Ma chère Sarah,

Quelques temps que je ne t'ai pas écrit, les jours passent et filent, plus ou moins semblables. Je sais que sa "nuit chez Côme" s'est bien passée et qu'il a eu un accueil des plus agréables, qu'il a beaucoup de travail ici ou ailleurs...

Samedi, train tôt pour voir Grégory à Paris, oui, non, je ne sais pas, peut-être... revoir Grégory, revoir Paris ?

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J'ai ai parlé à mon collègue... et ami, Nestor, qui m'a aussitôt proposé de m'emmener à la gare. Non, ça ne le gênait pas, il partait dans cette direction aussi. Bon, j'ai réservé, bouclé mon sac vite fait. J'ai mal dormi et Nestor était à l'heure convenue en bas de chez moi. Tiens, sans cigarette ni même vaporette. Il a mis mon bagage dans son coffre où son cartable côtoyait son sac de sport, son matériel photo et ses bottes.

Il a voulu m'accompagner jusque sur le quai et porter mon sac, ça m'a rappelé mon père à Clermont, il y a si longtemps... Le train n'était pas encore à quai et il a proposé de l'attendre avec moi. J'ai dit non, ça va, merci.

Le train a été annoncé avec un quart d'heure de retard et il est resté me tenir compagnie en me racontant un peu sa vie, pour une fois...

Depuis des années il n'était pas venu accompagner quelqu'un sur le quai d'une gare et la dernière fois...

- Oui, la dernière fois ?

Je n'ai pas eu à insister pour qu'il raconte son mariage qu'il a pris soin dès le début de qualifier de naufrage.

Si, très tôt, rien n'allait pour Silvana (anorexie ou boulimie, sautes d'humeur, rejet de tout, angoisse de la mort, repli sur soi, phobies diverses, épisodes violents), il ne l'a pas vu tout de suite ou n'a pas voulu le voir ou a pensé qu'il allait pouvoir la changer ; ça lui a pris du temps pour la connaître au-delà de la belle image qu'elle renvoyait : charmante, charmeuse, passionnée, brillante journaliste.

C'est surtout le détachement envers leur bébé qui avait commencé à l'alerter mais il mettait ça sur le dos du "baby blues", du surmenage, de l'envie de plaire d'une femme aussi belle. Quelques années ont passé et les parents de son épouse, qui habitaient Bordeaux, se sont beaucoup investis, répondant toujours à l'appel. Silvana allait régulièrement passer des vacances chez eux et depuis quelques mois, elle n'emmenait plus leur fils. C'est la mère de Nestor qui venait pour l'aider à m'en occuper.

À ses retours, Silvana allait mieux et la vie reprenait son cours, plus ou moins cahotique mais la vie de famille passait avant tout. Et puis, elle a vite parlé de repartir voir sa mère qui, semble-t-il, n'allait pas bien...

- J'étais partagé. Encore seul, encore la galère.. j'ai dit on en reparle ce soir. C'est l'appel d'une femme habitant Bordeaux, que je ne connaissais pas, qui s'est présentée comme...

- La femme trompée ?

- Oui, c'est ça, et elle m'a accablé de détails que je ne demandais pas.

J'étais sidéré, je ne pouvais plus parler mais tout me sembler subitement si clair, moi qui n'avais rien voulu voir... J'ai dit juste merci et j'ai raccroché et mis immédiatement son numéro en liste noire, j'étais comme en mode "pilote automatique", j'avais l'impression de flotter au-dessus de moi et quand j'allais parler, ma voix aller me sembler celle d'un autre...

Mais je suis vite redescendu sur terre.

Le soir même, après le repas, je lui ai dit d'accord Silvana, tu peux partir après-demain vendredi si tu veux, je te déposerai à la gare avant d'aller au lycée.

Elle m'a remercié en me disant que j'étais compréhensif. Oui, c'est vrai, j'avais compris, enfin !

À six heures, je l'ai réveillée, elle est sortie fumer. Je lui ai préparé du café, lui ai fait avaler une tartine et je l'ai aidée à boucler ses deux grosses valises, je te passe les "tu comprends, je pars pour quelque temps, en plus j'ai des reportages et des interviews avec untel et untel..."

À sept heures, elle dormait presque quand je l'ai embarquée avec armes et bagages mais moi j'étais bien réveillé. Je l'ai conduite sur le quai et j'ai attendu que son train arrive, lui ai monté ses bagages et l'ai conduite à sa place réservée en lui souhaitant bon voyage. Elle m'a dit que j'étais gentil et répété que j'étais vraiment compréhensif. Quand j'ai vu le train s'éloigner, je suis parti.

Bien sûr, nos routes se sont séparées là. Elles se sont recroisées un mois plus tard quand elle a m'a annoncé son retour définitif mais j'ai dit non, c'est fini, je pars et je suis parti, un peu à zéro.

Déjà plus d'une demi-heure qu'on était assis sur ce banc sur le quai quasi désert.

- Vous attendez le train pour Paris ?

J'ai répondu oui machinalement au contrôleur qui m'a expliqué que suite à un accident il n'y avait pas de train ce matin. C'est pour ça qu'on était seuls sur ce quai. J'ai fait un texto à Grégory en lui expliquant de ne pas m'attendre et je me suis excusée auprès de Nestor pour le retard que je lui avais fait prendre pour son départ en week end.

On a quitté le quai.

Il était dix heures, on a bu un café en face de la gare et il m'a proposé non pas de me raccompagner chez moi mais de l'accompagner en Camargue où il avait réservé une chambre chez des amis qui ont un ranch et des chambres d'hôtes. Il suffisait juste d'un coup de fil pour savoir s'il leur restait une chambre.

Mes yeux ont dû parler pour moi car sans qu'un son puisse sortir de ma bouche, il a sorti son portable.

- Allô ? Oui, c'est Nes. J'arrive pour midi. Il te reste une chambre pour une amie ?

Changement de cap, Sarah, cap au sud vers le ranch, les chevaux, la mer, les oiseaux, les grands espaces, un rêve...

Je te souhaite tout le bonheur du monde, chère Sarah, porte-toi bien, je t'embrasse,

Ta cousine Marianne