Tous les matins, quand elle se gare devant la vitrine du bar-presse-tabac, sa grosse bagnole frotte contre une haie d’épineux et cela ne semble pas la déranger. Pourtant, la carrosserie morfle ; de ma place, j’entends distinctement les griffures geindre et s’allonger sur la peinture de l’aile…  

La quarantaine ? Sans doute. Le dos voûté, sa démarche est usée, ses traits sont tirés comme si elle était déjà fatiguée de sa journée qui n’a pas encore commencé. Quand elle rentre, un instant, c’est un peu la vedette du spectacle, la diva.
Ici, comme dans un théâtre, chacun est à sa place. Le pochtron tient son pilier, le livreur de bière recompte ses fûts, la tenancière ses sous, et des retraités à vélo parlent toujours de leur itinéraire montagneux sans jamais s’en aller. Italiens, turcs, maghrébins, arméniens, il y a aussi les gratteurs de Millionnaire ; à la place de leurs cartons, si on leur mettait des instruments de musique sous les doigts, ce serait un grand orchestre international révisant la symphonie de la Française des Jeux…   
Elle bise les habitués, serre quelques mains et jette négligemment son sac à ses pieds. Sans le montrer, elle cherche sa silhouette dans les reflets des glaces du bar et elle y arrange sa chevelure d’un geste machinal. Parce qu’elle n’a pas encore bu son café, je la sens plutôt prête à rentrer dans le lard à quiconque pourrait la contrarier ; elle n’est pas le genre de personnage qu’on a envie d’approcher.
Un peu voyeur, un peu moqueur, je la regarde plutôt comme un animal de foire ; on dirait qu’elle porte son sac d’emmerdes comme un fardeau quotidien ; aller au boulot, ce n’est pas son truc…

Il y a des femmes qui s’assument en tant que femmes ; féminité, charme, séduction, c’est dans la panoplie naturelle de leur condition. Vêtements, coiffure, parfum, maquillage, talons, etc., en sont les atours, les outils d’ensorcellement qu’elles portent au quotidien. La mienne (celle qui vient d’entrer dans le bar) a de la peine à s’assumer en tant que femme. Sans être hommasse, elle a quelques difficultés avec son arsenal vestimentaire. Un peu ronde, elle n’a pas la taille pour être à la mode, alors elle a adapté son style à sa convenance et le goût n’est pas au rendez-vous.
Comme il est malséant à un ouvrier d’entrer dans un lieu public avec sa combinaison de travail toute dégueulasse, je lui trouve l’inconvenance de ne pas être à la hauteur de sa qualité de femme. Mais elle s’en fout ; la considération des autres, c’est un sujet qui ne l’effleure pas. La femme libérée a le laisser-aller des hommes.
Après tout, peut-être que les mâles, ce n’est pas son truc ; peut-être que les canons de la séduction actuelle ne sont plus ce qu’ils étaient hier ; peut-être qu’elle ne cherche pas à séduire. Pourtant, elle porte quelques affiquets multicolores qui brillent, qui brinquebalent ou pendent comme des trophées de bazar, autour de son cou et de ses poignets.   
Un instant, elle attire l’œil, elle soulève l’intérêt mais il est de courte durée. Quand elle fait des efforts de déguisement, c’est d’une élégance plus que relative ; le haut et le bas sont dépareillés, le ventre dépasse, les chaussures sont inadaptées. Je me dis qu’elle n’a peut-être pas eu le temps de choisir dans sa garde-robe le vêtement le plus approprié à sa journée ; je crois plutôt qu’elle attrape ce qui lui tombe sous la main pour s’habiller en vitesse…  

Récemment, elle avait endossé un chemisier avec un décolleté largement échancré ; le soutien-gorge trop petit qu’elle portait faisait déborder sa poitrine dans une ampleur grassouillette et moche, à mille lieues de ce qu’il aurait dû laisser entrevoir.
Un jour, elle avait enfilé un jean tellement serré qu’on voyait l’empreinte de son sexe saucissonné entre les coutures du tissu. Une autre fois encore, la robe blanche et vaporeuse qu’elle portait laissait facilement entrevoir un minuscule string noir, perdu dans le mouvement ondulatoire des fesses de sa détentrice. Non, elle, ce n’est pas le charme qui l’enveloppe ; si elle crée le silence sur son passage, ce n’est qu’au prix de la vulgarité et elle en détient la palme du bar.
Aussi, en mode licencieux, les hommes la regardent, non pas pour ce qu’elle de beau mais plutôt comme une suggestion équivoque, un interlude à fantasmes lubriques, dans l’environnement matinal.
Sur la scène, le teint couperosé, malgré son blanc, le pochtron vire au rouge, le livreur de bière a les yeux qui piquent, la patronne intègre recompte encore ses sous, et les cyclistes parlent de montagnes et de vallées en enroulant, du bout de leurs doigts, une moustache en guidon de vélo qu’ils n’ont plus. Il y a même des soupirs sur la partition des joueurs invétérés…  
 
Elle prend ses jeux à gratter, son paquet de clopes au tabac et, plan-plan, elle file s’installer à une table, à l’extérieur ; quelques minutes plus tard, le serveur lui apporte sa tasse. Ce matin, un bandeau en faux léopard ceignait de guingois son front, en retenant ses cheveux dans un ordre imaginaire ; son tee-shirt, abandonnant les impressions racoleuses du fabricant, avait imprimé toutes les formes de sa maîtresse ; boudinée dans un pantalon trop serré, elle arrivait pourtant à marcher en se déhanchant sur la pointe de ses souliers à fines semelles. Dans son safari matinal, était-elle le tendre gibier ou la terrible chasseresse ?...  
Et si son charme, c’était justement de ne pas en avoir ! Les femmes ont tellement de sortilèges pour arriver à leurs fins ! Sans avoir l’air d’y toucher, elles nous jettent leur poudre aux yeux ! Un jour de faiblesse, sans avoir rien compris, on se retrouve au pilori, piégés, attachés par leurs tentacules ! Brûlés par leurs yeux de braise ! Hypnotisés par leurs formes captivantes ! Bagués comme des vulgaires oiseaux sans envergure ! Et un soir, un soir, entre le froid et les courants d’air, la crève qui couve et les pieds glacés, tu te retrouves comme un c… à attendre que son petit chien pisse contre un lampadaire de la rue !... Moi, je ne supporterais pas de voir les estafilades sur les ailes de la bagnole ! Parce que du consommable à trente-cinq mille euros, je n’en ai pas les moyens !...

Quand elle a rejoint la terrasse, il ne reste derrière elle qu’une vague odeur de sueur mélangée à un parfum qui devait être délicat… avant de rencontrer sa peau…