Les autres, les autres, ils m’appellent le « P’tit » ou bien « La Chose », comme si je n’étais rien qu’une simple entité négligeable, une petite poussière que la nature a malencontreusement laissée pousser…

« Hé, le P’tit, va me chercher un marteau !... ». J’ai douze ans, je travaille à la distillerie de Jack Paniel, à Lynchburg, dans le Tennessee. J’y travaille jour et nuit ; il paraît que je suis né dans une de ces baraques, là-bas, dévolues aux servantes de la grande maison.
Ma mère, je ne l’ai pas connue et, mon père, il paraît que c’est un des métayers ou bien, c’est ce Jack Paniel lui-même. Je suis un bâtard, comme ils disent, en se moquant…     

« La Chose !... T’as pas encore fini de balayer la cour ?... Accélère le mouvement ou tu vas prendre mon pied au cul !... ». Corvéable à souhait, je ne suis jamais sorti de la propriété ; je ne sais rien de ce qui se passe en dehors de la clôture ; je ne suis jamais allé à l’école. Pourtant, j’ai vite appris la faim, les coups de fouet, les punitions et l’enfermement de fond de cachot…  

« Le P’tit, va chercher du bois !... Il faut que ça bouille !... ». Le patron, quand il est saoul de son whiskey, il me réclame, il me veut sur ses genoux, il a des caresses que je ne comprends pas, il me bouscule ; alors, je m’enfuis et je me réfugie dans ma cachette secrète ; il lâche ses chiens dans la propriété, et tant pis pour moi s’ils me retrouvent…  

« La Chose ?!... C’est toi qui as renversé le seau ?!... ». Je travaille à l’alambic ; je roule les tonneaux, j’astique les cuivres, je surveille la pression, et gare à moi si je m’endors devant le manomètre que le patron a acheté à prix d’or. La nuit, je ferme un œil mais je garde l’autre ouvert mais c’est le froid qui me réveille tous les matins. J’ai un petit chien, un bâtard, comme moi ; seul et abandonné, il était tout tremblant quand je l’ai mis sous ma chemise ; comme moi, il pleurait sa mère ; comme moi, il avait faim ; je l’ai recueilli, je l’ai soigné ; en le serrant contre mon cœur, je lui ai parlé de la maman qu’on n’a jamais eue avec des mots qui l’endormaient. Le soir, dans ma planque, je lui amène des bouts de pain et des restes de ma soupe. Dans le secret, je l’ai baptisé « P’tit Chose », comme moi…  

« Le P’tit ?... Ramène des bouteilles !... ». Dans son bel habit du dimanche, il paraît que le patron me cherche ; ils sont tous à ma poursuite pour satisfaire à ses caprices. Il était tellement saoul qu’il a basculé de son cheval ; alors, il l’a fait battre à mort. J’ai encore les hennissements désespérés de l’animal dans les oreilles ; s’il tombe sur mon « P’tit Chose », il l’écrasera d’un seul coup de botte…   

« La Chose ?!... La Chose ?!... Où es-tu encore planqué ?!... Nettoie la porte du condenseur et que ça brille !... ». Demain, le patron va faire visiter sa distillerie à tous les notables du comté ; avec un discours bien ronflant, il va pérorer devant son alambic, leur faire déguster son whiskey, leur vanter son poison. Il faut que tout soit prêt, que tout soit irréprochable. Enfin, avec mon P’tit Chose, libéré du joug de l’esclavage, on partira, on partira visiter le monde. Ne le dites à personne : sur l’alambic, j’ai coincé le gros ressort de la soupape…