Les scientifiques modernes se penchent sur tout ce qui ne s’expliquait pas encore, il y a quelques années ; aujourd’hui, ils peuvent voir dans les plus petites choses, ils remontent jusqu’à leur ADN, ils déflorent les mystères, ils éludent les légendes, ils banalisent l’occulte, ils pénètrent les arcanes ; pragmatiques, ils résolvent les énigmes les plus anciennes…  
Récemment, dans un laboratoire, par jeu ou par bravade, quelques-uns d’entre eux se mirent au défi d’étudier les restes d’un brillant liquide, celui du fond d’un encrier en porcelaine, acheté par un des chercheurs, dans une brocante. L’une des jeunes assistantes du labo prit cette initiative un peu loufoque tellement à cœur qu’elle enregistra toutes ses découvertes si précieuses sur son carnet intime ; à la faveur de la chance et des choses de l’imagination souveraine, j’ai pu retrouver ses notes et je vous les traduis, ici, dans la confidence de cette écriture sibylline…

Au début, entre scepticisme et engouement, l’œil sur son microscope, une goutte de liquide entre deux lamelles, elle chercha à déterminer ce qu’elle découvrait.
En grossissant un peu, elle énuméra les composants de l’encre, comme on révise ses formules avant un examen ; en grossissant beaucoup, elle découvrit quelques étrangetés singulières qui aiguisèrent sa légitime curiosité de chercheur (euse) ; en grossissant passionnément, médusée et conquise, elle fut littéralement impressionnée par d’imperceptibles mouvances ondulatoires qui créaient des arabesques mystérieuses !...
Les autres ?... Les autres, les réalistes, ils ne voyaient rien !... Trop occupés à leurs habitudes, à l’inertie des modes opératoires, à la pluralité de leurs expériences, las et sceptiques, ils avaient abandonné la traduction intérieure de cet encrier…

Notre jeune laborantine continua ses expériences en approfondissant plus encore son étude. Au laser, au microscope électronique, à la lunette infra-rouge, et tous les outils modernes en sa possession, elle tenta, sans succès, de percer le mystère de cette mystérieuse encre indéchiffrable. En désespoir de cause, dans un moment de faiblesse, elle laissa tomber une larme remplie de délicatesse sur ses lamelles…  
Avant d’abandonner à son tour mais, comme elle était fort curieuse, elle remit son ouvrage mouillé sous l’œil inquisiteur du microscope à balayage…
D’abord, elle ne comprit rien de ce qu’elle découvrait : c’était tellement hallucinant, tellement incroyable, tellement extraordinaire !... En tremblant de tout son enthousiasme, elle adapta les lentilles de l’appareil à l’incroyable phénomène se déroulant devant son ébahissement. Ça grouillait !... Ça dansait !... Ça gesticulait !...

Ayant branché le son du puissant appareillage à son casque, elle entendit distinctement un : « Ha, les a !... Dépêchez-vous, les a !... ». Elle découvrit une farandole de a, un galimatias de a, un Annapurna de a !... Il y en avait pour les coups de tabac, les ananas, les avatars !... « Les e ?... Bienvenue, les e ; n’oubliez pas vos chapeaux… ». Une enfilade de e se tenait par les épaules, comme des enfants à l’école… « Ho, les o !... Il y aura de la place pour tous !... Un peu de calme : on n’est pas au zoo !... ». Comme des roues de vélo, ils tourneboulaient tels des acrobates allant au boulot ; il ne fallait pas perdre les o…
Elle se recula prestement de son microscope comme si tout ce qu’elle découvrait n’était plus que l’œuvre de son imagination !... Tout ça, c’était impossible !... Ce n’était que le prolongement de ses vieilles croyances, elle, la plus terre-à-terre de ce labo !... Pourtant, elle retourna à son devoir d’examinatrice fanatique…

« Hue, les u !... Grimpez tous, bande d’hurluberlus !... » Les Ubu, les tutus, les goulues, se pressaient avec les cumulus et les fugueurs revenus…
« Les y ?... Où sont les y ?... Qui a vu les y ?... Ils sont encore à Mykonos ?... On a besoin d’eux pour les yeux, les youpi, les yoles et les yachts !... »
Sous l’œil exorbité de la chercheuse, vinrent les majuscules ; tels des mousquetaires royaux, elles avaient des révérences précieuses pour chacune des files qu’elles croisaient…  
La ponctuation fit une entrée remarquée ; n’est-elle pas le souffle de l’écrivain et la respiration du lecteur ?... « Ne mélangez pas les traits d’esprit avec les traits d’union !... »
Les points et les virgules, les tirets et les apostrophes paradaient à la fête, et les chapeaux de toutes les voyelles voltigeaient en l’air dans un feu d’artifice de trémas et de circonflexes !...
« Les i ?... Où sont passés les i ?... Par ici, les i !... ». En nombre infini, ils arrivaient en catimini ; on en avait besoin pour éclairer les pistils, pour colorier les tissus, pour raconter l’indivisibilité…

Tout ce petit monde des voyelles cherchait son encrier avec des rires qui auguraient les licences poétiques fleuries d’un beau printemps. Naturellement, les lettres se congratulaient, heureuses d’êtres présentes au banquet des mots. Aimantés par une attraction supérieure, que la scientifique ne comprenait pas encore, les o et les e, entrelacés, cherchaient leur cœur, les âmes se statufiaient en or, des embryons de rime, toutes unanimes, s’arrangeaient en belles maximes.
Dans cet encrier magique, il s’y baignait les consonnes et les voyelles, et tout ce qui enfante l’Ecriture ; dans la valse truculente des profondeurs, des couples se formaient. Pour ne parler que d’eux, en rondes enjouées, les a, les e, les u, se donnaient la main en eau et des prémisses de fins de mots se formaient en artifices ; des châteaux s’érigeaient, des bateaux prenaient la mer, des moineaux vocalisaient. Dans les méandres de l’encre, naturellement, les z zinzinulaient, les zapotèques zéphirisaient et les z’abeilles zonzonnaient…
 
En scrutant le fond du petit récipient de porcelaine, il devait nager Moby Dick, naviguer Ulysse, se cacher des sirènes, flotter des Apollinaire, Rimbaud, Pagnol et consorts, sur des coquilles de noix, se dit notre jeune laborantine, dans un souffle de lyrisme…  
À l’insatiable inspiration de leur plume, les poètes vont s’abreuver dans cet encrier ; ils n’ont qu’à touiller et ils attrapent les mots les plus beaux, se dit-elle encore…  
Mais qu’est-ce qui lie tous ces mots entre eux ?... Mais qu’est-ce qui les enchaîne aux brûlures heureuses d’une même ardeur volcanique ?... Mais qu’est-ce qui les marie si assidûment ?... Une autre de ses larmes lui répondit ; elle tomba dans l’encrier, et toutes les lettres, et tous les mots, et tous les verbes, et tous les adjectifs se collèrent à ce délicieux appât. C’était l’Amour…