Jeune marin, une fin d’après-midi de sortie, je m’étais retrouvé du côté de la Poste. Quel anonyme vent m’avait emporté ici ?... Quel itinéraire, au jeu du hasard, m’avait poussé jusque sur les marches de cette administration ?... Avais-je quelque chose à poster de si urgent qu’il fallût que j’aille l’insérer dans la boîte même de l’établissement ?... Le nez en l’air, avais-je poursuivi le parfum d’une fleur aux sourires épanouis ?...   

Pour que jeunesse se passe, il faut se brûler au feu, se glacer au froid, compter ses étoiles, sonder ses abysses, tenir éveillé son ange gardien, jouer les équilibristes sur le fil de sa vie, lui trouver enfin de l’importance et remettre les pieds sur terre ; il faut admettre ses limites, s’en faire ses frontières et ne pas trop tenter le diable et sa clique, car la faux ratisse assurément les écervelés, sans jamais se lasser. Faudrait-il que j’aille me frotter à toutes les singularités de la planète, pour que je progresse enfin vers le Savoir et la Sagesse ?
Pétri d’inconscience, d’incertitude, de peur, d’allant, de curiosité, je n’étais qu’une boule de glaise que la vie allait façonner aux instruments de l’Aventure ; caractère, hérédité, éducation, croyances, affinités, sensations étaient mes outils de confection. Poussé par le Temps, d’argile, je ne serais qu’une modeste statue ou une vulgaire poterie, que l’accident, la maladie ou l’âge, casserait, fendrait, userait jusqu’à, indubitablement, retourner à la terre.
En attendant, un petit coup de pouce du destin, une lumière au loin, un avant précurseur de lendemain, comme un guide, un tuteur, un panneau directionnel, c’était toujours bon à prendre…   

C’est pour cela qu’une diseuse de bonne aventure semblait m’attendre sur le perron de la Poste. Vêtue tout en noir, veuve inconsolable, on pouvait penser qu’elle revenait du cimetière ou bien qu’elle le fréquentait si assidûment que, depuis l’enterrement de son défunt, elle n’avait pas eu le temps de se changer.
‘Tain, elle me foutait la frousse, la black magicienne. Échappées de son foulard, des mèches de cheveux gris, épars, jouaient les nattes filasse ; elle avait l’œil glauque, le nez frémissant pour renifler les pigeons, une moustache de quelques jours. Le menton ? Au secours ! Naturellement, il était en sabot ! Il y avait même des poils frisés qui poussaient dessus ! À l’heure où je vous écris, les froufrous et les dentelles, depuis un bail, ce n’était plus dans sa dotation vestimentaire ! Je peux vous le dire ! Les dessinateurs de chez Disney n’eurent qu’à aller visiter des vieilles racrapotées comme des racines d’olivier, pour enfanter leurs plus inquiétantes sorcières !...  

Comme on perçoit l’inconnu avec les sens en avant, aussi, je la reniflai de près ; entre des bouffées de parfum froid, peut-être de la lavande ou de l’herbe séchée, elle sentait les vêtements anciens, la sueur tenace, le sable tiède, le rance… Je ne comprenais pas un mot sur deux de tout ce qu’elle me murmurait ! À coup sûr, à l’école des magiciens, elle avait pris sorcier comme première langue ! Oui, c’est ça ! Elle priait ! En tics et en grimaces, elle parlait à quelqu’un que je ne voyais pas !...  
D’une façon tout à fait péremptoire, elle réclama ma menotte ! Ça, par contre, je le compris tout de suite ! Et pourquoi pas la botte, du temps qu’on y est !... Mélange de fée Carabosse, de sorcière d’étang et de reine Grimhilde*, cette fois-ci, elle exigea ma main comme pour mettre sa pomme dans ma paume !... « Quoi ?... Les lignes de la main ?... Mais je connais !... C’est plein d’aiguillages, avec des voies de garage, des passages à niveau et des escaliers, comme si mon train de vie pouvait supporter longtemps les escalades et les dégringolades !... » Elle, elle ne rigolait pas. Tout à coup, elle me planta son regard glauque de tout à l’heure dans les yeux, et quand elle ouvrit un peu les paupières, les deux flammèches incandescentes qu’elle braqua sur moi furent les plus persuasives de ses exigences…
Un peu inquiet, je lui tendis ; elle s’en saisit comme si je lui avais donnée ; peu en rapport avec sa consistance fluette, elle avait une force que je ne soupçonnais pas. Hypnotisé par l’étrange chimère, j’étais harponné, prisonnier entre les griffes de cette gorgone à poils épars !... Sans mot dire, elle scruta les moindres recoins de ma ligne de vie ; curieuse, elle lisait mon avenir comme dans un livre ésotérique…  

Mélange d’horoscope, d’incantations et de poudre aux yeux, doctement, elle y alla de ses affabulations les plus abracadabrantes ; c’était facile, mon avenir était tout à construire. Pourtant, elle mettait tellement de conviction dans ce qu’elle me baragouinait que cela en devenait presque plausible. Pêle-mêle, en préambule de son monologue, elle me prédit l’Amour, la fortune et la gloire ; ça m’arrangeait. Elle me prévit du courage, celui qui aide à traverser les épreuves ; elle me promit de la chance, celle dont on a besoin pour avancer ; elle présagea le ciel pour m’aider, beaucoup de ciel… Non, je ne serai pas un héros, un président, un montreur d’ours, un palefrenier, un plongeur d’Acapulco, un metteur en scène, un musicien de calebasse, etc.

Tour à tour, je serai déguisé en écossais, avec un véritable kilt autour de la taille, naturiste, dans un camp du même nom, à Andernos, je ferai carrière dans une grande entreprise d’électricité, marié une fois, non, deux fois, peut-être trois, je gagnerai au tiercé mais dans le désordre, je serai lauréat du grand prix de la chaise roulante à l’Ehpad de Romans, grand-père moult fois, mais elle ne voulut pas me dire de combien, comme s’il y en a que je ne connaîtrais pas ; je perdrai des êtres chers, aussi, ce seront des plaies béantes, mais j’en découvrirai d’autres.
Parfois, elle ne disait plus rien comme si je ne devais pas savoir. Aussi, elle tirait sur mes doigts pour faire ressortir le sillage de ma main qui se perdait dans des embranchements sans issue.  Dans le filigrane de ma paume, en conclusion, elle me dit encore que je ne serais jamais riche, mais que je ne serais jamais pauvre.
Elle en profita pour me tendre sa main !... « Mais je ne sais pas faire les lignes de la main, moi !... » Elle frotta seulement le pouce et l’index entre eux, en rallumant les phares de ses yeux. Dans ma poche, j’avais un billet de cinquante balles ; au lieu d’aller me rincer la dalle, il me servit donc à connaître ma fortune ; c’était le prix de la bonne aventure, un crédit sur l’avenir, un billet de loterie, en somme. Elle parut satisfaite, le rangea dans son cabas, regarda ailleurs comme si je n’avais jamais existé…  

En escale à Édimbourg, dans une bruyante taverne, amitié franco-écossaise trop arrosée, j’ai échangé ma tenue de taf contre un véritable kilt des Highlands, avec ceinture, « sporran* », épingle et chaussures ! À l’aube, quand je suis monté à bord, en jupette à tartan doré, je ne vous raconte pas la gueule de l’officier de quart, à la coupée… Je suis allé dans un camp de naturistes tenter la nudité au soleil : ça brûle… Je suis entré à EDF, sur concours ; je me suis marié une fois, non, deux fois… Si je n’ai pas encore l’âge d’aller jouer les Fangio dans les couloirs d’un Ehpad, j’ai quatre petits-fils, il y en aura d’autres… Comme la diseuse de bonne aventure avait tracé ma route, je me suis toujours demandé si, pour ne pas contrarier mon destin, je ne m’étais pas obligé à entreprendre ce qu’elle m’avait prédit. De toute façon, c’est dit : mesdames, il est hors de question que je me marie une troisième fois !...
 
Allégé de mon unique bifton, j’en étais là de ma bonne aventure, quand une antique bagnole vint s’échouer le long des marches de la poste. La vieille voyante dévala les escaliers en râlant : « Et bien, Paulo, il était temps !... », dit-elle, avec l’accent varois du Mourillon*. « Té, avec toi au volant, je ne sais jamais rien de mon avenir !… Allez Zou !... J’ai faim !... », pesta-t-elle encore…



*Grimhilde : la sorcière de Blanche-Neige
*Sporran : Sacoche traditionnelle portée sur le devant du kilt
*Le Mourillon : quartier populaire de Toulon