-" Tu danses ?"

Tu étais beau dans ton habit de fête, l'invitation était plaisante. L'orchestre attaquait par une valse lente, comme intimidé par nos pas hésitants. Tu voulais te distraire et moi je savais valser, l'occasion rêvée pour improviser... Tu m'as enlacée, bien décidé à mener la danse, mais te souvenais-tu des pas à compter ? " Un, deux, trois ; Un, deux, trois..." Je comptais tout bas. Je fermais les yeux sur tes mauvais pas.

Dans tes bras, la place du village semblait si belle, les lampadaires, tels des projecteurs, sublimaient notre aisance. J'étais en confiance et toi, tu souriais. " Un, deux, trois..." Ma jupe évasée tournait et je riais ; qui emportait l'autre dans ce tourbillon de bonheur partagé ? Il me semblait qu'on aurait pû tout danser : tango, lambada..., jusqu'à ce que tu regardes, hélas, ta montre !

D'un simple claquement de doigts, tu arrêtas la musique et s'éteignirent les lumières incandescentes de la " fête au village". Même les étoiles disparurent à cet instant précis. Les danseurs, tout autour de nous, se séparèrent, presque génés de s'être laissés emporter par cette musique entraînante. Il se faisait tard, bien trop tard...

L'heure n'était plus à la frivolité, il fallait rentrer. Retrouver ses habitudes rassurantes. Chacun rangeait ses éblouissements, ses pas de côté, ses rêves. Sans protestation, aucune, la nuit prit son poste et la lune, son tour de garde. Tout était en ordre.

Le jour se leva et m'offrit sa beauté triste. Les coquelicots étaient toujours aussi rouges, le ciel aussi bleu, les nuages aussi blancs. Privée de sommeil, je comptais encore : " Un, deux, trois ; Un, deux, trois..." Je saisis un abricot dans la coupe à fruits et le mangeai. Il n'avait aucun goût. Je m'entendis demander tout haut : " Mais quand les abricots retrouveront-ils leur goût ?"