Le mot « éteule » dans la proposition d'écriture de Walrus m'a interpellée. Je ne connaissais pas ce terme qui désigne, semble-t-il ce que nous appelons ici des balles ou des ballots de foin ou de paille.
Mais peu importe, cette photo affichée par Walrus m'a rappelé une histoire de mon enfance paysanne.

Déjà, dans les années 60, ces balles telles que nous les voyons aujourd'hui dans les champs et les prés n'existaient pas sous leur forme actuelle : impeccablement roulées sans un brin qui dépasse. Non, elles étaient façonnées par la main de l'homme et non par des machines infernales qui « pondent » comme des crottes des énormes masses de chaume ou d'herbe sèche.

Pendant les « grandes vacances » scolaires, j'accompagnais souvent maman au marché à la ville voisine. Nous n'avions pas de moyen de locomotion et empruntions un car qui effectuait un ramassage sur le trajet entre la Haute Corrèze et Tulle. Il était conduit par Géraud – son nom ou son prénom, je n'ai jamais su – un bonhomme toujours assis derrière son volant, qui ne parlait pas, ne se manifestait pas. A croire qu'il ne quittait jamais son siège de conducteur et par là-même son autobus.

Si Géraud restait vissé à son poste sans mot dire, en revanche sa femme ou bien sa sœur (je n'ai jamais su) mais je pense qu'elle était plutôt sa sœur car qui aurait pu supporter une telle mégère,  arpentait le véhicule dans toute sa longueur pendant tout le parcours, fouinant, invectivant les passagers sans se gêner et avec une hargne, une vulgarité impensables.

C'était elle qui, à chaque station, encaissait la somme due. Elle se postait à l'entrée du car, toisait les braves gens qui la saluaient par politesse et auxquels elle ne prenait même pas la peine de répondre. Elle contrôlait le nombre de paniers, de sacs et gratifiait la pauvre paysanne encombrée de tous les noms d'oiseaux si elle jugeait que ses cabas étaient trop nombreux ou trop bruyants. Ils contenaient, en effet, la plupart du temps de la volaille. Elle s'en prenait surtout aux femmes qui « touchaient » les allocations familiales. Comment savait-elle ? Mystère. C'était là l'occasion pour elle de fustiger avec haine et avec des mots d'une grossièreté incroyable les pauvres mamans – dont la mienne – qui baissaient la tête, honteuses. Je lui souhaitais, dans mon for intérieur le plus de mal possible. Inutile de dire que les gens étaient contraints et forcés de prendre ce car puisqu'il n'existait pas d'autre moyen de se déplacer. La Berthe ne se privait pas aussi de mettre la main au pantalon des rares hommes qui voyageaient dans l'autobus. Certains lui rendaient la pareille et elle éclatait alors d'un rire gras tellement détestable.

Comment vous décrire le personnage ? Berthe – c'était son prénom – était une grande femme maigre, toujours vêtue en été d'un antique imperméable trop long qui fut sans doute noir en d'autres temps mais si lustré qu'il était difficile maintenant de lui donner une couleur. Elle avait aux pieds des chaussures en caoutchouc, les mêmes probablement qu'elle portait pour aller aux champs. Une vieille sacoche de cuir délavé barrait sa poitrine ou plutôt son absence de poitrine, lui servant à empocher la recette.

Le plus frappant pour moi était son visage. Elle avait la figure toute couturée – elle était tombée, enfant, sur une bouteille cassée par son père alcoolique, c'est du moins ce que l'on racontait. Dommage qu'elle ne se soit pas coupé sa langue de vipère ! – où brillaient deux petits yeux foncés inquisiteurs. Elle tressait ses cheveux en deux grosses nattes noires se rejoignant sur le haut du front et qu'elle devait huiler. On aurait dit deux serpents visqueux d'où émanait une odeur rance quand elle se penchait devant vous.

Je ne pouvais m'empêcher de la lorgner avec insistance, subjuguée. Maman me recommandait alors à voix basse d'arrêter de regarder ainsi « la sale Berthe  » - c'est ainsi qu'elle la nommait, allusion à « sale bête » – afin d'éviter des remontrances carabinées.

Mais où sont les éteules de Walrus dans tout cela me direz-vous ? Nous y arrivons.

Rien n'arrêtait la bonne femme. Quand elle avait une envie pressante, quel que soit l'endroit sur la route, elle haranguait le chauffeur en occitan : ô Géraud, planta-te, ai envije de pissar. Le bonhomme se hâtait alors de trouver un dégagement pour se garer. Comme il n'y avait pas beaucoup de circulation à l'époque, c'était assez facile.
Ce jour-là, le père Géraud stoppa son véhicule le long d'un champ fraîchement moissonné. Les javelles de blé avaient été érigées en meules pour les protéger d'un éventuel orage ou tout simplement pour qu'elles sèchent mieux.

La Berthe se précipita, suivie par quelques ménagères. J'étais assise au fond du car d'où j'avais une vue imprenable sur tout le champ. J'assistai alors à un spectacle qui me réjouit fortement. La vieille bique se campa derrière le premier amas de paille venu, écarta les jambes sans se baisser – d'où l'absence certaine de culotte – et urina un long moment. Puis, stupéfaction, ouvrit son imperméable et s'essuya l'entre-cuisse avec son tablier.

Que se passa-t-il alors ? La meule s'écroula tout à coup sur la Berthe, la faisant tomber et l'ensevelissant. Je me demande si quelqu'un ou quelqu'une, posté derrière n'avait pas poussé le tas de paille pour qu'il s'effondre ainsi. Toujours est-il que la mégère hurlait si fort qu'on aurait cru à un égorgement. Personne ne se hâtait pour la sortir de là. Elle finit par émerger, aidée par deux âmes charitables.

Elle remonta prestement dans le car en soufflant comme un bœuf, les nattes défaites, la figure rouge, couverte de brins de chaume et chose surprenante, s'assit aux côtés de son Géraud, elle qui, habituellement, passait son temps à circuler dans le véhicule à l'affût de la moindre chose lui déplaisant. Elle en profitait alors pour distiller sa méchanceté.
Miracle ! Ce jour-là, elle n'ouvrit plus sa bouche fielleuse jusqu'au terme du trajet. Inutile de préciser que des sourires moqueurs furent échangés dans son dos. Pour ma part, je jubilais et par la suite, elle ne m'impressionna plus : je l'imaginais dans ses mauvaises postures et cela suffisait pour que je la regarde d'un autre œil que je ne pouvais empêcher d'être ironique.