Suzanne et Colette étaient amies d'enfance. En épousant les frères Brun elles avaient consolidé leurs liens en devenant belles sœurs. Les deux couples avaient repris ensemble l'exploitation agricole familiale après la retraite des parents Brun. Chaque ménage avait construit sa maison sur leurs terres communes. Ces habitations étant très proches, les femmes étaient devenues de surcroît, voisines. Elles avaient coutume de s'acquitter de leurs taches ensemble, qu'elles aient trait aux travaux de la ferme ou bien qu'elles soient ménagères. Par exemple, le lundi matin de chaque semaine elles allaient rincer leurs lessives au lavoir communal. Pas encore de machine à laver le linge dans tous les foyers dans les années 60.

Ce jour là les deux amies et donc parentes avaient déposé leurs corbeilles respectives bien remplies et encore fumantes sur la pierre du bassin. Suzanne, que tout le monde appelait « la belle Suzon » était agréable à regarder et surtout à vivre. Toujours de bonne humeur, un mot aimable pour chacun quand elle rencontrait les gens du village. Une grande fille blonde, bien bâtie, vive et bien en chair qui s'acquittait sans problème de son travail à la ferme sans jamais rechigner, même pour les travaux les plus pénibles.
On dit que les contraires s'attirent et c'était le cas pour ces femmes très différentes et cependant inséparables. Colette était petite, brune, tout en os mais nerveuse, facilement irritable et soupe au lait. Tout comme Suzanne, elle abattait sa besogne, souvent ingrate et peu valorisante sans se plaindre. Une taiseuse, dure à la tache.

Suzanne, comme d'habitude faisait les questions et les réponses sans s'occuper de Colette. Elle ne s'avisa pas tout de suite du mutisme prolongé et de la mine boudeuse de sa compagne. Elle finit quand même par se redresser et lever la tête pour observer Colette qui ne broncha pas.
           - Oh, tu es malade ? Pourquoi fais-tu cette tronche d'enterrement ?
Pas de réponse. Pas un regard . Mais des grands gestes de brassage dans l'eau du lavoir. Suzanne reprit son travail, songeuse. Il fallait qu'elle tire les vers du nez à sa belle sœur. Les cachotteries et la rancœur entre elles, ça n'existait pas. Elle revint à la charge, bien décidée à en savoir un peu plus.
          - Bon Colette, tu ne t'en tireras pas comme ça. Pourquoi tu me fais la gueule ? Qu'est ce qui se passe à la fin ? Tu sais bien que tu peux tout me dire.
Colette lui fit soudain face, rouge de colère.
           - Tu le sais bien ce qui se passe. Je ne t'aurais pas crue capable d'une telle saloperie.
            - Une saloperie ? Une saloperie ? Quelle saloperie ? Allez vide ton sac un peu qu'on trie.
         - Tu crois que je ne vois pas tes manigances ? Qu'est ce que tu faisais samedi derrière une meule de foin ? Et ...en compagnie ?
             - Ah ça, c'est la meilleure. Derrière une meule ? Et avec qui ?
             - Pas avec Joe sûrement !
Joe, un chouette type dont elles étaient toutes les deux tombées amoureuses il fut un temps. Un chouette type qui savait les charmer de sa belle voix et pas que, certainement. Il n'était pas de chez nous. Il me semble qu'il avait de la famille en Belgique.
Suzanne, interloquée et ne comprenant plus, dit en haussant les épaules :
            - Alors va au bout de ton délire. Qui as-tu vu avec moi ?  Je crois que tu ne vas pas bien.
            - Tu étais avec mon homme. Ne fais pas semblant de tomber des nues.
          - Ton homme ? Tu divagues ma pauvre fille. Je faisais pipi et il n'y avait personne avec moi. Tu as dû confondre avec mon ombre. Achète-toi des lunettes.

Alerté par les cris et les invectives, le petit Jeannot qui pêchait un peu plus loin dans le ruisseau, posa précipitamment sa canne et courut jusqu'au village.
           - Venez vite. Y a les femmes Brun qui se battent au lavoir. Venez voir un peu ça ! Je crois que la Colette a mis KO la belle Suzon.
Incrédules, les quelques vieux qui n'étaient pas aux champs se précipitèrent, qui en boitant, qui en traînant la patte, qui en courbant l'échine, pour ne rien louper du spectacle. Vous pensez ! Les Brun, ces arrogants avec leur argent ! Ça leur fera les pieds cette honte.
Arrivés au lavoir, tout le monde s'arrêta net. Les deux belles sœurs avaient sauté dans le bassin et s'éclaboussaient comme des gamines en riant. Les regards se tournèrent vers Jeannot qui baissait la tête, bien marri. Il jura mais un peu tard...