Sur l'estran parsemé de coquillages, les rayons blancs d'un soleil encore froid se reflétaient sur le verre épais de la bouteille échouée. D'où provenaient ces présents, apportés par la mer depuis plusieurs semaines... Les écrits n'étaient pas signés mais l'auteur était un homme, probablement d'âge mûr. Alors, comme pour lui tenir compagnie, elle s'asseyait, adossée à la dune, et lisait. Blandine, ingérait chaque fois, le contenu des bouteilles avec avidité, comme s'il s'agissait de gourdes  pleines d'un breuvage délicieux et qu'elle venait de marcher des heures, dans un désert brûlant. Les premières gorgées, trop vite avalées, lui laissaient imanquablement de doux regrets, de ceux qui accompagnent toujours les plaisirs éphémères. Alors, elle fermait les yeux, rêveuse, imaginant un oasis où l'abondance lui permettrait d'étancher sa soif, jusqu'ici insatiable...

Chaque bouteille libérait un peu de douceur, qu'elle déposait en couches succéssives sur son coeur. Bientôt un arc-en-ciel, tel un mille feuilles de couleurs, ne laissant plus aucune place pour aucune nuées sombres et grises, dressait pavillon. Elle dépliait les papiers froissés qu'elle  relisait en sautant des lignes pour arriver, sans attendre, jusqu'à ses passages préférés. Transportée, elle repartait au début pour encore un tour du monde offert dans son manège enchanté...La tête lui tournait, respirait-elle encore, elle n'en était pas sûre ! Elle souriait et scrutait l'horizon. Non il n'y avait pas de ponpon dans le ciel bleu pour un tour gratuit puisque TOUT était cadeau : les odeurs de l'enfance, différentes pour chacun et semblables pourtant, les peurs, les douleurs, les bonheurs...Il offrait  tous sans faux-semblant, sans pudeur mal placée. A travers lui c'était elle qu'elle découvrait, avec ses mots à lui. Certains passages lui donnaient la chair de poule tant il écrivait vrai. Son écriture était prenante, pertinente, enhivrante, surprenante d'authenticité. Il était elle... elle était lui. Elle vivait toutes ses émotions par procuration, par reconnaissance, par ressemblance. Il était là, sur le papier, en coeur et en âme à défaut d'être là en chair et en os. Il était là et elle le trouvait beau, oui, très beau, tout simplement...    

 

Victorien relisait le début de la nouvelle qu'il venait d'envoyer au journal quand son téléphone sonna :

- Allo !

-Salut Victorien, la forme !

-Houai, pas mal, j'suis bien inspiré en ce moment...

-Tu te fous de ma gueule Vic , c'est quoi ton truc pour midinettes ?

-Ben quoi, ça t'plais pas ? C'est romantique non, c'est pas c'que tu voulais ?

-Je t'avais dit du romantique oui mais du branché, ça va pas du tout, c'est trop "fleurs bleus" ! Et puis la fin, on la voit arriver dès le début, non ça va pas !

-Ah bon !

-Ben non Vic, un vieux loup solitaire, sur un bateau de pêche, qui prend dans ses filets une réveuse en mal d'amour...y'a pas de suspens et puis c'est fade ! Tu peux pas y rajouter une sirène aguichante non, au moins ! Du cul, Vic, du cul ! 

-Non, non y'a pas d'sirène Franc, mais je peux changer la fin si tu veux !

-Laisse tomber mec, j'te publie pas s'coup- ci !

-Laisse moi une chance, j'ai deux mois de loyer en r'tard, fais pas le con, MERDE !

-OK, CALME toi, tu me reprends tous ça, écoute, tu me fais un truc plutôt dans un port de plaisance, dans le Sud, tu vois...

-Oui, vaguement...

-Mais si... une fête organisé sur un yacht... avec de la bonne musique, du fric, de l'alcool, des poufs, du sexe, un soupçon de canabis, enfin l'éclate quoi !

-Houai, houai, si tu veux mais ça va être vachement moins romantique...

-Ouai ben j'y peux rien moi si c'est c'qui plait hein ! allez GO !

-Ok, Franc, je m'y mets !