• Qu'est ce qu'il fait chaud aujourd'hui ! Pfff ! Va faire orage avant ce soir tiens !

  • Eh bien, Maria, t'en as beaucoup à cueillir des haricots verts ?

  • Pas de trop. ( des fois que la voisine en voudrait ) Ils vont me coûter une fortune en eau ma pauvre Lucette. Mais il faut bien que je fasse quelques conserves pour la petite.

  • Ah oui, la Françoise ! Ça se passe bien à Paris ?

  • Pas trop bien, pas trop bien : les grèves n'en finissent pas. Les étudiants lancent des pavés sur les policiers. Si c'est pas une honte cette jeunesse ! La Françoise ne peut plus aller travailler au central téléphonique. Il y a des piquets devant la porte il paraît. Alors, elle a pris le train et est arrivée hier au soir.

  • Je l'ai pas vue dit la Lucette en se redressant, soudain intéressée.

  • Elle dort. Je l'ai trouvée fatiguée, mauvaise mine. Ils veulent tous aller à la ville, ces gosses. Fonctionnaires. Comme si c'était la solution miracle de monter à Paris.

  • Tu vois Maria : on des bouseux ici, des sous-développés, des pas intelligents mais on y revient vite à la terre dès que ça chauffe un peu. M'est avis que c'est qu'un début. Toi et moi on le verra pas, on est trop vieilles mais un jour, il faudra que ça change.

  • Hé, t'as pas tort Lucette. Ma Françoise, j'aurais bien voulu qu'elle marie un gars du coin Té, le Jean-Yves par exemple. La famille possède une belle propriété, juste à côté de la nôtre. Et c'est un garçon bien comme il faut le Jean-Yves : vaillant, fort...

  • Oui mais il est pas beau le pauvre avec son bec de lièvre que je sais pas comment ça se fait qu'on l'ait laissé comme ça. Et pour la propreté, c'est pas le top comme ils disent. Allez, je vais faire un peu de soupe. A bientôt.

 

Le lendemain les deux femmes se retrouvent, chacune dans son jardin comme la veille. Mais la Lucette a pris la mesure de la situation chez les voisins. Et elle pense que ce n'est pas brillant tout à coup. Elle n'est pas méchante ni jalouse Lucette mais enfin, elle la trouve bien arrogante Maria qui expose ses biens chaque fois qu'elle ouvre la bouche. : «  et nos truffes par ci, et nos canards gras par là ... »Aussi, elle est bien décidée à lui tirer les vers du nez pour lui rabaisser un peu son caquet.

 

  • Bonjour Maria 

  • Té, salut Lucette. Ça va depuis hier ? Tes salades « montent » pas ? Les miennes, je vais devoir les donner aux poules.

  • Elles prennent le chemin (des fois que la voisine en voudrait) Juste assez pour moi et les enfants. Dis-donc, j'ai aperçu ta Françoise ce matin. Qui c'est ce garçon avec elle?

  • ...

  • Elle a trouvé un copain on dirait.

  • Ils m'ont salué. Il a l'air bien élevé...

  • M'en parle pas tiens. J'en suis malade. Et l'Ernest, mon fils, va péter les plombs je t'assure. Y'a que la Simone, ma bru qu'est contente. M'étonne pas. Cette mijaurée. Elle glousse devant le Parisien. Elle fait des manières. Tu veux que je te dise : elle a même pas vu que sa fille portait le baigneur dans le tiroir. Elle met des robes longues maintenant la Françoise. Et très larges. Mais on me la fait pas. J'ai deviné.

  • Oh ! Si vite ? Z'ont pas perdu de temps. Je croyais que maintenant, ils avaient inventé le bonbon pour pas faire de bébé. Ils sont venus pour les noces ?

  • J'en sais rien. Et t'as vu à quoi il ressemble le Parisien, Lucette ? Tiens, j'en ai honte.

  • Ben... J'ai pas compris ce qu'il avait autour du cou ? Des colliers ? Comme les filles ? Il s'habille drôlement non ?

  • Ah, tu trouves ? J'ai jamais vu ça : ce pantalon large qui traîne dans la poussière, et d'un rouge que ça pique les yeux, cette chemise qu'on dirait un parterre de fleurs …

  • Oui, c'est la mode. L'Antoine, là, de la télé, il porte la même.

  • Mais le pire, c'est les cheveux. Je te jure, j'ai envie de prendre la tondeuse pour les moutons. Doit sûrement avoir des poux, il se gratte tout le temps. Je comprends pas ce qui a pris à la Françoise de ramener ici cet outil. Un rastaquouère, voilà ce que c'est, un rastaquouère qu'on sait pas trop d'où il sort. En plus, il s'appelle Renato. Renâââto, qu'elles disent la mère et la fille comme si elles suçaient une gourmandise. C'est un prénom chrétien, ça, Renato ? Il paraît que ses parents viennent de Calabre. De l'Italie quoi. Y a pas assez de Français? Et de garçons chez nous ?

  • Elle l'a connu comment le Renato  en question ? A son travail ?

  • Non. A un endroit qu'on nomme le Mimi Pinson à Paris. Un bal, je crois. Elle en parlait tout le temps quand elle venait en ouikinde. Une réussite. Ah ça oui, une vraie réussite !

  • Et...si je ne suis pas trop curieuse, il fait quoi le fiancé ?

  • Ah ça, c'est pas pour dire mais il a une bonne situation. Il est actionnaire.

  • Quoi ? Tu veux dire fonctionnaire ?

  • Non pas ! Il a un métier dans les autos. Chez Renault. Et il va passer actionnaire.

  • Ah bon ! C'est pas mal ça ! (la Lucette n'y connait rien aux actionnaires de chez Renault)

  • Peut être. Mais tu sais, j'aurais préféré...un d'ici qui ne ressemble pas à ce pangolin.

  • Je te comprends ma pauvre Maria. Mais vois-tu, la misère n'est pas toute chez les riches.