Ce matin, les visages sont tendus, les traits sont tirés, les yeux sont cernés ; la nuit a été courte et pleine de réflexions sur la relativité de l’existence. On était riches de tout ce qu’on possédait, de tout ce qu’on avait entassé, à force de crédits et de privations et, tout à coup, on apprend à faire sans. On prend connaissance du vide, on philosophe, on se dit qu’on est survivants, et n’est-ce pas le plus important ?...  

On va chercher dans la mémoire des plus anciens le même chambardement mais on ne trouve pas l’inconscient réconfort du déjà vu. On se croirait l’an zéro, à l’aube d’une nouvelle ère où tout est à reconstruire, où tout est à refaire. Tout à coup, nous sommes les précurseurs de cette catastrophe surnaturelle ; nous ferons date, on fera appel à notre mémoire pour justifier, à l’avenir, pareille calamité. On prend la mesure du pouvoir de la nature et, inversement, celle de notre insignifiance terrestre. C’était une bourrasque chargée de haine et de grêlons épais, d’injures et de tourbillons venteux, remplie d’une indicible noirceur effarante, plus sombre que la nuit la plus épaisse…  

Hier, l’enfer avait entrouvert ses portes ; son pouvoir dévastateur est bien plus fort que toutes les prières réunies ; le Mal a encore de beaux jours devant lui pour nous les rendre plus funestes.
En ville, les voitures sont martelées d’impacts, les pare-brise, les lunettes arrière et les fenêtres des portières n’existent plus. Les platanes de l’avenue Jean Jaurès sont tous mâchurés ; les vitraux de Saint Barnard ont été mitraillés par une inquisition aveugle et revancharde. À l’intérieur du monument, les débris de verre en couleur sont comme des étincelles de procession sans flamme. Les gouttières des toitures sont agonisantes, les vitrines des magasins ont volé en éclats, les bâches se sont envolées, les oiseaux se taisent et cherchent leurs nids et leurs petits…

Partout, il règne une atmosphère de désolation. C’est un cauchemar grandeur nature ; on voudrait se réveiller, remonter le film à l’envers et reprendre le tournage, ou bien couper la pellicule, enlever ce terrible fait divers. On voudrait sauter cette journée, revivre le mois sans ce quinze juin assassin.
Égarés, les gens errent dans les rues ; personne n’arrive à réaliser l’ampleur du fléau qu’ils viennent de subir. Ils cherchent dans le malheur des autres à atténuer le leur, ils se regroupent pour partager des mots simples de réconfort.
Abrutis d’épouvante, ils regardent le ciel, inquiets de ce petit nuage ; ils sursautent à la porte qui claque dans un courant d’air ; ils rentrent la tête au moindre coup de vent. Le traumatisme court dans les veines de tous ; il faudra des années pour soigner nos plaies…

À la campagne, au jeu du massacre, dans les traces de la tourmente assidue à la destruction, les paysages sont apocalyptiques. Des tonnes d’abricots jonchent les rangées d’arbres ; des noyers sont déracinés, des champs de maïs sont hachés ; il y a même des cultures dont on ne pourrait plus dire ce que c’était. D’innombrables floquets d’arbustes jonchent la route ; elle en devient un chemin aux contours approximatifs. Il y a des villages alentour où toutes les maisons sont bâchées. Des poteaux électriques sont renversés ; ils ont emporté avec eux leurs fils et c’est un enchevêtrement inextricable qui pendouille dans leurs armatures ; on voit des camions de pompiers qui sillonnent la campagne…  

Dans le petit bar, rescapés du bombardement, les gens sont hagards ; zombis, encore terrorisés, ils sont les tristes héros d’un mauvais scénario et ils se regardent comme des survivants. Tous les sinistrés se resserrent ; chacun voudrait puiser un peu de compassion dans le regard de l’autre mais il ne lui amène que ses propres misères, comme un écho plus puissant de détresse. Ici, on recherche le pansement des mots consolateurs ; là, on retient ses larmes parce qu’il nous reste des bribes de pudeur, pas encore arrachées par cette maudite tempête.
Les uns quantifient le drame, ils parlent d’assurance, du nombre de tuiles cassées et des vitres des vérandas explosées ; parce qu’il faut rapporter son malheur sur quelqu’un d’autre, ils en veulent même au maire comme s’il était le responsable de cet holocauste. Les autres se taisent parce qu’il n’y a rien à dire, parce qu’ils ont trouvé ici plus sacrifié qu’eux ; on garde son affliction comme une maladie intérieure et on va se la soigner en solitaire, avec les onguents des pertes et des profits…  
Et moi, qui me plains parce que j’ai seulement deux vitres pétées à la maison ; j’aurais l’air malin si moi aussi j’argumentais mon malheur, au milieu des vrais sans-abri. Aussi, je me tais ; je compatis, je hoche la tête, je partage la douleur, mais je me sens plus inutile qu’un toréador, un jour d’arène sans taureau…  

Mais les habitants de la Drôme sont des durs au mal ; ils courbent l’échine, ils râlent, ils plient mais ils ne rompent pas. Écoutez ! Il revient déjà, le rire innocent des enfants ! Regardez ! Les hirondelles sont revenues ! L’espoir renaît ! N’est-ce pas la preuve d’un futur meilleur ? On va reconstruire, en kit, s’il le faut ; on va panser les plaies, ranger ces mauvais souvenirs et recommencer à sourire. De toute façon, le soleil est revenu ; celui-là, il revient toujours après la tempête. Le ciel est si bleu, si candide, si lumineux, on ne pourrait pas dire, en le regardant, qu’hier après-midi, il transportait tout un cortège d’acharnement, de malheur et de destruction…