Posé sur son canapé, il regardait assidûment la télé, la vie tumultueuse des couples par ces feuilletons rabâchés ; sans doute y cherchait-il la sienne, à travers la profusion des situations vaudevillesques. Il participait, même, se faisant l’ami pixel de l’une ou l’ennemi juré de l’autre. Véritable scénariste, il connaissait les répliques par cœur comme s’il avait écrit le script lui-même. Par petites touches de présence, je l’extirpais de son monde « meilleur » ; j’arrivais à lui parler de choses et d’autres, de ces événements du passé et de l’avenir, sans jamais approfondir les sujets. À mes questions plus pointues, il répondait tardivement comme s’il allait chercher très loin des réponses dans les tiroirs percés de ses souvenances. Parfois, il n’avait rien à dire parce que toute sa mémoire semblait s’être totalement écoulée…  
Pourtant, il pouvait se rappeler d’un infime détail avec une précision d’horloger minutieux ; à mesure qu’il en parlait, il prenait forme devant ses yeux comme si le théâtre de ses réminiscences réveillait le personnage qu’il avait exhumé. Tremblantes, ses mains, tout esquintées par des bleus de perfusions et des prises de sang à répétition, s’animaient en tenant cette marionnette au bout de ses ficelles de souvenir. Il s’éclairait, mon pote ; avec quelques clins d’yeux, quelques jurons et quelques bras d’honneur, il sonnait le glas de son pantin, et il buvait péniblement un coup d’eau pétillante, pour mieux le roter…  

Tout à coup, pour je ne sais quelle raison, il pianotait sur son portable à la recherche d’un numéro d’urgence, comme si sa pensée s’était brutalement arrêtée sur quelque chose d’essentiel. En général, et tout le temps, c’était sa fille, à la fois infirmière, secrétaire, chauffeur, ménagère, pourvoyeuse du frigidaire, qui répondait à ses doléances soudaines et impérieuses. Il palabrait avec elle à voix basse, il lui racontait des petits secrets, il réclamait des certitudes sur son emploi du temps ; entre les femmes de ménage, sa kiné, les soignant(e)s, ses rendez-vous avec ses toubibs, les radios, les examens, et tout le tremblement, il faut dire qu’il avait de l’occupation…

En HAD depuis des semaines, sa grande table de salle à manger était totalement remplie de pilules, de seringues, de boîtes, de cachets de toutes les couleurs. À moitié assommé par tous ces médicaments, il repartait dans ses limbes tourmentés. Parfois, avec ses yeux ronds, il me regardait fixement, cherchant à mettre des réponses sur mon image, mais il se ravisait ; si j’étais à côté de lui, c’est qu’on devait se connaître, et ça lui suffisait.
Quand il se levait pour aller aux WC, cela devenait le parcours du combattant ; chaque pas était une épreuve, chaque mètre une victoire, chacun de ses repères atteint, un îlet de salut. Si jeune soixantenaire, de le voir si fragile, si dépendant, il me faisait de la peine, mon pote ; lui qui gravissait les montagnes, qui traversait les océans, qui combattait les hydres, qui délivrait les princesses, tremblant dans son déambulateur, il n’était plus qu’un indigent grabataire…

Je passais le voir deux fois par semaine ; même rempli de courage et de volonté, il déclinait, mon pote ; la chimio le déglinguait. J’essayais de le bousculer, de le faire sortir de chez lui, juste pour marcher un peu et profiter du soleil. Mais non, la douleur et la maladie le bouffaient ; s’il n’avait pas l’habitude de se plaindre, je savais que les grimaces qu’il laissait échapper de son visage, ce n’était pas franchement de la rigolade. Avoir mal tout le temps en sachant la fin inéluctable, quel plus terrible purgatoire ; la rampe y est tellement glissante, les escaliers y sont terriblement abrupts et la lumière, la belle lumière y fait cruellement défaut. C’était frustrant de rester à côté de lui sans pouvoir rien faire que de souffrir par une intense empathie…

Alors, je réveillais un autre souvenir où il était naturellement le héros : à la pêche, au foot, au boulot… Il avait tellement combattu pour la veuve et l’orphelin, pour l’honneur et la justice, la droiture et la dignité, mais à travers toutes ces années d’excès, son véritable ennemi, maintenant, c’était lui.
Ha, ha !... Un moment, il retrouvait le sourire ! Il était le premier, le plus fort, le plus magnanime ! D’ordinaire ballants, ses bras fluets et constellés de taches brunes s’agitaient pour rajouter encore à son souvenir le volume de son emphase !
Tout revenait ! Il riait même, il riait d’un de ces rires nerveux, que cela ne peut pas être la joie qui le commande. Dans l’emportement de la conversation, je lui dis que Léonard Cohen était décédé ; telle une huître en danger, son visage se referma si vite. De sa télé toujours allumée, il le savait, et pour mon bête rappel, les quelques larmes ravivées qui coulèrent sur sa figure racontèrent, à elles seules, guitare, musique, veillées, jeunes années, et tout ce qu’il avait découvert avec un de ses musiciens préférés…  

Dans la brouillasse d’un rêve comateux, souvent, je vois mon pote attendre sur un quai de gare ; je sais que c’est lui car il vient hanter l’aube de derrière les volets. La brume, la pâleur du jour, les frissons, la joie d’être ensemble comme deux gamins préparant leurs bêtises, ce sont les mêmes moments que ceux qui nous emportaient jadis à la pêche.
Debout, bien rasé, tout propret, une petite valise à la main, patient, il attend son train. « Qu’est-ce que tu fous là ?... », lui demandé-je. « J’embarque !... », me dit-il, jovial, en astiquant ses godasses avec le revers de son pantalon. « Mais qu’emportes-tu dans ta valise ?... », « Ce sont des partoches de Cohen… », me répond-il. « Tu comprends, si on fait un bœuf, tous les deux, il faut que j’arrive à le suivre !... », insiste-t-il, en souriant. « Et ta guitare ?... », « Il m’en prêtera une, la mienne n’est plus accordée… » Je suis content qu’il me réponde, mais je suis quand même un peu inquiet, car cela fait plusieurs mois qu’il n’est plus de ce monde…

Le train arrive ; il fait un bruit… de paradis. Dans les fenêtres, je reconnais quelques visages ; lui, il les connaît tous ! Sa maman, son grand-père, ses oncles, ses tantes, une ribambelle de musiciens ! Cohen !  Il y a même ses chiens !... Il escalade le marchepied avec une aisance extraordinaire, mon pote. « Tu montes ?... », me dit-il, à chaque fois, en se retournant… Souvent, je me demande ce qui me retient sur cette terre, quelle est l’attraction qui peut encore m’enchanter, quelle est la femme qui peut encore me séduire. Heureusement, quand ce rêve me revient, le soleil vient toujours illuminer les interstices des volets, en éclairant la chambre d’ombres dansantes et de lingots d’or empilés, pour réfuter toutes mes envies de glissade. « Ce n’est pas mon quai… », lui dis-je, presque à regret. Il insiste, un instant, en s’écartant sur la margelle, comme quand on se faisait une petite place pour s’asseoir ensemble sur le même bout de rocher. Enfin, il pousse sa valise à l’intérieur, me fait signe d’un salut de pote et il va chercher les bras ouverts des congratulations aimantes de tous ses hôtes. Je crois qu’il est bien, là où il est, c’est son message revenant. C’est souvent le bruit du train qui s’en va, qui me réveille ; c’est le camion poubelle qui passe dans la rue…