A voir la mine défaite de Germaine j'ai compris qu'il était revenu mais c'est plus fort que moi, j'ai quand même posé la question : « Le prédateur est revenu, hein ? »
Germaine a confirmé « Oui, il est revenu »
« Je suppose que c'était pour la même chose ? »
« Oui, toujours la même chose »
« Et ça c'est passé pareil ? »
« Tu sais, c'est bien orchestré, ils ne dévient pas d'un poil ces types là »
Je savais comment ça se passait mais je demandais toujours : « C'était pareil comment ? »
« J'te l'ai déjà dit, il entre, j'monte sur la chaise de la cuisine pour attraper la boîte à sel en haut du buffet»
« Et tu lui donnes le sel ...»
« Non, il a dit que le sel ça vaut plus rien depuis qu'c'est produit à grande échelle »
« C'est nouveau ? Il faut une grande échelle pour récolter le sel maintenant ? Et après ce bobard, il fait quoi ? »

«Y m'regarde un peu et y repart »

J'ai haussé le ton : « Il est pas fatigué de te regarder monter sur cette chaise depuis le temps ? Je me demande s'il n'en pincerait pas pour toi et si j'vais pas le signaler à sa hiérarchie. Balance-ton-gabelou, c'est pas fait pour les chiens !»
Germaine a eu l'air surprise de cet accès de jalousie : « C'est pas utile. Y fait ça aussi chez les Martinet, chez les Trotte-Queue et même chez la mamie du 5ème »
«Il monte les 5 étages jusque chez la p'tite vieille ? Mais elle a au moins 80 ans»

« 82 ans l'mois prochain ... »
« Et il force aussi la vieille à monter sur une chaise ? »

« Non, il lui dit qu'c'est pas la peine. C'qu'il veut c'est la madeleine »
« Madeleine ? Qui s'appelle Madeleine ? »
« Non … il prend une madeleine dans sa boîte à madeleines et il s'en va »
J'en reste abasourdi : « Et chez les Martinet, c'est la même chose ? »
Germaine hésite : « J'ai essayé d'savoir mais y sont pas très causants. J'sais même pas s'ils ont les moyens d'avoir une chaise de cuisine »
« Et chez les Trotte-Queue ? Y sont pleins aux as les Trotte-Queue »

Germaine a un petit rictus : « Oh chez eux, c'est Madame qui s'empresse d'ouvrir la porte et la collecte dure un sacré moment, à croire que les chaises sont bancales ou qu'ils fabriquent des madeleines de contrebande »

«Tu vois Germaine, tu m'ôteras pas de l'idée que cette histoire de gamelle c'est juste pour arnaquer les braves gens »
« Gabelle mon chéri, pas gamelle … y disent gabelle à la T.S.F. »
« Ouais, c'est des excréments de langage tout ça, juste pour nous embrouiller ! C'est comme leur histoire de caisse de retraite départementale … tu sais à quoi elle ressemble toi la caisse de retraite départementale ? Et l'âge charnière … t'en as déjà vu des âges charnières ?»
Germaine cherche un peu : « Y'a bien une caisse avec des charnières chez la mère Delevoix, la concierge mais ... »
« Laisse tomber Germaine, tout ça c'est de l'enfumage »


Germaine s'approche de moi pour chuchoter comme si nos minces cloisons étaient sur écoute : « T'sais pas qu'le fils Troquet a fait l'concours pour devenir collecteur ? »
« Le fils Troquet ? Mais il est déjà employé à La Belle Jardinière»
« Tout juste. Parait qu'c'est nouveau, ça s'appellerait le cumul des mandales»
« Le cumul des mandales ? Justement Germaine, y'a des claques qui se perdent au gouvernement »
« T'énerves pas chéri, les Martinet disent que le régime de Vichy va mettre son grain de sel dans tout ça»
Je m'emporte (c'est rare mais après je me rapporte) : »On en reparlera de leur régime à l'eau minérale ! Tiens, sers-moi plutôt un ballon de Côtes du Rhône avant que ton obsédé ne vienne le collecter ! »
Je fronce les sourcils et j'ajoute : « Au fait, le tonnelet de Côtes du Rhône … ne le mets pas en haut du buffet de cuisine, il sera mieux par terre»


Germaine vire au rouge cramoisi, façon Bordeaux : « Qu'est-ce que t'insinues ? Que j'mets les choses en hauteur pour que ce type mate mes cuisses ? »
J'ai pas envie de Paul et Mickey comme disent les chansonniers à la T.S.F.
Je reviens à des considérations plus terre à terre : « Tu vois Germaine, tu m'ôteras pas de l'idée que cette histoire de gamelle c'est juste pour foutre la zizanie dans les couples »
« Gabelle Bon Dieu, pas gamelle »
« C'est bien ce que je disais … la zizanie »