Le parcours de ma promenade, toujours matinale, varie peu. Je suis contente d'en avoir décidé l'orientation, la longueur, la durée. De cette retraite en Bretagne, j'en ai rêvée et je profite de chaque instant, tatouant toutes mes impressions de douce évasion au plus profond de mon être, pour m'en rappeler plus tard, quand me viendra à nouveau l'envie oppressante de fuir le monde.

Devant la chapelle, je prends l'allée de gravier blanc. J'aime bien cette sensation de "déjà vu" qui m'accompagne, qui me rassure, au quatrième jour de ces vacances en solitaire. Je suis l'habituée du "GR improvisé", non répertorié, non précisé, sur aucune des cartes de randonnées, et où je ne croise donc absolument personne. Le paradis !

C'est décidé, demain je visiterai la chapelle aux pierres blanches. Pourquoi est-elle aussi éloignée du village ? La brume qui  semble s'y accrocher lui donne un caractère mystérieux et éveille ma curiosité. Elle paraît toutefois bien entretenue. Les vitraux latéraux ne sont que peu visibles du chemin. Je me demande pourquoi remettre la visite à demain mais non, je n'ai pas envie de retourner sur mes pas qui connaîssent, aussi bien que mon esprit vagabond, la randonnée et qui  m'emportent déjà vers la bonne odeur de pins, là bas !

Trois semaines de solitude ou je ne l'entendrai pas me demander " Qu'est-ce qu'on mange ?

Je n'en peu plus d'entendre cette interrogation ! Je crois que je deviens folle...

Et bien oui, il y a des questions qui rendent fou !

Il ne m'en croyait pas "capable" mais je me suis enfuie de ses habitudes collantes, de sa voix omniprésente, du son de la télévision et même du téléphone. Tiens, le téléphone ! Il est resté dans la valise...il peut bien sonner !

Je respire et je me sens...si bien ! Je mange tout ce qu'il n'aime pas sans l'entendre geindre, je me couche à vingt heures si j'en ai l'envie, me lève à trois ou quatre heures si ça me chante, sans devoir m'expliquer, me justifier...J'ai une paix royale !

6h00, je dévale le sentier qui m'amène à la location. J'aime sa décoration démodée, sa bonne odeur d'encaustique. Les propriétaires n'ont pas eu la mauvaise idée de remplacer les meubles rustiques par des étagères en contreplaqué ni de se défaire de tous ses objets hétéroclites pour des bibelots hideux, sans âme, venus de Chine ou d'ailleurs et c'est très bien comme ça.

En rentrant, Je prendrai une douche et m'étendrai devant l'âtre, ( j'avais lu un passage comme celui là dans un livre...) Je regarderai danser les flammes, leur offrirai ma nudité en échange d'un peu de chaleur. Je laisserai sécher chaque centimètre de mon corps en modifiant ma posture, jusqu'à ce que, fatiguées, consumées, les bûches s'endorment sur un lit de cendres tièdes.  

...

Le soleil levant embrase l'azur. J'ai le coeur qui bat. J'ouvre la porte de la chapelle. L'intérieur de l'édifice m'absorbe, m'adopte, moi, l'enfant rejetée, perdue, nomade pour toujours, à la recherche de n'inaccessible amour...Elle me tend ses bancs comme autant de bras et me berce déjà dans sa quiétude apaisante, réconfortante. Je bascule hors du temps. Sur les murs, les visages me regardent, m'accueillent, c'est comme s'ils m'attendaient et je suis là. Je leur souris .

Une fresque de pêcheurs tapisse une partie du l'aile droite. Sur la gauche, un guéridon supportent des cierges. L'un d'eux a été fraîchement allumé. Cela me surprends. Quequ'un m'a précédé. Une odeur que je reconnais flotte dans les alentours. Après quelques secondes, je l'identifie. C'est la même que celle qui impreigne les vêtements accrochés dans le hall de la grande entrée de la location. C'est un parfum d'homme, boisé, subtil, agréable. 

Le locataire du dessus est donc arrivé et sent très bon. Mes vacances ne font que commencer... Je souris d'avoir de telles pensées quand un "Bonjour", me fait sursauter. Je me retourne, l'homme, qu'un coin d'ombre dissimulait, m'apparaît. Son regard cherche le mien. Il savoure ma surprise.