne l'évoquait avec bonheur et attendrissement, ils se récriaient et ne lui concédaient que deux bons points: oui, il avait des tas de talents et oui, c'était toujours lui qui suggérait des sorties et prenait des initiatives:

- On va manger des caricoles?

Et tout le monde le suivait, même s'il était le seul à en manger ;-)

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23 avril 2022

C comme Colocataire (Adrienne)

Ce qui ressemble le plus à une colocation, ce sont les neuf mois passés à la Maria-Theresiastraat dans une grande maison tenue par des sœurs qui se disaient « Servites de Marie ».

Ou quelque chose comme ça.

C’est le père qui avait trouvé cette adresse, sur les conseils de son patron : pour la plus jeune de ses quatre filles, Louvain avait été un « lieu de perdition » .

Elle y était devenue hippie.

Aussi les deux hommes en avaient-ils conclu que les hauts murs et la porte cochère gardée par une bonne sœur seraient une meilleure garantie contre les influences néfastes d'une ville universitaire.

C’est donc là que l’Adrienne a été envoyée pour sa première année à Louvain.

Les repas étaient pris en commun à de longues tables, ce qui veut dire que le bout où on déposait les plats avait plus de chances d’être bien nourri que l’autre. Sauf le jour des scaroles cuites à l'eau.

On y « faisait maigre » le vendredi, alors qu’on était plus de dix ans après Vatican II. Peut-être que leur congrégation trouvait ce concile hérétique ;-)

Mère Supérieure avait jugé l’Adrienne digne de loger dans la « plus belle chambre », au premier étage avec vue sur le jardin, mais à une condition : interdiction d’y faire du bruit – ni radio ni musique ni conversations avec les colocataires.

La chambre avec pension complète qu’on payait au mois était inaccessible le week-end ainsi que pendant les congés scolaires. Tant pis s’il y avait des examens à préparer : on n’avait qu’à étudier chez soi.

La porte ne s’ouvrait que le lundi matin, ce qui causait chaque semaine un grand stress à l’Adrienne : elle avait deux heures de trajet, ratait souvent sa correspondance à Bruxelles, devait déposer son bagage dans sa chambre et filer à son premier cours où elle arrivait chaque fois rouge et hors d’haleine.

Mais c’est grâce à cet argument-là qu’elle a pu convaincre son père de la laisser aller « en kot » à partir de la deuxième année : elle pourrait s’y rendre tranquillement le dimanche soir :-)

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12 mars 2022

W comme wok (Adrienne)

 

Quand l’Adrienne s’est mariée, la mode était aux listes de mariage.

- Quel progrès ! a déclaré la mère, qui toute sa vie en a voulu à son futur beau-frère de lui avoir offert un horrible lampadaire. D’ailleurs pour se venger, quand il s’est marié à son tour, elle lui a offert le même.

Bien sûr, l’une ou l’autre grand-tante vous obligeait encore à l’hypocrisie d’un « Oh ! Merci ma tante ! » pour un affreux vase bariolé, mais la plupart des gens vous offraient ce que vous aviez vous-mêmes choisi, c’est-à-dire le strict nécessaire : des assiettes et des couverts, des verres et des casseroles.

Sauf que dans la belle-famille ostendaise, certains oncles et tantes avaient leur propre commerce à touristes côtiers et vous ont apporté une babiole (« Oh ! Merci ma tante ! ») du genre pots à épices ou set à fondue, selon la mode du temps.
Le wok n’était pas encore arrivé dans nos contrées, dieu merci.

Les mariés d’aujourd’hui ont généralement déjà toute la vaisselle qu’il faut et c’est sans états d’âme qu’ils vous donnent leur numéro de compte en banque.

Tout en déclarant que : « Votre présence à notre mariage est le plus beau des cadeaux ! » ils vous proposent de sponsoriser leur voyage de noces :-)

L’Adrienne se demande quelle sera l’étape suivante dans cette belle évolution vers des temps toujours plus radieux!

 

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05 mars 2022

D comme Dracul (Adrienne)

 

- Demain, dit Violeta, on va se lever tôt parce qu’on a une longue route à faire. 

Nous on est d’accord. Ceux qu’il faut attendre, c’est Violeta et son mari, toujours à se précipiter dans une queue, dès qu’ils en repèrent une, pour acheter un paquet de cigarettes. 

- Ce matin, dit Violeta, il faut beaucoup manger, parce qu’on ne va pas s’arrêter en route et on ne va arriver en Bucovine que ce soir. 

Là on n’est pas d’accord. Prendre un bon petit déjeuner ne nous empêchera pas d’avoir faim à midi et l’Homme, la faim le rend de très mauvaise humeur. 

- Pas question! dit-il fermement. 

- C’est que, tente d’expliquer Violeta, on va traverser un territoire magyar et là, on ne nous aime pas. Si on s’arrête, ils vont voir à notre voiture qu’on vient du Dolj et on va sûrement avoir des problèmes! 

Parce que Violeta, depuis la chute du mur de Berlin puis celle de leur Conducător, s’attend à tout moment, en cet été de 1990, à une guerre civile: elle ne peut pas croire que les minorités allemandes ou hongroises accepteront de rester roumaines. 

- Pas question! répète l’homme. A midi, on s’arrête pour manger. 

C’est ainsi qu’on a traversé les Carpates, Violeta avec la peur au ventre, son mari espérant que sa voiture ne retombe pas en panne comme elle l’avait déjà fait le matin même. Qu'on a longé le château de Bran mais qu'on n'a pas pu y faire halte - Je te raconte l'histoire, a dit Violeta, mais l'histoire on la connaissait. Qu’on s’est arrêtés à Târgu Mures (70 000 magyarophones) et qu’au grand étonnement de Violeta les gens étaient comme elle. 

Gentils et accueillants. 

*** 

L’Adrienne a laissé un gros bout de son cœur en Roumanie 

 

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19 février 2022

T comme Thaumaturge (Adrienne)

 

Grand-mère Adrienne croit très fort aux vertus de la salive, en tout cas de la sienne.

Vous tombez et vous vous faites une égratignure ?

Hop, elle se lèche l’index et frotte sur la minuscule plaie qui semble disparaître.

Parfois il faut répéter l’opération.

- Voilà, fait-elle en se redressant. Maintenant ça ne fait plus mal.

Et vous vous sentez obligée d’oublier votre bobo et de déclarer :

- Non ! Ça ne fait plus mal !

 

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12 février 2022

Je comme Je me souviens (Adrienne)

 

Ils étaient 126 et à tous leur prof de français avait répondu: « excellent choix ! » quand ils leur avaient annoncé qu’ils envisageaient des études de philologie romane.

« Tu es de loin la meilleure en français », avait dit le prof de N***, une Limbourgeoise, « tu devrais faire les Romanes. »

C’est ainsi qu’ils étaient 126 cette année-là à recevoir leur première dictée du terrifiant professeur Mertens.

« Vous allez voir », les prévenaient les redoublants, « vous allez tous avoir moins que zéro. Vous aurez des moins vingt, des moins trente ! »

Et l’Adrienne, comme tant d’autres probablement, se disait « pas moi ! »

Elle avait toujours été imbattable en dictée et en faisait un point d’honneur.

Puis le professeur Mertens a lu le texte qu’il avait prévu pour assener à tous ces jeunots un bon premier coup de trique, histoire de leur mettre tout de suite les pendules à l’heure : ils avaient encore tout à apprendre !

Le texte était fort long et les exceptions, anomalies, participes passés de verbes pronominaux suivis de l’infinitif et autres pièges se succédaient.

Mertens jubilait devant les têtes basses : une fois de plus, son traitement de choc marchait.

Au cours suivant, il jubilait encore, le paquet de dictées corrigées à la main : deux traits sous les erreurs grammaticales et un seul sous les erreurs d’orthographe.

Il tenait à distribuer lui-même les feuilles et le faisait dans l’ordre, en commençant par la pire de toutes, appelant les noms un à un, ce qui l’obligeait à aller sans cesse d’un bout à l’autre de l’amphi. C’était une de ses manières d’apprendre à connaître ses ouailles et à coller un visage sur un nom : le premier mois n’était pas passé qu’il connaissait les 126.

Bref, vous imaginez les cœurs battant fort au fur et à mesure de la distribution.

« C’est excellent ! » a-t-il dit à l’Adrienne, qui avait réussi le pire score de toute sa vie.

***

Le professeur Mertens, c'est celui qui nous donnait des petites fiches à apprendre par cœur: le mot schibboleth figurait sur celle des quelques rares mots de la langue française qui s’écrivent avec 2 b: « à l’occasion du sabbat, l’abbé offrit un gibbon gibbeux au rabbin qui lui avait expliqué ce que c’est qu’un schibboleth »

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