La rampe où s'était engouffrée Alice était démesurément grande et ne cessait de faire des virages dont la forme et le diamètre lui faisaient penser aux anneaux d’un serpent.

-          Et d’ailleurs, songeait-elle, il y a des serpents dans le désert. Peut-être suis-je moi-même au cœur d’un serpent.

Pour se rassurer dans sa chute elle se mit à énumérer les différents types de serpents qu’il y a dans le désert.

-          Alors nous avons la vipère des sables, le taïpan du désert et…

Elle ne parvenait plus à se souvenir d’autres serpents et regrettait de ne pas avoir été plus attentive aux cours de sciences naturelles sur les reptiles.

Alors qu’elle tentait à toute force de faire travailler sa mémoire sa chute s’arrêta d’un coup. Face à elle se trouvait une vaste étendue de paysages : d’un côté des steppes, de l’autre des montagnes, ailleurs de petites dunes de sable. Dans ce qui semblait être le milieu de cet assemblage bigarré, une yourte. Un panache de fumée s’en échappait.

Alice trouva d’abord cela étrange puis se souvint de ses cours d’histoire et de géographie : une yourte dans un paysage qui ressemble au désert de Gobi est tout à fait normal.

Elle voulait atteindre la yourte pour demander comment nourrir un champignon mais celle-ci lui semblait hors d’atteinte. Ses jambes étaient moulues par la descente dans le boyau et elle ne pourrait y parvenir avant la nuit.

Alors qu’elle commençait à se lamenter un souffle de vent passa et il lui sembla qu’une voix résonnait de nouveau dans sa tête.

Si tu as traversé un serpent, tu peux onduler.

Alice trouva cela étrange mais juste un instant. Elle se mit donc en route mais s’aperçut bientôt qu’elle ne voyait plus ses jambes. Son corps décrivait une courbe montante et descendante et cette sensation était exaltante. Son rythme fut d’abord rapide puis décrut  progressivement à mesure qu’elle s’approchait de la yourte. Quand elle n’en fut plus qu’à vingt mètres elle marchait sur ses deux pieds.

Alice s’avança près du seuil : la porte d’entrée était ouverte et la plus grande confusion régnait.

Un homme et une femme se poursuivaient rageusement entre les deux piliers centraux et passaient leur temps à se jeter des objets à la tête ou se tirer dessus. Mais quand les hasards de leur course leur fit croiser le regard d’Alice ils s'arrêtèrent, comme changés en pierre.

Alice fronça les sourcils, perplexe.

Puis elle se souvint de ses leçons de bonnes manières. De son pied droit elle enjamba le seuil et vint sans attendre se placer à l'est, espace réservé aux femmes.

Et l'ordre revint dans la yourte.

Faisant de nouveau appel à ses bonnes manières Alice s'adressa au couple.

-          Bonjour Madame Bonjour Monsieur. Je m'excuse de vous déranger mais j'ai besoin de votre aide. Un champignon vient de me demander de le nourrir mais je ne sais absolument pas comment m'y prendre.

La réponse du couple ne se fit pas attendre. L'homme et la femme parlèrent d'une seule voix, comme s'ils ne formaient qu'une seule personne.

-          Si un jour tu as grandi, tu pourras y arriver.

Alice n'eut pas le temps de s’interroger sur l'étrangeté de ces paroles. Un souffle de vent passa et le sable se souleva en un tourbillon et l’aveugla.

Quand la brume se dissipa la yourte et le couple avaient disparu et elle de trouvait de nouveau devant le champignon. Ses jambes furent tout à coup prises de faiblesse et elle s'effondra.

Incapable de bouger, Alice sentait que ses membres s'allongeaient et s’affinaient démesurément et plongeaient dans le sol. Il lui semblait que toute la matière qui la constituait partait de son corps et venait nourrir le champignon. A mesure que ses forces diminuaient son regard devenait flou. Ses yeux se fermèrent et Alice sentit qu'elle quittait ce monde. Un doux sommeil l’emporta.

-          Alice, Alice !

Alice ouvrit péniblement les yeux. Son corps était allongé de quelque chose de moelleux et doux. Pendant quelques instants elle ne vit que du brouillard. Quand il se dissipa elle s’aperçût avec stupeur qu’elle se trouvait dans son lit et que ses parents se tenaient au-dessus d’elle, l’air terriblement inquiet.

Où se trouvaient le désert, le champignon et la yourte ?

N’avait-elle pas perdu la vie en servant de nourriture au champignon ?

En la voyant froncer le nez et les sourcils, la mère d’Alice s’empressa de la rassurer.

-          Tu jouais dans les bois à côté de la maison avec ta sœur. Vous vous êtes un peu éloignées et vous avez trouvé des champignons. Tu en as croqué un bout sans savoir qu’il s’agissait d’une amanite panthère, c’est un champignon vénéneux. Heureusement pour toi tu n’en avais ingéré qu’un petit morceau  et nous avons pu te soigner en te donnant du charbon actif et en aidant ton corps à expulser tout ce qui restait du champignon. Après cela tu as déliré pendant trois jours : tu marmonnais dans ton sommeil en parlant de choses étranges, comme une yourte et des personnages bizarres. Nous sommes heureux que tu ailles mieux.

-          Nous sommes extrêmement soulagés de voir que tu as repris conscience. Repose-toi maintenant ma chérie, renchérit son père. Reprends des forces.

Alice ne les écoutait déjà plus.

Pendant que ses parents parlaient elle avait fermé les yeux.

A présent elle dormait profondément et dans son rêve un champignon souriait.