22 juin 2019

Une si belle journée ! (maryline18)

 

Calée sur le siège de ma voiture refuge, j'appuie un peu plus sur l'accélérateur.

La radio passe une chanson nostalgique de Maurane, j'augmente le son et ses regrets s'insinuent jusque dans mes entrailles, à me faire mal. Il faut souffrir pour tuer, peu à peu, la douleur cachée. La journée est si belle, est-il inconvenant d'être triste alors qu' il fait si beau ?

Je manque d'air, j'étouffe. J'ouvre ma vitre. Un courant d'air fou s'engouffre et me gifle la face sans ménagement. J'accuse le coup et monte le son encore un peu plus. La départementale se déroule devant moi comme un jeu de piste à travers la campagne vallonnée. J'accélère encore, la vitesse me grise. Mes mains serrent un peu plus le volant.

Il suffirait d'un écart, d'une seconde d'inattention, d'une maladresse pour en finir avec cette tristesse...On incriminerait une fois encore l'imprudence et tout rentrerait dans l'ordre, dans les statistiques. Je leur offrirais ma mort en kit. Il ne leur resterait qu'à rassembler les morceaux, qu'à reconstruire la chronologie d'un accident banal. Tous ces étrangers à mon chagrin, continueraient leur chemin, accusant au passage la fatalité ou bien mon inconscience.

La journée est si belle, serait-il inconvenant de mourir alors   qu'il fait si beau ? Je croise des femmes, des hommes, des familles, des couples...Leurs visages passent trop vite pour pouvoir y lire quelqu' humeur. Sont-ils heureux, malheureux, confiants, inquiets, résignés, amoureux ? La belle voix de Maurane, comme venue de là haut, berce mon coeur et je chante avec elle son amour perdu.

J'avale les kilomètres, je rejoins les nuages qui m'attendent au sommet de chaque côte. Je plane et les platanes accompagnent mes descentes, de plus en plus rapides, de plus en plus risquées. J'aimerais ne plus m'arrêter, rouler, rouler, jusqu'à expulser ma peine.

"TOI, a...ahhhh...,TU ES MON AUTRE, la force de ma foi, ma faiblesse et ma loi.." Je crie ma folie, mon amour, mon désespoir, investie de l'envie d'en finir...Seule Maurane me comprend et m'accompagne à cet instant. Je négocie de plus en plus mal les virages qui semblent me défier mais je suis lancée, déterminée...Je n'ai plus peur de rien, pourvu que ce soit ma destinée.

Elle chante encore avec moi : "ça casse comme un verre en cristal contre le métal, issue fatale, éclat d'étoiles "! Pourquoi es-tu partie Maurane, toi si belle, si vivante dans ton besoin d'aimer et d'être aimée, pourquoi ? ta voix chaude comme une larme qui ne ment pas, se répand et comble le vide, l'espace inutile de ma vie.

Fait-il trop beau pour pleurer, c'est une si belle journée ? Mes larmes dévalent la pente abrupte de mes joues...je laisse couler l'amertume de mes espoirs déçus, de mes joies étouffées de mes projets avortés.

-"J'arrive Maurane...!"

C'est le virage de trop, le plus beau, le dernier peut-être...la voiture qui me fait face ne peut se rabattre. Un tracteur l'en empêche, bien malgré lui. Pourquoi entreprendre ce dépassement sur cette route sinueuse avec une bagnole qui n'a rien sous le capot ? C'est donc la fin ? Il faisait si beau ! Je lui balance une salve d'injures et appuie de toute mes force sur le frein. Me voilà dans le fossé, coincée entre l'airbag et le volant.

Est-ce Maurane qui a braqué ou moi, je ne m'en souviens pas...J'aurai du retard, mais elle m'attendra.

 

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Tempête de grêle (Pascal)


Ce matin, les visages sont tendus, les traits sont tirés, les yeux sont cernés ; la nuit a été courte et pleine de réflexions sur la relativité de l’existence. On était riches de tout ce qu’on possédait, de tout ce qu’on avait entassé, à force de crédits et de privations et, tout à coup, on apprend à faire sans. On prend connaissance du vide, on philosophe, on se dit qu’on est survivants, et n’est-ce pas le plus important ?...  

On va chercher dans la mémoire des plus anciens le même chambardement mais on ne trouve pas l’inconscient réconfort du déjà vu. On se croirait l’an zéro, à l’aube d’une nouvelle ère où tout est à reconstruire, où tout est à refaire. Tout à coup, nous sommes les précurseurs de cette catastrophe surnaturelle ; nous ferons date, on fera appel à notre mémoire pour justifier, à l’avenir, pareille calamité. On prend la mesure du pouvoir de la nature et, inversement, celle de notre insignifiance terrestre. C’était une bourrasque chargée de haine et de grêlons épais, d’injures et de tourbillons venteux, remplie d’une indicible noirceur effarante, plus sombre que la nuit la plus épaisse…  

Hier, l’enfer avait entrouvert ses portes ; son pouvoir dévastateur est bien plus fort que toutes les prières réunies ; le Mal a encore de beaux jours devant lui pour nous les rendre plus funestes.
En ville, les voitures sont martelées d’impacts, les pare-brise, les lunettes arrière et les fenêtres des portières n’existent plus. Les platanes de l’avenue Jean Jaurès sont tous mâchurés ; les vitraux de Saint Barnard ont été mitraillés par une inquisition aveugle et revancharde. À l’intérieur du monument, les débris de verre en couleur sont comme des étincelles de procession sans flamme. Les gouttières des toitures sont agonisantes, les vitrines des magasins ont volé en éclats, les bâches se sont envolées, les oiseaux se taisent et cherchent leurs nids et leurs petits…

Partout, il règne une atmosphère de désolation. C’est un cauchemar grandeur nature ; on voudrait se réveiller, remonter le film à l’envers et reprendre le tournage, ou bien couper la pellicule, enlever ce terrible fait divers. On voudrait sauter cette journée, revivre le mois sans ce quinze juin assassin.
Égarés, les gens errent dans les rues ; personne n’arrive à réaliser l’ampleur du fléau qu’ils viennent de subir. Ils cherchent dans le malheur des autres à atténuer le leur, ils se regroupent pour partager des mots simples de réconfort.
Abrutis d’épouvante, ils regardent le ciel, inquiets de ce petit nuage ; ils sursautent à la porte qui claque dans un courant d’air ; ils rentrent la tête au moindre coup de vent. Le traumatisme court dans les veines de tous ; il faudra des années pour soigner nos plaies…

À la campagne, au jeu du massacre, dans les traces de la tourmente assidue à la destruction, les paysages sont apocalyptiques. Des tonnes d’abricots jonchent les rangées d’arbres ; des noyers sont déracinés, des champs de maïs sont hachés ; il y a même des cultures dont on ne pourrait plus dire ce que c’était. D’innombrables floquets d’arbustes jonchent la route ; elle en devient un chemin aux contours approximatifs. Il y a des villages alentour où toutes les maisons sont bâchées. Des poteaux électriques sont renversés ; ils ont emporté avec eux leurs fils et c’est un enchevêtrement inextricable qui pendouille dans leurs armatures ; on voit des camions de pompiers qui sillonnent la campagne…  

Dans le petit bar, rescapés du bombardement, les gens sont hagards ; zombis, encore terrorisés, ils sont les tristes héros d’un mauvais scénario et ils se regardent comme des survivants. Tous les sinistrés se resserrent ; chacun voudrait puiser un peu de compassion dans le regard de l’autre mais il ne lui amène que ses propres misères, comme un écho plus puissant de détresse. Ici, on recherche le pansement des mots consolateurs ; là, on retient ses larmes parce qu’il nous reste des bribes de pudeur, pas encore arrachées par cette maudite tempête.
Les uns quantifient le drame, ils parlent d’assurance, du nombre de tuiles cassées et des vitres des vérandas explosées ; parce qu’il faut rapporter son malheur sur quelqu’un d’autre, ils en veulent même au maire comme s’il était le responsable de cet holocauste. Les autres se taisent parce qu’il n’y a rien à dire, parce qu’ils ont trouvé ici plus sacrifié qu’eux ; on garde son affliction comme une maladie intérieure et on va se la soigner en solitaire, avec les onguents des pertes et des profits…  
Et moi, qui me plains parce que j’ai seulement deux vitres pétées à la maison ; j’aurais l’air malin si moi aussi j’argumentais mon malheur, au milieu des vrais sans-abri. Aussi, je me tais ; je compatis, je hoche la tête, je partage la douleur, mais je me sens plus inutile qu’un toréador, un jour d’arène sans taureau…  

Mais les habitants de la Drôme sont des durs au mal ; ils courbent l’échine, ils râlent, ils plient mais ils ne rompent pas. Écoutez ! Il revient déjà, le rire innocent des enfants ! Regardez ! Les hirondelles sont revenues ! L’espoir renaît ! N’est-ce pas la preuve d’un futur meilleur ? On va reconstruire, en kit, s’il le faut ; on va panser les plaies, ranger ces mauvais souvenirs et recommencer à sourire. De toute façon, le soleil est revenu ; celui-là, il revient toujours après la tempête. Le ciel est si bleu, si candide, si lumineux, on ne pourrait pas dire, en le regardant, qu’hier après-midi, il transportait tout un cortège d’acharnement, de malheur et de destruction…

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J'aime les kits ... (Lecrilibriste)


Au milieu de tous les kits
j'aime les kits insolites
dont la notice explicite
ne pose aucune limite
et montent grâce au mérite

Quitte à me répéter
j'adore  les kits à monter

J'ai trouvé un kit
d'un beau site poétique
qui proposait  une suite
de petit's phrases inédites
présentant des rimes en ite

Quitte à me répéter
j'adore  les kits à monter

J'ai foncé sur la pépite
fortuite et cosmopolite
de cette aubaine émérite
d'un bon père archimandrite
et aujourd'hui j'en profite

Quitte à me répéter
j'adore  les kits à monter

J'ai enfin monté le kit
d'une  guérite composite
pour un ami annamite
qui voulait mettre en orbite
un kilo de dynamite

Désolée de vous quitter
la guérite a explosé ...

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Kit (Vegas sur sarthe)

 

Procrastiner je crois que c'est remettre à deux mains ce qu'on peut faire avec une seule

J'en étais là de ma masturbation intellectuelle quand Germaine a déboulé sous l'appentis où je poursuivais le montage de ma tondeuse à gazon en kit.
Tu sortiras les poubelles, chou” m'a t-elle susurré de cette voix de crécelle dont raffolent les voisins à l'heure de la sieste alors que je cherchais bêtement la mèche de la bougie.
Je n'ai jamais compris pourquoi la délicate opération de transport des poubelles est le propre de l'homme alors que la vue de mains féminines cramponnant les anses et celle d'une croupe vacillante au bord du trottoir sont un ravissement pour les yeux... bref je venais d'écoper de cette corvée rébarbative et dégradante pour un mâle normalement constitué.

Tu sortiras les poubelles, mon petit chou” répéta t-elle en écho tandis que l'homme au sommet de son art s'essuyait le front d'un ample revers de main crasseuse, soulignant ses rides viriles d'un sillon de cambouis qu'aurait envié Jean Gabin dans la Bête humaine.
J'eus alors droit à un baiser fougueux doublé d'un balayage de cheveux embroussaillés aux fragrances head&shoulder Air fresh car ma Germaine le vaut bien.
Je compris que pour elle la coupe était pleine et sans doute aussi les poubelles.

J'ai marmonné un “J'le f'rai demain” auquel a répondu un “Demain, ça s'ra trop tard” et j'ai repris mon autopsie: chant stérile, clés à haleine, compresses ou plutôt sparadrap, Chatterton ; Germaine m'observait, admirative mais surtout impatiente.
Depuis le premier jour j'avais aimé cette ténacité chez Germaine, cette manière de camper sur sa ligne de front avec ses yeux revolver prêts à défourailler, sa choucroute blonde à la Pamela Anderson et ce tremblement de la lèvre inférieure qui ôte toute envie de quémander un baiser.
C'est ainsi que je l'aime... rebelle, belle et rebelle – c'est marrant, ça rime avec poubelle – indomptable!
C'est le mot qu'elle emploierait mais je préfère têtue.
Têtue c'est moins blessant qu'incurable et je n'ai pas envie de la blesser à cet instant crucial où je sens que cette foutue tondeuse à gazon va finir au fond du garage avec l'aspirateur en kit, le banc de musculation en kit et tous ces objets qui se ressemblent mais ne s'assemblent pas.
Rien ne ressemble plus à un kit qu'un autre kit, un ensemble de pièces détachées destinées à être attachées au moyen d'une notice alambiquée, bref c'est l'instant que Germaine choisit pour entamer les négociations à coups d'arguments crescendo:
et que les éboueurs passent demain matin à cinq heures pétantes
et que si on manque l'heure pétante il faudra se farcir dix bornes jusqu'à la déchetterie qui sera fermée
et que tous nos voisins eux ont déjà sorti leurs poubelles
et que si la tondeuse finit par démarrer il y aura de l'herbe coupée à jeter dans une poubelle pleine

et pour finir, l'argument qui tue: sa mère arrive ce soir et elle ne supportera pas une odeur de rat crevé!

J'évacue son sarcasme sur mes capacités à monter un kit car j'ai une bonne raison de m'étrangler: “Ta mère débarque ce soir?”
Les yeux revolver crachent le feu façon Kalachnikov :”Ma mère ne débarque pas... elle nous rend visite”
Je ne me risquerai pas à faire une comparaison entre un débarquement et l'arrivage de trois grosses valises et deux labradors séniles.

La prochaine fois, si j'ai le choix je choisirai une auto-portée”
Germaine explose :”En vingt ans t'avais jamais parlé comme ça d'ma mère!”
Le tournevis m'échappe des mains :”Euh... j'parlais d'la tondeuse, poussin”
Poussin ravale un sanglot, remet de l'ordre dans sa choucroute et resussure :”Alors tu vas me les sortir ces poubelles, hein chou?”

Le marteau est parti tout seul. Je le jure

 

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Kit (Laura)

 

Pour certains,  les meubles à monter sont des épreuves entraînant des colères sans limites;

Pour d'autres, c'est juste une tâche de la vie, voire un jeu, ils méritent  bien un accessit.

Pour ma part, je n'ai pas besoin de kit de survie si je t'ai toi et un livre  qui m'agite.

Si notre rencontre fut fortuite, notre couple s'est construite comme un vrai kit:

De la souffrance, des colères, de la patience, des déménagements et des coïts.

Tu sais(presque) tout faire et dans les situations critiques, mon admiration, tu mérites.

Moi, j'ai dans la tête des prétérits,  des préraphaélites, des choses qui se récitent.

Tu m'as donné du sens pratique et je t'ai donné le goût des musées qui m'habite.

Parfois, on s'irrite, on évite, on essaie au moins mais jamais on se quitte vraiment.

Car tu es mon mari, mon amant, mon ami, mon compagnon, mon satellite.

Et autour de toi, j'oublie d'être une ermite et comme une lune, je gravite.

Tu m 'habites, m'invites, tu es mon kif, mon tout, mon toi, mon kit

Même quand on n'avait plus rien, tu étais là et même notre vie en kit

N'était rien dés que je t'avais, toi et un livre car sans vous, je suis en kit.

 

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15 juin 2019

Défi #564


N'oubliez pas la notice !

Kit

 

5644

 

 

5641

 

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Tian'anmen, LBD et toutes ces sortes de choses (Joe Krapov)

La pierre angulaire
De tout militaire
C’est la jugulaire.

C‘est à elle qu’il incombe
De protéger des bombes
Sa petite calbombe :
Faut pas que son chapeau tombe !

Elle maintient le casque
Sur sa cervelle flasque
Où jamais un pourquoi
Ne reçoit 
De Parc’que

Parce que le « Scrongneugneu »
Le « Jeveuxpasl’savoir »
Le « Silence ou l’mitard ! »
Sont la pierre angulaire
De ce discours vieux jeu
Des hommes de pouvoir 
Qui manient le bâton :

« Jugulons ! Jugulons !
Jugulons les motions, 
Les passions, les pulsions, 
Les questions,
Les revendications
Des jeunes à cheveux longs
Telle est notre chanson !

Si tant est que l’on puisse, 
La jugulaire serrée,
Emettre un son de voix
En tapant sur son fils
Ou en tirant dans le tas
Au nom de la police ! ».

 190608 Nikon 086

Photo prise dans la cathédrale de Nantes 
le 8 juin 2019

Eh bien alors, militaire ?
On oublie sa jugulaire ?
Bataillon discipinaire !


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En route par bongopinot

b


Mon chapeau sur la tête
Jugulaire au menton
Sur mes yeux mes lunettes
Autour du cou un foulard en coton

Sac à dos sur les épaules
Dans mes mains des bâtons
Dans les poches des babioles
Je quitte mon habitation

Je pars un peu à l’aventure
A la rencontre de paysages
Des moments faits sur mesures
Se ressourcer près d’un rivage

Puis se balader dans les villages
Partagée entre la mer et les terres
Je côtoie des maison à colombages
Une pause regarder les bateaux et le phare

Un tour en forêt je passe près des falaises
Puis je longe une prairie vallonnée
La côte fleurie, la plage ma parenthèse
Et le retour chez moi à la nuit tombée

Mon chapeau sur la tête
Jugulaire au menton
Sur mes yeux mes lunettes
Autour du cou un foulard en coton

Sac à dos sur les épaules
Dans mes mains des bâtons
Dans les poches des babioles
Je rentre me reposer à la maison

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La Garde d’Honneur (Pascal)


Ce grand jour de cérémonial, pour je ne sais quelle cérémonie protocolaire, le vice-amiral d’escadre, aussi commandant de la zone maritime, et aussi préfet maritime de la méditerranée, nous faisait l’insigne honneur de monter à notre bord. Aussi, à cette date, il valait mieux se planquer, se faire porter pâle ou tenter tout autre subterfuge, pour disparaître du bord…  
Manque de bol, un péremptoire : « Dupont ?!... Dupont ?!... Vous ferez partie de la Garde d’Honneur !... », lancé devant le poste des mécanos, par le cipié* machine, tua net toutes mes velléités d’absence…

L’immaculée jugulaire ajustée au menton, en grande tenue de sortie, nous étions magnifiques. Les coiffes de nos bâchis étaient impeccablement repassées ; au centre de cette mire si blanche, notre pompon épanoui était plus rouge qu’un soleil finissant ; nos cols bleus amidonnés rivalisaient avec le cobalt du clapot ombreux. Nos chaussures ? Elles éblouissaient évidemment nos regards mais on ne pouvait s’empêcher d’aller les frotter encore derrière la jambe du pantalon, comme un réflexe instinctif d’excellence.
Tels des Narcisse cérémonieux, dans le reflet de la peinture du pont, refaite pour l’événement, on pouvait s’admirer à loisir…  

Nous avions récupéré les fusils à l’armurerie et un des saccos nous entraînait à la manœuvre des « Garde-à-vous !... », des « Présentez arme !... » et des « Reposez arme !... » à la cadence de la perfection requise qu’il réclamait pour cette auguste visite.
Tour à tour, nous fûmes inspectés par le capitaine d’armes, puis par l’officier de garde, puis par le pacha lui-même, soucieux de son avenir. Jusque dans les moindres détails, tout devait être parfait ; il en allait des avancements, des affectations futures ou des réflexions en forme de crachin avant la tempête…  

À la coupée, en rang irréprochable, on attendait sans fébrilité la suite du programme. Véritables marins d’apparat, nous étions altiers, jeunes et fringants ; il se dégageait de notre alignement une forme d’arrogance, une fierté militaire que rien n’aurait pu perturber. Mine de rien, cette tenue de mataf, c’était mon premier costume et, un peu bleu, un peu blanc, un peu rouge, ce n’était pas n’importe lequel. À part les ourlets, il n’y avait pas de retouche à faire ; m’man disait que j’avais la taille mannequin ; aussi, il m’allait comme un gant…  

De temps en temps, pour nous maintenir dans le tempo du grandissime événement, on nous commandait encore et encore des efforts de redressement, avec des « Garde-à-vous !... » rigoureux, gueulés avec rudesse. Au repos, l’arme au pied et le pouce dans le ceinturon, on envisageait le futur avec nos impressions intimes en liberté, celles que personne n’aurait pu inspecter…

Tout l’arsenal semblait attendre cette prestigieuse visite. Le soleil avait mis des couleurs sur les points chauds et les ombres claires-obscures jouaient à cache-cache avec les quelques nuages passagers. Parfois, un éblouissement soudain arrivait de la ville comme un clin d’œil, un rappel à l’amusement nocturne, un semblant de désamorçage dégonflant ce pompeux rituel. Bizarrement, cela inversait la tendance ; tout ce qui arrivait de là-bas devenait réel et cette attente longuette était intemporelle.
À force de tendre l’oreille, j’étais capable de discerner le bruit d’une clé tombant sur un glacis devant un hangar, de reconnaître des éclats de voix sur un autre bateau, le teuf-teuf d’un pointu allant récupérer ses casiers, un impromptu klaxon, une vitesse qui passait mal, un coup de frein, dans les profondeurs d’un paysage plus vivant que le nôtre.
Parfois, le clapot giflait un peu plus fort le dessous du quai et il me semblait distinguer un borborygme sous-marin qui crevait la surface. Quand les aussières du bateau se tendaient, il y avait des craquements dans les tresses du cordage comme si elles étaient capables de s’essorer encore.
Des coups de vent ramenaient des remugles de parfums iodés ou bien des odeurs approximatives de cuisine, ou bien encore des senteurs de pinède, comme si le Mont Faron s’était soudainement invité à bord…  
On chuchotait, on avait quelques bons mots ou quelques observations amusantes à confier au collègue d’à côté, mais l’officier commandeur de la Garde d’Honneur, d’un simple froncement de sourcils, remettait toute la pesanteur de sa loi sur notre rang. Quand une voiture passait au loin, tout le monde rectifiait inconsciemment la position…

Debout sur le pont, cela faisait plus de trois heures qu’on poireautait ; la bâche en arrière, le soupir en bandoulière, on transpirait, on mâchait notre jugulaire comme un chewing-gum de lassitude ; haut perché, notre pompon avait dû flétrir au soleil. Courbatus, on se supportait mal en dansant d’un pied sur l’autre ; nos semelles collaient au pont comme si la peinture fondait sous la virulence de la chaleur, maintenant omniprésente.
L’atmosphère était tendue et puait cette même peinture jusqu’à nous donner mal à la tête. Le silence du bateau n’était plus une déférence officielle mais un grand malaise général…  

Dans les rangs, ça commençait à râler, même avec les regards réprobateurs des gradés, eux-mêmes désabusés. On espérait qu’il se pointe enfin, cet amiral et toutes ses étoiles, lui et sa clique, lui et tout son déferlement de saluts protocolaires, lui et tous ses sourires pincés de grand manitou de la Méditerranée…  

Les odeurs de bouffe de la cuisine, l’insolation, les vapeurs nocives de la peinture, je ne savais plus comment me tenir tellement j’étais nauséeux. Tout à coup, j’ai eu envie de jeter mon flingue par-dessus bord ! Dans ma logique, c’était devenu la seule issue possible pour sortir de ce cauchemar ! C’était évident ! Qu’importe, qu’ils me foutent en prison !... De toute façon, je voulais être à l’ombre !...

Sortant d’une coursive, un pimpant planton vint chuchoter quelque chose à l’officier responsable de la Garde d’Honneur. Dans un geste de dépit, celui-ci nous fit rompre de notre alignement tellement solennel. L’amiral ne viendrait pas ; la cérémonie était reportée à une date ultérieure. C’est à ce moment que je jetai mon fusil à la mer…




*Cipié : Commandant Machine

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