L’orchestre jouait ses airs sur l’estrade, sous le grand barnum blanc municipal presque entièrement ouvert sur la nuit d’été, place du champ de foire. C’était des airs irlandais surtout, confondus avec d’autres d’Écosse, la plupart rendus un peu criards et faux, des morceaux que j’avais le malheur de connaître sous de bonnes versions. Le violoniste jouait toujours trop serré, le percussionniste trop vite ou trop lentement, et la guitare avait deux cordes mal réglées. Ce n’était pas précisément un massacre, plutôt de l’amateurisme, mais c’était quand même assez pénible pour mes oreilles fragiles et bien entraînées.

            Les gens nombreux ne semblaient pas s’en apercevoir, cependant. Une foule épaisse de campagnards buvait sur les tables autour des bières pression, parmi les lampions rougeoyants et bon marché, discutant dans le bruit, en habits probablement élus, en vêtements publics. Le pincement des instruments inondait ce tableau comme une averse sale, et la chaleur compacte donnait à toute cette compagnie une allure bovine et moite.

            À l’extérieur, de jeunes enfants en fuite s’amusaient avec des ballons. D’autres plus âgés attendaient probablement par groupes épars le moment de se glisser derrière les grands arbres pour se rouler des pelles, en masquant leurs émois et en frimant un peu de leur seconde bière avalée.

            Personne ne dansait devant l’orchestre, ce bastringue. C’est sans doute ce qui expliquait la fébrilité des musiciens : ils faisaient de leur mieux pour motiver leur public, les inviter à de joyeux épanchements, mais ils n’avaient pas encore l’expérience de savoir qu’on joue toujours assez mal quand on joue de son mieux.

            Je ne sais pas pourquoi j’étais venu. Ou plutôt je ne le sais que trop : le poème, ce soir, avait pris une mauvaise direction, une tournure impossible et improvisée, une sorte d’impasse surréaliste et déplaisante. Ma chambre de surcroît me paraissait étroite et sombre depuis des jours, étrangement et cruellement vide, une zone d’asphyxie où moi-même je n’étais plus sûr d’être. Rien qu’un noir improductif et terne occupait mes pensées, une survie monotone, un spectre éteint, quelque chose comme l’existence diffuse en moi d’un coma. Il y avait eu alors, surgissant de la torpeur, cet air de musique où j’avais jeté un regard par la mansarde : des silhouettes étaient apparues de l’autre côté de la rue, traversant le macadam et glissant sous la grande tente, un groupe au milieu duquel m’oublier un moment, de quoi observer extérieurement, de l’au-dehors de moi-même, un peu de place parmi laquelle disparaître – qui sait, pour mieux renaître ensuite ?

Sans conviction. Une curiosité bête simplement, peut-être. Regarder des choses, des gens. Le temps de prendre enfin une décision.

            Pas d’alcool, jamais, rien qu’une boisson sucrée pour me confondre au troupeau. C’était, je croyais, un de mes jours néfastes : j’appelle ainsi tous les jours où je me sens particulièrement invisible à autrui, où nulle conversation, nul propos que je puis tenir n’éveille jamais l’intérêt de quelqu’un ; des jours où j’erre à peine comme une ombre, quoi que je fasse ; des jours « à-côté ». J’avais donc mis des habits élégants pour parfaire le camouflage – un vêtement sans défaut inspire toujours la plus grande indifférence, les regards glissent dessus comme sur une forme lisse mais noble d’aspect, c’est-à-dire convenable, et là retombent les jugements et même les attentions les plus élémentaires. Je m’étais assis avec un verre, placé à une table de coin (cette expression n’est pas à prendre au sens littéral et géométrique : une « table de coin » est celle que l’on n’aperçoit pas à première vue, qui n’est pas située pour susciter l’intérêt et d’où, en somme, on peut regarder idéalement sans être vu), et j’adoptais depuis une heure ma posture d’insignifiance, une relative immobilité de confort, ponctuée d’une mine neutre comme un point déclaratif sec, de sorte que plus personne, semblait-il, n’avait pour moi le moindre égard.

            Un jour parfaitement « néfaste », donc.

            Toute cette foule entrait et sortait pesamment sous la toile, envahie de discordances et d’ivresse, grégaire à loisir, foncièrement désœuvrée et trouvant là de quoi feindre quelque occupation sociale et rassurante. Des hommes, parfois, lançaient en un cri pareil à toute espèce d’aboiement une remarque où se concurrençaient leurs statuts, rivalisant et se répondant par alternances courtoises mais aussi provocantes, veillant instinctivement à leur prédominance sur la meute. Les femmes acquises entendaient sans illusion ce chahut de mâles en goguette et en conquête, attentives toutefois aux changements de maître, prêtes à se renverser au plus fort et désireuses au fond de ces combats virils qui font toujours penser à des duels profonds. Les discussions inutiles et pleutres couraient sur le bois des tables et des bancs qui n’avaient jamais entendu, du long temps où ils avaient été arbres, tant de bêtises concentrées en si peu de minutes ; tout criaillait et grognait et musait et se plaignait dans le malheur humain des fêtes et des rires sinistres ; toute une tripotée d’individus identiques et stupides, déformés de stupeur lourde, du lisier d’homme ordinaire et vil parmi la campagne épanouie et belle d’une chaude nuit d’été.

            Cette multitude commune, je l’avoue, ne m’inspirait que des tripes et des sels. Mais peut-être avais-je délibérément adopté cette humeur opaque et bilieuse, belliqueuse même, où toute beauté, toute transcendance, nous évoque une ironie injuste. J’étais seul, il est vrai, et il y a dans toute solitude une désespérance contaminante. Mon œuvre inachevée ne pouvait, de toute façon, me laisser une sensation d’enthousiasme : elle sourdait, cette œuvre encore brouillonne et piètre, malgré tous mes esprits en recherche de divertissement, et inapte comme toujours à ne point me plonger dans deux songeries à la fois, je m’imaginais en loin comment améliorer cette pièce poétique sans devoir la déchirer toute entière, et je ne trouvais rien. C’était, à bien réfléchir, un travail de hasard, quelque chose de petit, d’accoutumé et de formel, et voilà pourquoi j’étais tout imprégné de déception et comme reclus de petitesse.

            C’est une réalité qu’un scientifique démontrera un jour certainement : il suffit que vous vous sentiez sombre, et objectivement tout ce qui vous entoure perd à vos yeux en luminosité d’autant de degrés. Objectivement, j’ai dit : les lunettes de soleil sont un outil superflu pour tout dépressif véritable.

            Cris gras, rires affreux, odeurs repoussantes de bière et d’aisselles, stridences pénibles et harmonies grossières, lueurs interlopes de vieille maison close, impression universelle de sexe plombé et inassumé, une gigantesque baisure salissante et vulgaire, monotone et bête. Même pas de quoi satisfaire un artiste cynique en quête d’étonnements louches à la façon d’un Baudelaire : trop déjà-vu, de l’exploré rebattu, de l’ordinaire insipide. Tout ce qu’on inhale trop souvent disparaît aux sens et perd de son pouvoir d’évocation : et pas la moindre intention d’exhumer cette disparition ; pouah !

            Mon verre finissait. Bon sang ! me répétais-je, pas même un enfant pour danser sur la piste ! Pas le moindre vermisseau de parent digne pour enseigner avec générosité l’art de l’émerveillement et du bonheur d’oubli. Les gamins rares se terraient, à moitié endormis presque sous les tables, ignorés comme des fardeaux restants de jour, tandis que les adultes gueulaient leur contentement manifestement un peu trop fort pour être sincères.

            Une lassitude lancinante achevait de poindre en moi. C’était une soirée propice, je jugeai alors, pour saisir le tiroir de mon bureau et m’emparer du vieux révolver à l’intérieur. On ne peut pas toujours gagner – voilà ce que je me disais. Parfois, il faut savoir laisser la place aux plus nombreux que vous, sans chercher à toutes forces à convertir. Voir ainsi une foule humaine, c’est comprendre combien tout est définitivement immobile et veule. Contre ça, il n’y a pas d’effort concluant, nul espoir de triomphe ou même de réussite partielle. Oui, en finir, plutôt. Sans tristesse. C’est bien : tu ne peux rien faire décidément, alors tu décides que tu ne feras plus jamais rien. Un succès, presque, d’admettre cela, un espoir, un soulagement : accepter enfin de ne plus désirer l’impossible.

            Et puis elle est apparue, cette femme un peu ronde, au milieu de la piste, avec des gamins autour – quatre. Je ne pense pas qu’elle était sous la tente avant cela, ou bien j’aurais aperçu au moins les enfants qui semblaient frais et accueillants – de bons gosses à l’ancienne, sans les occupations idiotes et les trucs virtuels. Les musiciens ont aussitôt souri, j’ai vu. Ils ont dû sentir un regain de confiance, l’agrément de jouer enfin pour la considération de quelqu’un, alors le violon a un peu desserré son crin, le percussionniste a retouché sa cadence, et la guitariste a compensé ses mauvaises cordes avec des accords différents et plus justes. Ça demeurait assez piètre, mais c’est devenu potable ainsi rehaussé de satisfaction et d’entrain, comestible même pour un palais de connaisseur comme le mien.

            Les gamins semblaient contents auprès d’elles : bambins charmants et rieurs comme tout, de différents âges, drôles, bien éveillés. Elle portait un chignon serré et des lunettes fines, l’air pas crâne du tout ni apprêtée, et surtout une belle bouche blanche et superbe, rayonnante – oh ! quelle bouche ! Vraiment, à voir cette bouche, il vous venait un irrépressible sourire de sympathie et de douceur, un cœur d’amour immense : c’était une bouche pleine de santé et de liberté comme on n’en voit guère, une bouche qui se fout des regards, et lumineuse aussi comme celle des gens ni aveuglés ni abrutis. Et elle se mit à bouger pour les enfants, sans pudeur, le regard épanoui, dans son léger embonpoint, sans coquetterie d’aucune sorte, et la petite fille à ses pieds riait tant que c’était beau comme une étincelle dans le noir, et les deux grands garçons fixaient vers elle des prunelles épatées et admiratives, et bien qu’elle ne sût danser au sens mécanique de l’expression, au sens artistique je veux dire, elle s’agitait assez bien pour paraître déliée et fluide, heureuse et vive, communiquant à ses jeunes partenaires une euphorie qui les emplissait d’évidentes délices. Ses mauvaises chaussures frappaient le sol avec assez de rythme étrange, et ses bras tendus vers la gamine en une ronde tournoyante ne paraissaient plus si épais dans l’emmêlement salubre et vital qu’ils faisaient avec les mains si fines et minuscules de l’enfant.

            Et moi, je buvais ce spectacle comme un extravagant, effaré de surprise et de bonheur – honoré presque ! – d’apercevoir tout à coup ce magnifique matériau humain, ému et concentré ; et autour de moi des gens hésitants tournaient la vue vers cette piste encore vide où poussaient tout à coup des gestes et de l’animation : je sentais en eux une tentation un peu rauque où résistait cependant la convention obstinée de s’être une fois assis résolument sans l’objectif de danser, et je crus entendre le nom de « Béatrice » susurré par un groupe de femmes à ma gauche qui regardaient nettement de son côté (mais ce nom n’était encore qu’un souffle pour moi, rien de concret ni de symbolique, rien en somme qui ne se liât en moi phonétiquement avec de l’affection ou de la littérature), et, observant de nouveau cette femme tendre que ne camouflait plus quelque vacarme atroce (le bastringue, décidément, reprenait forme humaine !), je devinai combien la solitude inévitablement la rendrait bientôt embarrassée et confuse au milieu de tous ces regards imbéciles et brutaux, même en dépit des gosses insouciants : fatalement, les gosses eux-mêmes distingueraient leur intrusion et leur anomalie parmi cette troupe immobile et hagarde, et avec la pudeur retardée qui est celle de tous les enfants se sachant agir d’une façon qui ne ressemble à rien de ce que fait leur entourage, ils achèveraient de se trouver envahis de honte et gâcheraient la pureté de cette fête que la femme avait si joliment improvisé pour eux. Et Dieu ! moi, je ne savais pas danser, j’étais le dernier des gesticulants ridicules sur une piste, mais aussi mon verre était fini, qu’aurais-je fait d’autre après cela, et est-ce qu’on fait un jour ou une nuit la moindre petite chose au monde si l’on résiste toujours à l’impulsion du moment ?…

            Je me levai, décidé, vide de tout mais pas de résolution, m’avançai vers l’orchestre où naissait, il me semblait bien, quelque fébrilité prometteuse, et puis m’approchai de la femme, cette probable « Béatrice » improbable, au moment même où l’un des enfants commençait à examiner autour de lui pour mesurer si son humeur était partagée ou disparate : elle me vit – c’était la seconde fille, plus âgée que la première entre les mains de l’adulte, huit ans environ ou peut-être un peu plus, qui me découvrit venir vers elle en pas comiques et dandinants et chaloupés de j’ignore-à-peu-près-quoi qui la firent rire d’une communicative lumière, et dans les airs de Siùl a Ruìn que l’orchestre avait rendu bizarrement entraînant, je ne parviens toujours pas à savoir pourquoi je me mis à chanter – était-ce pour lui plaire, elle ? était-ce par provocation contre eux tous, pour les faire chier avec leur bouserie ignoble ? et je chantai à tue-tête :

« I wish, I wish, I wish in vain,
I wish I had my heart again,
And vainly think I'd not complain,
Iss guh day thoo avorneen slawn. »

de ma voix ferme et désinhibée cependant qu’un reste de pudeur peut-être idiote m’aliénait toujours le regard de la femme, et l’orchestre n’était plus du tout un bastringue mais quelque chose comme l’extension d’une certaine âme, et l’atmosphère n’était plus chargée de tout ce dégueulis atroce et de cette pisse merdique où se baignaient naguère des larmes et des révolvers, mes chaussures vernies frappaient la cadence en bon rythme sûr comme dans les pubs étrangers d’autrefois, et j’étais fasciné tout entier dans cet œil vert de petite fille qui me donnait sa main et qu’il suffisait d’accompagner en joie simple et naturelle, et je crois que je riais aussi, tout en chantant ce macaronique des défaites de le bataille de Culloden, et, ce refrain gaëlique exhalé par moi dans la poussière et les sueurs enivrantes, je le livrai en témoignage et comme un hymne de fin du monde au terme duquel devront s’éteindre, mais le plus tard possible, toute la joie et toute la vie et tout l’espoir des hommes quels que soient leur nature et leur cœur :

« Shule, shule, shule aroon,
Shule go succir agus, shule go kewn,
Shule go dheen durrus oggus aylig lume,
Iss guh day thoo avorneen slawn. »

            Et quand la musique s’acheva – ce fut si vite arrivé ! –, d’autres gens dansaient déjà autour de nous et prenaient la suite de l’air qui venait : nombre d’entre eux avaient imité en animaux moutonniers l’entraînement satisfait de nos pas curieux, et je n’avais pas osé encore regarder la femme dans les yeux, et je n’avais pas non plus renoncé au tiroir et à la fin du monde, la petite fille avait glissé sous mes pieds, les garçons je les avais perdus de vue eux aussi, je décidai de retourner à ma place en songeant que ma place justement était dehors à présent, tout au-dehors de tout, et l’air où je m’engouffrai était bon et tiède sur les pelouses grasses du champ de foire, je m’arrêtai quelques secondes, il faisait une nuit idéale de confort et d’étoiles rutilantes comme des échos d’acier, les grands arbres immobiles y ajoutaient un vertige inappréciable, et je trouvais que j’achevais enfin ma ronde d’une belle manière – je songeais à cela en pensant au révolver –, c’était tout ce qu’il fallait de mieux pour terminer une inexistence de vains efforts et de cris inutiles jetés en pâture à des bêtes sans faim, et je jure, je jure vraiment, que je l’aurais fait cinq minutes après si, à cet instant précis, je n’avais pas senti sur mon épaule une étonnante main, et si, retourné comme par réflexe, je ne l’avais pas vue, elle, souriante, à ma poursuite, avec cette bouche magnifique et radieuse défiant tout l’univers miroitant loin au-dessus des hommes.

            « Vous êtes… le poète ? » me dit-elle alors d’une voix chaleureuse, solaire, où figurait un reste de fêlure.

            Elle avait les yeux clairs et portait un bijou très fin au visage. J’aperçus alors son cou et sa poitrine généreuse, de vrais seins de femme belle et entière, et je ne veux pas du tout cacher que j’eus envie d’y plonger fiévreusement les lèvres, avec ardeur et comme un esclave d’amour, si elle avait voulu et si j’avais eu ce droit-là. Que pouvais-je faire face à de telles pensées : on a de ces velléités, quelquefois, qui sont des restes désespérés et amoraux de vitalité venus du fond des âges et de soi.

            Je répondis simplement à sa question par un : « Oui », et cette seule parole m’engagea plus alors que je n’aurais voulu dire, en cet instant banal et merveilleux.

            Oui, j’étais redevenu poète. Et elle me regardait avec… avec… mais se pouvait-il bien que ce fût déjà un commencement de – d’admiration ?