A-t-on jamais vu quais plus gais que ceux de 14, quand, aux fenêtres des trains qui les emmenaient à la boucherie, nos petits paysans agitaient des drapeaux en promettant d'aller manger chez les Hohenzollern ? La fleur au fusil, la même allégresse des deux côtés de la frontière, s'il faut en croire les services de propagande.

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Peut-être  quelques embarquements de fringants supporters   qui terrifient aussi bien les cheminots que la police.

Rien à voir avec le raffinement des quais de métro nippons

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Partir, arriver, quitter, se quitter… Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre (Pascal, patron des confinés)

Te rappelles-tu ces quais ruisselant de bière dans les tessons de bouteilles, à chaque gare des villes de garnison, tout au long du parcours du Calais Bâle, cette nuit où par distraction tu es montée dans un train militaire UN JOUR DE QUILLE ? quand il a fallu qu'un médecin militaire t'exfiltre pour aller vous retrancher dans la motrice avec les contrôleurs affolés…

C'était il y a bien longtemps, et dans le même temps, cette nuit-là, précisément, la fureur des hooligans de Liverpool massacrait 39 supporters de la Juventus.

 L'alcool révèle le loup qui est en toi, et la meute veut du sang.

Te rappelles-tu ce quai, ou plutôt cette absence de quai dans la gare de triage des RER à Massy, où plongée dans une lecture passionnante, tu t'es retrouvée seule au milieu d'une mer de trains déserts ? avec une "marche" de 2 m dissuadant de rejoindre la "terre ferme", et d'où tu fus sauvée après une heure ou deux par un vigoureux employé de maintenance, alors que ta conférence était passée depuis longtemps ?

Te souviens-tu de ce beau garçon en costume bleu qui, après avoir été  happé par un train, a mis un temps interminable à mourir sur le quai, au milieu des passagers qui sifflotaient ou s'irritaient de l'arrêt forcé de la rame ?

Te souviens-tu de ce quai de nuit désert, qui aurait fait un merveilleux coupe gorge, où un sans-abri en quête de chaleur s'est agenouillé pour te déclamer une longue tirade, selon lui de Proust, qui se terminait par "madame, je vous aime" ?

Te souviens-tu des quais humides des petits matins gris, déversant des foules silencieuses de zombies déshydratés qui ne reprendraient vie qu'auprès de leur machine à café ?

Te souviens-tu des quais noirs de fatigue et colère des jours de grève, où un jour, par trois fois, tu renias tes convictions et ta jeunesse pour souhaiter que les CRS viennent au plus vite flanquer la pâtée aux protestataires enchaînés sur les rails ?

Et d'où vient cet espoir insensé, maintenant que l'automne est venu, de chercher une silhouette qui attendrait au bout du quai ?

Partir, arriver... qu'on le veuille ou non, à la fin, le train s'en va…