Tout le petit monde de la moto vous le dira. En bécane, la longueur des frissons est proportionnelle à l’enroulement des câbles dans la poignée d’accélérateur. Les vibrations incessantes, le grondement des pots, l’incertain paysage qui défile, c’est notre quatrième dimension, à nous, les « Fangio » de la vitesse. Le ruban du macadam, l’avant délesté se soulevant si facilement, les effluves des échappements de la bécane de devant, c’est notre environnement. La transpiration d’adrénaline, la gorge sèche, les longues apnées, les intenses accélérations jusqu’aux rupteurs, les freinages tardifs, la fourche qui s’écrase, les pneus qui partent en glissade, c’est notre œuvre de domptage, à l’entrée des virages. La corde, le genou frottant le bitume, le regard sur le fil d’un angle impossible, c’est notre aventure funambulesque. Aller conquérir d’inaccessibles millièmes de seconde, maîtriser encore et encore la furia des chevaux, aménager l’équilibre précaire, tutoyer la faute sans jamais tomber dans ses pièges, c’est notre bonheur, notre façon de respirer…

L’aube pointait son nez de ce côté de la piste, et les nimbes de la nuit, poussés par un vent frisquet, se dégageaient lentement vers un autre horizon encore ténébreux. Couché sur la machine, dans une intime complicité proche de l’amour, j’avais pris mon relais. Sensation extraordinaire, osmose véritable, j’étais dans la bonne vibration ; les pulsations de mon cœur s’harmonisaient avec les aléas du circuit ; je ne faisais plus qu’un avec ma machine. Poursuivant ce chien et dressant ce loup, j’enquillais les tours tel un métronome cherchant à accélérer sa partition. Aussi, j’engrangeais des secondes précieuses, diminuant d’autant plus le futur ravitaillement aux stands…

Dans l’hallucinant tunnel de la vitesse, le cœur bat à dix mille tours minute : ce qui est loin est déjà là, ce qui est là n’existe plus, ce qui est derrière n’a jamais été. Sur les images qui défilent en accéléré, dans la visière, les illusions fugaces se matérialisent et les réalités sont des édifices chimériques ; entre les deux, il y a nous, marionnettes fantasques, pilotes acrobates, fragiles héros tout risque, fonçant outrageusement, et repoussant nos craintes immatérielles devant les spectateurs abrutis de boucan. Tout analyser, tout reconnaître, tout traduire, tout anticiper, ne serait que pure folie attentiste, tergiversations d’outsider, début de couardise…

Les dernières ombres nuiteuses, habillées des premières brillances de la piste, couraient devant mes phares blancs. Tantôt je les dépassais sans coup férir, tantôt elles m’accompagnaient sans jamais me lâcher ; dans les reflets de ma visière, je les voyais applaudir ou bien se pencher pour tenter de me voir sourire, ou bien encore, se coller à moi comme des midinettes exaltées…
Cherchant ostensiblement la meilleure trajectoire, je rattrapais les attardés, je les doublais avec des manœuvres savantes et des louvoiements de grande maestria. Dans la grande ligne droite, je me couchais encore un peu plus sur mon destrier et je fonçais à tombeau ouvert, rejetant l’inconnu invisible, apprivoisant le futur, repoussant l’inconscience aux devoirs des certitudes des livres. Panneauté par mon écurie, je maintenais une furieuse cadence, flirtant maintenant avec le record du tour, à chaque passage ; sur les tablettes du classement général, j’avais relégué mes poursuivants à de lointains figurants…
Je savais où freiner, où accélérer, où changer de rapport, où je pouvais dépasser les motos moins rapides, quelles aspirations je pouvais prendre pour augmenter mon allure, comme un tremplin de vitesse, et tous ces détails infimes qui font d’un pilote chevronné un potentiel vainqueur…

Tous les voyants du tableau de bord étaient au vert ; éclair vif argent, aux reflets émeraude, aux scintillations d’or, la poignée dans le coin, tour après tour, je poussais ma Kawa dans ses derniers retranchements…

Tout à coup, droit devant ma machine, stupéfait, je vis un concurrent se vautrer, en une longue glissade, à l’entrée du virage ! Ce pilote éjecté, ce panache d’étincelles, ces volutes de poussière, ces grincements de ferraille tordue, ces odeurs âcres de pneus brûlés, était-ce un cauchemar sensationnel, une vision dantesque qu’on crée à force de s’être adapté aux tournis de la route, une projection fugace de l’Abîme pervers, quand on roule depuis trop longtemps à un rythme d’enfer ?...

Réflexe de survie, plus qu’acte de virtuosité, en redressant ma bécane, je passai entre les débris éparpillés sur la route ! Malheur ! Lancé tel un ricochet aux confins de la route, je montai à la verticale en heurtant l’insidieux vibreur ! Brimbalé dans la tempête de l’inévitable chute, je ne maîtrisais plus rien ! La force centrifuge voulait jeter mon corps de ce côté, la vitesse voulait éjecter ma moto de l’autre côté ! Désarçonné, je n’étais plus retenu à ma bécane que par mes mains serrant désespérément le guidon !...

Simple fait de course, une banale gamelle d’un pilote attardé, au petit matin cruel, et c’en était fini de ces vingt-quatre heures d’endurance ; adieu la couronne de lauriers, la coupe, les flashs des journalistes et la notoriété dans les journaux spécialisés ; peut-être, adieu… ma vie…

Au rodéo de ma machine cabrée, miraculeusement, le choc avec la roue arrière sur la bordure me remit en selle ! Au prix d’une cabriole extraordinaire, magie de la course ou chance inouïe, mes bottes se réapproprièrent les cale-pieds, mes gestes retrouvèrent leurs automatismes conditionnés, mes mains s’emparèrent des commandes du levier d’embrayage et de la poignée de frein !…  
Soudain, comme si le calvaire n’était pas encore terminé, je fus projeté en avant par une force incommensurable qui retenait ma machine ! J’eus le temps de me retourner pour constater les dégâts. J’avais déjanté !...  
Sous l’impact contre le vibreur, le slick avait éclaté et quitté son logement ! Maintenant, complètement désintégré, il restait des morceaux de caoutchouc prisonniers entre la jante et le bras oscillant...
 
Accroupi, fébrile et maladroit, saucissonné dans mon cuir trop serré pour ce genre d’exercice, j’arrivai finalement à extraire les résidus de pneu qui entravaient la rotation de la jante, maintenant, nue. Tout près, malgré les drapeaux agités des commissaires de piste, d’autres bécanes passaient en laissant mugir leurs échappements rageurs. Enfin, libéré de ces entraves, péniblement, je poussai ma Kawa jusqu’aux stands. Impudentes, amusées, papillonnantes, les chimères perlaient de sueur, derrière ma visière ; tout était à refaire…

Kawa victorieuse Le Mans 2019