Calée sur le siège de ma voiture refuge, j'appuie un peu plus sur l'accélérateur.

La radio passe une chanson nostalgique de Maurane, j'augmente le son et ses regrets s'insinuent jusque dans mes entrailles, à me faire mal. Il faut souffrir pour tuer, peu à peu, la douleur cachée. La journée est si belle, est-il inconvenant d'être triste alors qu' il fait si beau ?

Je manque d'air, j'étouffe. J'ouvre ma vitre. Un courant d'air fou s'engouffre et me gifle la face sans ménagement. J'accuse le coup et monte le son encore un peu plus. La départementale se déroule devant moi comme un jeu de piste à travers la campagne vallonnée. J'accélère encore, la vitesse me grise. Mes mains serrent un peu plus le volant.

Il suffirait d'un écart, d'une seconde d'inattention, d'une maladresse pour en finir avec cette tristesse...On incriminerait une fois encore l'imprudence et tout rentrerait dans l'ordre, dans les statistiques. Je leur offrirais ma mort en kit. Il ne leur resterait qu'à rassembler les morceaux, qu'à reconstruire la chronologie d'un accident banal. Tous ces étrangers à mon chagrin, continueraient leur chemin, accusant au passage la fatalité ou bien mon inconscience.

La journée est si belle, serait-il inconvenant de mourir alors   qu'il fait si beau ? Je croise des femmes, des hommes, des familles, des couples...Leurs visages passent trop vite pour pouvoir y lire quelqu' humeur. Sont-ils heureux, malheureux, confiants, inquiets, résignés, amoureux ? La belle voix de Maurane, comme venue de là haut, berce mon coeur et je chante avec elle son amour perdu.

J'avale les kilomètres, je rejoins les nuages qui m'attendent au sommet de chaque côte. Je plane et les platanes accompagnent mes descentes, de plus en plus rapides, de plus en plus risquées. J'aimerais ne plus m'arrêter, rouler, rouler, jusqu'à expulser ma peine.

"TOI, a...ahhhh...,TU ES MON AUTRE, la force de ma foi, ma faiblesse et ma loi.." Je crie ma folie, mon amour, mon désespoir, investie de l'envie d'en finir...Seule Maurane me comprend et m'accompagne à cet instant. Je négocie de plus en plus mal les virages qui semblent me défier mais je suis lancée, déterminée...Je n'ai plus peur de rien, pourvu que ce soit ma destinée.

Elle chante encore avec moi : "ça casse comme un verre en cristal contre le métal, issue fatale, éclat d'étoiles "! Pourquoi es-tu partie Maurane, toi si belle, si vivante dans ton besoin d'aimer et d'être aimée, pourquoi ? ta voix chaude comme une larme qui ne ment pas, se répand et comble le vide, l'espace inutile de ma vie.

Fait-il trop beau pour pleurer, c'est une si belle journée ? Mes larmes dévalent la pente abrupte de mes joues...je laisse couler l'amertume de mes espoirs déçus, de mes joies étouffées de mes projets avortés.

-"J'arrive Maurane...!"

C'est le virage de trop, le plus beau, le dernier peut-être...la voiture qui me fait face ne peut se rabattre. Un tracteur l'en empêche, bien malgré lui. Pourquoi entreprendre ce dépassement sur cette route sinueuse avec une bagnole qui n'a rien sous le capot ? C'est donc la fin ? Il faisait si beau ! Je lui balance une salve d'injures et appuie de toute mes force sur le frein. Me voilà dans le fossé, coincée entre l'airbag et le volant.

Est-ce Maurane qui a braqué ou moi, je ne m'en souviens pas...J'aurai du retard, mais elle m'attendra.