24 août 2019

Tu t'es vu quand t'as bu? (Adrienne)

 

- Là! là il y a une tête!

Le pépé pointe sa canne vers le haut du mur.

- Ben oui, dit le fils en haussant les épaules, c'est des sculptures, il y en a partout dans cette église.

- Mais non, non, s'énerve le pépé, là! là! une tête qui bouge!

- Faudra arrêter de picoler, pépé, rigole le fils, ça ne te vaut rien, le Vosne-Romanée.

Dans la galerie supérieure qui fait le tour de la nef, Camille darde un regard qu'elle veut sérieux et menaçant à faire peur, chaque fois que le vieil homme lève la tête, puis disparaît à nouveau sans être vue des autres. Ça l'amuse toujours beaucoup de faire ce genre de blague aux touristes.

- Mais enfin! là, je vous dis! une tête rousse!

- Ah! pépé, ça suffit, s'exclament maintenant les uns et les autres, excédés. Et mémé ajoute, en marmonnant:

- Il est rond comme un boulon.

Alors, pour le punir d'avoir des visions sous l'effet de l'alcool, il est privé de vin pendant toute la suite du voyage en Bourgogne.

 

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17 août 2019

O comme obélisque (Adrienne)


Il doit bien y avoir dix ans que l’Adrienne est abonnée aux Notules dominicales de Philippe Didion. Le dimanche vers l’heure de midi, la notule hebdomadaire arrive dans la boîte aux lettres.

L’auteur y recense scrupuleusement chaque film vu, chaque livre lu, ainsi que l’avancement de quelques chantiers, comme les photos d’enseignes de maisons de coiffure ou les monuments aux morts de 14-18.

Ce dernier chantier prétend à l’exhaustivité et requiert par conséquent une stratégie infaillible : à l’aide de la liste des communes du département, suivre l’ordre strictement alphabétique et visiter, semaine après semaine, chaque village, chaque commune, pour y photographier le monuments qui commémore la Grande Guerre.

En 2001, il était à la lettre B. Ce mois-ci, dix-huit ans plus tard, il est au R. C’est dire l’ampleur du chantier.

En plus de la photo, Philippe Didion fait une description complète du monument : ciment ou granit ? Entouré d’herbe ou de gravier ? Fleuri ou délabré ?

Les inscriptions aussi sont soigneusement recopiées : textes, dates, noms.

L’Adrienne trouve ça terriblement émouvant.

 

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10 août 2019

Wallonie, Wallonie! (Adrienne)


 - Ça ne va plus être possible! dit Monsieur Neveu tout à coup, avec cet air péremptoire et sans pitié qu’on peut avoir à vingt ans. Ça ne va plus être possible de t’emmener en vacances !

La mère de l’Adrienne en reste un long moment sans voix.

C’est vrai qu’elle fait parfois de drôles de choses, traverser sans regarder, se perdre dans la foule en continuant droit devant elle, comme si elle était seule au monde. C’est vrai qu’il faut l’avoir tout le temps à l’œil, comme un enfant. Sauf que ce n’est pas un enfant et qu’elle ne se laisse pas commander.

- C’est vous qui marchez trop vite, finit-elle par dire d’un ton accusateur.

C’est chaque fois son même système de défense.

- Tu vois bien, dit en riant l’Adrienne à Monsieur Neveu, que j’ai raison et que l’an prochain, au lieu de faire un voyage à l’étranger, on ira dans les Ardennes belges ;-)

Voilà bien trois ans qu’au moment du choix de la destination, l’Adrienne propose la Wallonie et que Monsieur Neveu répond Amsterdam, Copenhague, Berlin, Budapest, Prague.

Sans doute la Wallonie n’est-elle pas assez instagrammable à ses yeux ;-)

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03 août 2019

Belle-famille, belle famille (Adrienne)


Il arrive parfois qu’une belle-maman te donne plus d’amour que ta vraie mère. Qu’elle te serre sur son cœur. Fort, fort. Qu’elle te dise des choses gentilles. Qu’elle te pose de vraies questions. Et qu’elle écoute tes réponses.

Il arrive parfois qu’un beau-papa te montre plus d’affection que ton vrai père. Qu’il te soutienne quand il pense que tu as raison. Qu’il prenne ta défense quand quelqu’un cherche à t’humilier. Qu’il fasse quelque chose uniquement pour te faire plaisir.

Que ceux qui arrivent à ce degré-là d’amour en soient remerciés.

 

 

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27 juillet 2019

Keeping up appearances (Adrienne)


Pourquoi leurs parents avaient-ils donné à l’aînée un prénom français et à la cadette un anglais? Et quelle importance, puisque Laurence appelait Priscilla “Lala” et Priscilla appelait Laurence “Lolo”? Sauf que peut-être ce prénom anglais a pu influencer ses choix de vie.

À dix-huit ans, Priscilla a déclaré qu’elle voulait faire des études d’institutrice, choix que tous ont applaudi, les parents, la grande sœur, les profs.

- Priscilla, avait coutume de dire Lolo, elle est si intelligente que même rien qu’en dormant sur ses cours elle les connaîtra par cœur !

Et puis, au début des vacances d’été, Priscilla a disparu. Volatilisée.

Ne me faites pas chercher, avait-elle écrit à sa sœur, je vais bien et vous donnerai bientôt des nouvelles.

Ce que personne ne savait, c’est que depuis des semaines elle entretenait une correspondance internet avec un jeune Anglais et qu’elle était partie le rejoindre. Comme ça, avec juste une valise.

- Et tes études d’institutrice? a demandé Madame, comme si c’était la chose la plus importante.

- Je les ferai en Angleterre ! a répondu Priscilla. Ce que Madame n’a pas cru, bien sûr.

Entre-temps, elle était déjà mariée et installée dans la maison de ses beaux-parents, qui étaient charmants et l’adoraient, disait-elle.

Ce n’est que quelques mois plus tard que Laurence a enfin pu rendre visite à sa sœur et se faire une opinion sur ce jeune Onslow qu’elle avait épousé.

- Et maintenant, a dit Lolo, viens avec moi !

Quand elles sont arrivées en ville, Laurence leur a mis à toutes les deux un gant de ménage en plastique jaune sur la tête.

- On fait la fête ! a dit Lolo. On n’a pas pu enterrer ta vie de jeune fille, on va le faire maintenant ! C’est ma tournée !

- Je ne peux pas, a répondu Priscilla. Je suis enceinte.

Alors Laurence a bu toute seule.

 

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08 juin 2019

Feu et flamme (Adrienne)

 

- Cette année, dit le père, nous n'irons pas à l'Hôtel de la Plage. Nous allons faire du camping en Ardèche!

Les enfants poussent des cris enthousiastes et la mère prend son air résigné de martyre envoyée au sacrifice. Il est important que chacun sache ce que ça lui coûte, de faire une croix sur sa villégiature à la Côte d'Azur.

Vers la mi-juillet, la tente est plantée sous un jeune arbre auquel le soleil ardent et le manque d'eau ont fait perdre presque toutes ses feuilles. La pelouse du prospectus est une plaine caillouteuse et déshydratée mais l'accueil de Gilbert et de son épouse est cordial, le chant des cigales omniprésent et la lumière incandescente.

Assis en tailleur sur l'herbe sèche, cachés au milieu des taillis, les enfants ont une idée géniale: voilà tous les ingrédients réunis pour réussir une expérience qui leur tient à cœur depuis longtemps et pour laquelle ils ont tout spécialement apporté une loupe.

 

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01 juin 2019

Première nouvelle (Adrienne)

 

- Cette année, dit la mère de l'Adrienne, on ne pourra pas fêter ton anniversaire.

Première nouvelle! Le fêtent-elles ensemble, habituellement? Mais l'Adrienne préfère ne pas polémiquer:

- Ah? Pourquoi? qu'est-ce qu'il y a?

- Et bien, depuis deux ou trois semaines, j'ai parfois du mal à déglutir, alors je suis allée chez Christian - la mère de l'Adrienne appelle son médecin, son dentiste... par leur petit nom - et mercredi après-midi j'ai un rendez-vous à la radiologie. Je dois y être à 14.30 h.

- Si tu veux, je t'y accompagne, propose l'Adrienne.

- Oui, ce serait bien... J'ai sûrement un cancer de la gorge... Ça ne peut être que ça!

- Mais non! c'est quasiment impossible! tu n'as jamais fumé ni vécu avec des fumeurs!

- Oui, mais ces dernières années, je vis en ville, et avec tous ces gaz d'échappement...

L'Adrienne s'est tue. Ah quoi bon argumenter avec quelqu'un pour qui chaque petite tache brune sur la main est un mélanome, chaque battement de cœur un peu accéléré le signe imminent d'un infarctus. Elle est la meilleure cliente des spécialistes de la ville.

- C'est la fin, conclut la mère d'un ton dramatique. Il fallait bien que je meure de quelque chose...

***

Le mercredi suivant, elles sont toutes les deux à la radiologie. Même l'Adrienne est stressée :-)

La gorge de la mère est examinée à fond par deux spécialistes. Quand elle réapparaît, elle ne dit rien.

- Tu sais déjà quelque chose, demande l'Adrienne, ou il faut attendre qu'ils envoient les résultats à Christian?

- Je le sais déjà, dit la mère.

Silence. L'anxiété de l'Adrienne monte de trois crans.

- Et ils t'ont dit quoi?

- Que c'est un cadeau de l'âge.

Et elle sort de la clinique en regardant bien droit devant elle.

 

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04 mai 2019

D comme déjanté (Adrienne)

 

L’Adrienne roulait allègrement un vendredi soir en direction de la maison quand elle a senti comme un cahot inhabituel. Un pneu crevé, a-t-elle fini par deviner.

C’était la première fois que ça lui arrivait mais il faut dire aussi qu’elle ne conduisait que depuis quelques mois.

Le temps de trouver un endroit où se garer – elle était quelque part au milieu des champs, à deux kilomètres de son vert paradis, sur une route de campagne où il était impossible même de se croiser – l’Adrienne roulait sur la jante.

 

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27 avril 2019

Castagne familiale (Adrienne)

Mini-Adrienne a une Tantine qu'elle aime beaucoup ainsi qu'un tout nouveau Tonton qui ne parle pas le français mais qui est gentil quand même.

C'est avec le sérieux qu'on lui connaît qu'elle a porté les deux anneaux d'or, noués sur un coussinet blanc, de la maison jusqu'à l'église et pendant toute la cérémonie, jusqu'au moment où il a fallu les confier au prêtre pour la bénédiction. Elle n'a d'ailleurs lâché le coussinet qu'après avoir reçu l'accord formel de sa Tantine.

Mini-Adrienne a été heureuse et soulagée de voir enfin briller les précieux anneaux au doigt des mariés, qui avaient l'air très heureux aussi.

Puis il y a eu la fête et bien d'autres émotions dont il ne sera pas question aujourd'hui.

Quinze jours plus tard, Tantine est revenue de son voyage de noces. Elle avait un cadeau pour mini-Adrienne.

- Ça vient d'Espagne, lui dit-elle, mais la petite n'avait que cinq ans et aucune notion de géographie.

Dans la boîte, il y avait deux machins noirs d'une forme bizarre, noués par une cordelette. Tous les adultes présents ont voulu faire une démonstration sur la façon de bien les tenir en main pour les faire claquer. Aucun n'y est vraiment parvenu.

Mini-Adrienne était impatiente de pouvoir essayer, elle aussi, mais elle a dû attendre que parents, grands-parents, oncles et tantes les aient eus entre les mains.

Elle a même eu peur qu'on ne les lui abîme, tant la tension et l'émulation allaient grandissantes.

- Les grandes personnes sont décidément très bizarres, s'est dit mini-Adrienne, chose que lui a confirmée sa lecture du petit Prince, six ans plus tard.

 

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13 avril 2019

L'astrolabe (Adrienne)

 

Le mot chiffonne l'Adrienne depuis la première fois qu'elle l'a rencontré. Elle avait dix-sept ans et c'était dans une lecture imposée, La Reine morte, de Montherlant.

Son prof de français préféré - enfin quelqu'un qui était à la hauteur, après cinq années à s'ennuyer ferme et à ânonner du FLE avec une ignoble méthode audio-visuelle - son prof préféré, donc, à l'époque ne disposait pas des moyens actuels permettant de montrer tout de suite avec les copains g**gl* et wikisaitout n'importe quel objet, fleur, animal, pays ou personnage qui serait inconnu de ses élèves. A l'époque l'Adrienne a dû se contenter d'une définition genre "instrument pour la navigation" qui ne l'a pas du tout aidée ni à se représenter la chose ni à en comprendre le fonctionnement.

Aux pages 29-30 de son édition Folio de l'époque, l'Adrienne relit ce souvenir que raconte le roi, Ferrante, à son fils Pedro:

Pedro, je vais vous rappeler un petit épisode de votre enfance. Vous aviez onze ou douze ans. Je vous avais fait cadeau, pour la nouvelle année, d'un merveilleux petit astrolabe. Il n'y avait que quelques heures que ce jouet était entre vos mains, quand vous apparaissez, le visage défait, comme prêt aux larmes. "Qu'y a-t-il?" D'abord, vous ne voulez rien dire; je vous presse; enfin vous avouez: vous avez cassé l'astrolabe. Je vous dis tout ce que mérite une telle sottise, car l'objet était un vrai chef-d'oeuvre. Durant un long moment, vous me laissez faire tempête. Et soudain votre visage s'éclaire, vous me regardez avec des yeux pleins de malice, et vous me dites: "Ce n'est pas vrai. L'astrolabe est en parfait état." Je ne comprends pas: "Mais alors pourquoi?" Et vous, avec un innocent sourire: "Sire, j'aime bien quand vous êtes en colère..."

Et c'est une lecture qui continue de la mettre mal à l'aise...

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