Haute comme trois pommes, toujours effacée, qualifiée très vite, par tous, de petite fille timide et sage, c'est comme si mes mots mettaient trop de temps à trouver la sortie ; comme s'ils prenaient à chaque fois le plus long chemin parmis tous ceux qui se présentaient à eux, dans le labyrinthe complexe de mes pensées. 

Il se dressait déjà, dès mon plus jeune âge, juste derrière mes lèvres, des gardes bien veillants, dont le rôle était de contrôler un tas de choses. Ces vérifications demandaient beaucoup de temps. Ils voulaient s'assurer qu'il était absolument nécessaire de traduire en phrases mes impressions, des plus agréables aux plus hideuses, mais aussi mes envies, des plus saugrenues aux plus raisonnables, et enfin mes remarques, des plus intéressantes aux plus déconcertantes.

Ces personnages ne voulaient que mon bien être, enfin, il me semblait qu'ils me protégeaient.

Il est vrai qu'une impression trop vite exprimée en serait devenue tellement banale alors que celles qui restaient ainsi coincées, je les enjolivais de petites choses que je piochais ici et là, dans les films qu'il m'arrivait de regarder ou dans mes rêves. Je vous l'ai dit, tout ça prenait du temps. Quand je m'allongeais sur l'herbe, par exemple, et que le vent agitait les branches des arbres alentours, je fermais les yeux et le bruissement des feuilles me rappelait le bruit de la mer, celui des vagues léchant la plage. Je serrais plus fort les paupières et un kaléidoscope scintillant m'offrait les mille reflets argentés des rayons du soleil sur les flots. Je restais de longues minutes ainsi, j'étais bien.

Etrangement, pas une seule fois je ne me souviens avoir formulé l'envie d'aller voir la mer dans toute mon enfance. Mes envies, je ne cherchais pas à les matérialiser, à les réaliser, ni même à les formuler. Je vivais dans l'instant et les journées s'écoulaient.

Il y avait le monde et puis nôtre maison. Il y avait nôtre famille, mon père brutal, et puis tous les autres gens. J'avais la sensation que nous étions différents, de plus en plus d'ailleurs, en grandissant. Je n'aimais pas cette différence. Elle me pesait, me mettait mal à l'aise. J'aurais voulu être comme les autres, comme tout le monde. Je ne savais pas que cette image de "normalité supposée" que me renvoyait "les autres" était juste les éclaboussures de leur bonheur. Je me sentais  triste. Au fûr et à mesure que je grandissais, les remarques qui n'avaient toujours pas franchi mes lèvres n'en étaient pas moins devenues, plus structurées, plus légitimes mais aussi plus rebelles, plus dangeureuses. Les gardiens de mes pensées avaient vieilli en même temps que moi. Parler aurait été plus facile alors, mais n'était-il pas déjà trop tard, à quoi bon?  Il aurait fallu commencer par le début et ça faisait si longtemps que j'accumulais tellement de ressentiments, de peurs, d'humiliations, de déceptions et de colère.

Chaque étape à franchir avait été difficile : Le passage à l'école primaire (où je n'étais plus autorisé à faire la sieste dans un petit lit), le collège (où je m'égarais dans les couloirs), le lycée (où je ne parvenais à m'intégrer à aucun groupe de filles, lesquelles paraissaient tellement épanouies).

Toute cette souffrance, toute cette incompréhension  restait coincée, avec son vocabulaire approximatif, dans les méandres de ma pensée. Elle en tartinait les parois telle une mauvaise confiture de fruits pourris. Que pouvait-elle m'inspirer d'autre que la nausée. Je ne suivais plus en Mathématiques, en Anglais, en Sciences, et alors ! Je sèchais les interrogations, je prétextais des maux imaginaires pour ne plus aller en classe, et alors !

C'est drôle comme on n'interresse personne quand on ne perturbe pas la classe. Il aurait mieux vallu que j'adopte un comportement de déjantée, que j'insulte, que je crie...Au comble de ma malchance, j'étais bien élevée.

Il m'a fallu bien des années pour comprendre que la différence peut être aussi une chance.