C’était une innovation dans mon beau jardin. Les vents étaient favorables, la lune était d’accord et la pluie incessante du printemps s’était enfin infiltrée dans la terre. Pendant ce créneau de beau temps, j’ai enfin planté mes courgettes. Le magasin les vendait par barquette de six. Qu’à cela ne tienne, j’ai tout mis dans la parcelle !... Les plants ont rapidement trouvé leur place au milieu de tout l’engrais que j’avais déversé pour leur essor. Ben oui, si on veut des résultats, faut bien y mettre le prix ! On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre dans le petit monde des jardiniers connaisseurs. Il faut aussi semer de la sueur, en même temps, en partage équitable, dans les sillons prometteurs de la future récolte espérée ; c’est le prix à payer.

C’est fou comme elles ont bien pris, mes courgettes !... Les fleurs ocre jaune étaient comme des soleils éclatants. Bien plus belles que des fleurs de tournesol, des pivoines odorantes ou des lys géants ; elles s’ouvraient en grand pour recevoir tous les insectes mutins qui pillaient sans vergogne le pollen débordant. Comme un futur papa, je surveillais toute cette gestation estivale. J’avais hâte de reconnaître mes petits…

J’ai traité en masse pour les limaces, les chenilles, les escargots !... Chasse gardée !... Propriété privée !... Sus aux pucerons et autres macrophages ennemis !... J’ai sulfaté  pour les maladies, les feuilles jaunies et autres champignons insidieux… J’ôtais toutes les bestioles inconnues au répertoire de la bonne qualité de la vie de mes courgettes.
Quand le soleil était trop ardent, je les couvrais avec une toiture de canisse et quand la pluie devenait trop effervescente, j’écopais mes sillons sans relâche…  

Même si le voisinage souriait dans mon dos, je n’avais que faire de leurs jasements de jardiniers jaloux. Les feuilles de mes cucurbitacées leur faisaient plus d’ombre qu’elles n’en faisaient au reste de mon jardin… Ils discutaient dur dans leurs chaumières, les légumistes, ils en espéraientpresque la grêle pour me voir abattu devant ma récolte saccagée… Mais les fleurs arrivaient par dizaines et les fruits s’allongeaient à vue d’œil… Comme si le ciel était avec moi, les quelques ondées nuiteuses nourrissaient ma récolte…

Ce fut un véritable succès ! Une réussite !... C’était des vraies matraques de CRS !... Des gourdins de préhistoire !... Des défenses d’éléphants !... Des records de Guinness !... J’ai eu un encart sur le journal régional ! Puis les journaux spécialisés se sont intéressés à moi !... J’étais une vedette…

C’est sûr, j’en ai bouffé mon soul !... Il en poussait plus que pourma propre consommation… Accommodées en compote, en gratin, à la vapeur, farcies, en confiture, en onguent, en ratatouille, macérées, en salade, en soupe, j’en mangeais trois fois par jour !... Conservées en bocaux, congelées  ou en vrac dans le bac à légumes, j’en avais plein la maison…
Je pensais courgette, je vivais courgette, je dormais courgette, même ma peau prenait la couleur d’un tendre vert courgette… C’est quand j’en aifumédans mes clopes roulées que tout a commencé… Un joint à la courgette, c’est écologique !...

C’est envahissant, les courgettes… Magnanime, j’en ai offert à tout le quartier. J’avais des longues, des dures, des grasses, des mûres, des ovales, des épaisses, des parfumées, à la disposition de leur convoitise. Au début, ils m’amenaient leurs cageots et je les remplissais au goût de chacun. Un jour, rassasiés, écoeurés, comme moi, ils ne sont plus venus… J’ai commencé à alimenter les épiceries du coin puis j’en ai donné à droite et à gauche, à toute la région, à tout le pays. Les feuilles des plants de courgettes masquaient le soleil au reste de mes plantations ; c’est comme si elles aspiraient la terre pour nourrir leurs fruits et je n’osais plus entrer dans mon jardin…

Un matin pluvieux, j’ai vu un oiseau se faire happer par une de ces terribles fleurs cannibales !... J’avais toujours peur de perdre une main quand je tentais la récolte matinale… J’avais des cauchemars de courgettes où elles me chassaient de ma maison avec leurs fleurs géantes !... Les racines exploratrices éclataient le carrelage en buvant entre les carreaux !... Les courgettes bouchaient la cheminée et toutes les tuiles se soulevaient à l’humeur de leurs grossissements incessants !... Elles squattaient les wc pour s’abreuver dans la lunette et buvaient à tous les robinets !...

Un jour, mon chien a disparu. J’ai retrouvé son collier autour d’une courgette !... Un autre jour, c’est le facteur qui n’est plus venu ; j’ai vu le squelette de son vélo au fond du jardin mais je n’ai rien dit à personne… Les racines géantes pompaient directement l’eau de l’Isère à plusieurs kilomètres ; de loin, on entendait des rots monstrueux de courgettes venus d’outre-terre… On a déclaré la zone sinistrée. Des courges énormes ont envahi les jardins alentour et plus personne ne se risquait à passer dans le quartier, sauf des maris jaloux avec leurs femmes légères ou des épouses contrites avec leurs conjoints volages…

À cause de ces cauchemars, je ne savais plus rien du vrai ou du faux !... On a fait venir le ministre de l’agriculture au chevet de ma plantation !... On a retrouvé son papier de discours au fond du jardin, oui, à côté du vélo du facteur… A la rescousse, on a appelé José Bové pour détruire ma plantation !... Depuis, j’ai des courgettes moustachues !...

Maintenant, regardez !... Regardez toutes ces courgettes fanées qui courent au plafond !... Mais c’est plein de papillons blancs tout autour de moi !... Ils me piquent !... Aie !... J’ai oublié de traiter !...  Comment ça ?... Des infirmières ?!... Attendez !... On frappe encore à la porte de ma chambre !... Oui, monsieur le docteur, c’est la courgette géante !... Elle vient me prendre !... Au secours !... Au secours !...