C’était le matin, ou l’après-midi, ou même le soir, je ne sais plus très bien, mais c’est sans réelle importance, à cette heure de ruban et de papier cadeau. L’exactitude cartésienne appartient aux femmes ; au cours de leur vie, elles cochent, accumulent, conservent les dates importantes sur leur calendrier intime. Y sont répertoriés, les anniversaires, les fêtes, la fameuse Saint-Valentin, la première rencontre, le premier baiser, et d’autres encore qui nous semblent à nous, les hommes, bien futiles. Ces jours-là, gare aux oublis de fleurs, de cadeaux, de tendresse et de restos…  
Les contractions étaient évidentes ; tu étais en chemin de délivrance, ma petite Manon. Les grimaces de ta maman, ses apnées de souffrance, ses difficultés à marcher jusqu’à la voiture, auguraient l’imminence de ta naissance. À force de gentilles caresses, de mots doux, de préparations enjouées à ta venue, tu toquais maintenant à la porte ; tu avais hâte d’entrer dans le Monde, de retrouver ta sœur et tes parents.

Je crois que c’était le soir ; le chien avait pris l’habit du loup, le long de l’autoroute.
À mes incessants appels de phare pour ouvrir la route, une seule voiture s’ingéniait de m’empêcher de la dépasser. Je voulais la percuter, la tuer, la désintégrer, pour l’écarter de mon chemin, mais je devais te préserver ; plusieurs fois, j’ai failli la doubler mais elle ne se laissait pas faire ! La voiture fumait ! C’est d’ailleurs avec cette même voiture que tu as fait tes premiers tours de roue, après ton permis de conduire tout neuf. Enfin, aux abords de Hyères, elle nous a laissé passer ; c’était une femme qui conduisait…

Sur la table d’accouchement, ta mère souffrait un doux martyr en me plantant ses ongles dans les mains mais, en même temps, elle semblait me remercier de cette si généreuse torture. Sublime paradoxe, je t’avais fabriquée dans un moment de plaisir et ta mère accouchait de toi dans un moment de grande douleur. Plus elle avait mal, plus elle t’aimait ; pendant ses apnées, ses halètements et ses poussées, tu venais au monde et nous t’avons accueillie… Au Festin de la Vie, tes poumons se sont dépliés et ta première respiration les a remplis d’air brûlant…  

On t’a posée sur le ventre de ta mère. Ses caresses consolantes, sa respiration berçante, ses mots de maman t’ont apaisée ; pourtant, sans nous voir, tu reconnaissais peut-être les silhouettes des alentours. C’était un grand moment, ma fille. On t’offrait le Monde et, en échange, tu nous apportais ton innocence. Il y a peu d’instants dans la Vie où l’on se retrouve en phase avec le grand Univers, ces moments de frissons qui font se redresser et tenir debout, ces grands moments de serments éternels. Manon, petit trait d’union d’Amour, tu agrandissais la famille…  

C’est fou comme tu entrais brutalement dans ma vie. Pendant tes braillements de ces terribles douleurs d’inspiration, tout à coup, j’espérais avoir toujours du boulot, que je pourrais toujours subvenir à tous tes besoins, que mon toit serait toujours imperméable aux tempêtes, ma porte fermée aux malheurs, que mes bras pourraient toujours te serrer fort, que je serais toujours là pour toi, et plein de choses qui accablent l’esprit pendant ces moments extraordinaires. A l’emporte-pièce, j’apprenais à t’aimer ; tu investissais toutes mes sensations ; je n’avais d’yeux plus que pour toi ; je te surveillais déjà. Tu étais là, princesse immaculée, la peau toute jaunâtre, glissante d’une crème naturelle de protection. Je m’inquiétais de ta tête en forme de ballon de rugby ; je me disais que tu serais la plus belle, avec une tête en forme de ballon de rugby ; je me faisais une raison puisque je t’aimais sans façon. J’acceptais tout, je prenais tout en charge, j’étais déjà un inconditionnel de toi.
On t’a pesée, mesurée, testée, nettoyée de tout cet onguent qui brillait sur ta peau, et habillée de ta première brassière. Jalousement, je regardais ce personnel oeuvrer à leurs habituelles vérifications de puériculture. On t’a collée dans mes bras ; si fragile, si soudaine, si magnifique, je ne savais plus te relâcher. De tous mes yeux, je te dévorais ; de tous mes baisers, je t’admirais.
Doucement, ton crâne prenait une forme ordinaire et tu devenais la plus belle petite fille du monde ; dans un avenir de cheveux blancs, je voyais déjà tous les jeunes prétendants, ces fameux princes charmants, venir tourner autour de notre maison pour te voler à moi et je me dis qu’il fallait que je rajoute un verrou à notre porte.  

Ta grande sœur, n’y tenant plus, était entrée dans la salle d’accouchement. Vingt fois, cent fois, mille fois, intenable, elle avait fait ses tentatives de rapprochement ! J’avais beau l’éloigner dans la salle d’attente, au bout du couloir ; inlassablement, mue par une curiosité de future grande sœur, elle revenait aux nouvelles ! Moi, j’étais le gardien de derrière la porte ! Elle grattait contre et m’implorait sa présence ! Si tu savais comme elle était inquiète ; elle entendait sa maman souffrir et, en même temps, elle savait que tu allais arriver ! Quand le travail a cessé et que tu es arrivée dans le Monde, on l’a laissée entrer. Elle te dévorait des yeux ! Imagine, une petite sœur, non plus dans des mots décorés, mais en vrai, en pleurs et en relief !
Elle voulait te donner tous ses jouets ! Elle avait plein d’idées pour t’occuper ! Elle t’appelait « Petite Manon » sans arrêt pour, qu’enfin, tu la remarques ou bien pour s’habituer à ces nouveaux mots dans sa bouche ! Obstinée, avec sa menotte, elle caressait le duvet de ta joue pour s’assurer sans doute que tu étais réelle ; elle avait peur de t’abîmer… Tout à coup, tu as serré son petit doigt comme si tu la reconnaissais ! Ta grande sœur ne savait plus que dire ! Paralysée d’indicible Bonheur, elle n’osait plus bouger qu’avec des bisous qu’elle déposait sur ton front comme autant d’offrandes de bienvenue…

Oui, c’était la nuit ; quand nous sommes repartis, tard avec ta sœur, je me souviens des étoiles scintillantes qui nous accompagnaient au-dessus de la voiture ; la tienne toute neuve brillait dans le ciel ; d’ailleurs, ce soir-là, elles te ressemblaient toutes. Le nom de l’obstétricien, celui de la clinique, les détails, ton poids, ta taille, le timing, les visites, les fleurs, tu verras tout ça avec ta maman, sur son calendrier implacable. Je me souviens ; c’était il y a vingt ans, c’était hier, c’était tout à l’heure, c’est aujourd’hui…  

Je t’embrasse, ma fille. Joyeux Anniversaire.


Papa.


PS : j’ai écrit ce texte le 15042016, le jour des vingt ans de ma fille, Manon.