Ancien agriculteur, il m'interrogea, l'oeil pétillant :
_"Ils ont moissonné par chez vous ?"
Quel n'a pas été mon embarras...Il aurait été inutile que je questionne ma mémoire visuelle de plus longues minutes, l'invraissemblable me sautait aux yeux : Je ne le savais pas.
je venais de longer des kilomètres de champs pour arriver jusqu'à son domicile et je n'avais rien remarqué. J'avais roulé ce jour là ( et les autres) comme un automate et je ne pouvais rien décrire de tous ce que je n'avais donc pas vu.
Comment une pareille chose était-elle possible ?
Les secondes s'éternisaient...Il avait des anecdotes à me raconter et je l'obligeai à attendre ma réponse, comme étant elle même, le feu vert à son récit. En mode "feu rouge", immobile, mon visage s'empourprait tandis qu' il battait le sol du pied droit. Le moteur du tracteur bougonnait d'impatience... A la croisée de nos vie, il était prêt pour une promenade à travers les chemins boueux... ou brumeux de son passé mais je tardais à enfiler mes bottes !
Un froncement de sourcils et un léger mouvement du menton me décidèrent à lui avouer, toute penaude :
_"Je n'sais pas !" Pour un peu, j'aurais fait des noeuds avec mon mouchoir...
Il me dévisagea, interloqué et insista :
_"la moisson ! les blés ! vous savez c'que c'est que moissonner !?"
Mais bien sûr que je savais ! Bien sûr que je connaissais ce verbe, mais comme un mot dans une histoire, dans un texte, un livre, un terme presque abstrait donc, puisqu'il n'était pas rattaché à mes préoccupations journalières...
_"Vous n'avez pas vu les moissonneuses ?"
Il me dévisagea une dernière fois comme une curieuse petite bête venue de la ville et partit à rire gaiement.
Maintenant quand je passe devant un champ de blé, je sais s'il a été moissonné parce que je le regarde en pensant à lui, même s'il n'y reste que l'éteule.
Je vois encore son rire bruyant lui secouer le ventre ! Je l'aimais bien.