Elle portait une robe trapèze avec des hirondelles sur un fond bleu. Ses jambes laiteuses, découvertes jusqu'aux genoux, l'emmenaient, sur le sentier humide.

Elle y marcha longtemps, sans doute la tête baissée, toute appliquée à éviter les racines brunes et tortueuses. L'air était doux pour un mois de février. Elle ne portait pas de collants, juste un tricot qui lui couvrait le buste jusqu'à la taille. Aux pieds, ses ballerines de cuir noir s'enfonçaient dans la terre molle, couverte d'humus.

Elle avancera exactement quatre kilomètres, six cents.

C'est là que sa dépouille a été retrouvée, comme si cette grosse branche, qui barre le chemin, avait eu une incidence sur sa mort, lui avait fait stopper sa progression. Le policier et le garde champêtre contournent la zone où gisait le corps, balisée, pour les besoins de l'enquête, et s'arrêtent. Leurs visages n'osent se faire face. Ils aimeraient se dire la colère qu'ils éprouvent face à l'horreur mais peinent à trouver les mots justes, alors ils restent là, longtemps sans parler. De longues minutes se passent ainsi dans un silence entendu. Puis, l'un des deux se racle la gorge et explique :

"Je n'dors plus depuis que j'l'ai r'trouvée là, à la fois si belle et si irréelle..."

Un sanglot lui impose des soubresauts. Il s'inflige une forte respiration et poursuit :

-"Si on r'trouve le salop qui à fait ça ! Il s'est forcément passé quelque chose BON DIEU ! on meurt pas comme ça !"

Sébastien, en charge de la forêt depuis vingt ans, est un petit homme rond avec une bouille débonnaire. Il ne se remet pas de sa macabre découverte. Il détourne son visage chiffonné et s'essuie les yeux d'un revers de manche.

Didier Dubonnel, natif du coin, connait bien Sébastien, mais ce matin leurs échanges ne ressemblent pas du tout à leurs parties de 421 du samedi soir. Tout le petit village est sous le choc, le bistrot est resté fermé. 

-"Pas de trace d'ADN relevée sur elle, d'un quelconque agresseur. Elle serait morte par asphyxie. Manquer d'air au beau milieu d'une forêt, c'est un drôle de coup du sort, non ? Aucune marque de strangulation, aucune trace de coups assénés, sur aucune partie de son corps. Une si belle fille...

-Oui, c'est vrai qu'elle était plutôt mignone, la p'tite...Elle devait bien avoir des amoureux éconduits, des gas pas bien malins, qui l'auraient r'luquée d'trop près et qu'elle aurait repoussé ! y'en a p'être un qui aura voulu se venger, ch'ais pas moi !"

-"On a ratissé large et poutant, on a aucune piste. Elle enseignait dans l'école Jacques Brel depuis six mois, et tout se passait bien, tout le monde l'aimait bien ! Elle sortait peu et rarement le soir. Dans la p'tite maison qu'elle louait on n' a retrouvé que des livres, des cartons entiers de livres... Elle passait ses soirées à lire et à prendre des notes dont elle avait rempli des carnets. Enfin, tu vois c'était une fille plutôt "intello" quoi, pas une de celles qui nous aurait voulu toi et moi ! Elle avait eu une liaison avec un représentant de commerce, un beau parleur qui parcourait la région, mais il s'était lassé...Tiens, une allumée s'est rendue au poste pour faire une déclaration, hier...,une espèce de "Diseuse d'Avenir."

-"Ah bon, et alors ?"

-"Ben... tu me croiras si tu veux mais cette folle affirme qu'elle lui avait prédit sa mort et que c'est pour ça qu'elle est venue jusqu'ici.

-"J'voudrais m'éteindre loin du bruit, loin des moteurs et loin des gens aussi !"

-"Voilà ce qu'elle lui aurait dit ! Non mais pense un peu ! Une folle dingue que j'te dis ! Elle ne se liait quand même pas trop aux gens d'ici la p'tite, elle se méfiait, j'crois bien qu'elle avait morflé dans une autr' vie..., enfin, avant d'arriver chez nous. Pauvre gosse !

DRING ! DRING !

-"Allo, oui, oui, quoi ? ...? T'es sûr ? Ok j'rentre, envoie moi ton rapport ."

Il remet lentement son téléphone dans sa poche intérieure, le regard fixe, l'air absent, abruti par ce que vient de lui apprendre le médecin légiste.

Sébastien n'ose le ramener à la réalité de leur discussion. Il le regarde s'éloigner sans un mot. L'heure est grave, la mine déconfite de son ami le met mal à l'aise.

Il lira la presse le lendemain qui révélera l'incroyable énigme de " L'AFFAIRE DE LA MORT DE L'INSTITUTRICE" :

Une puce électronique à été découverte, gissée sous la peau de son avant bras, celle-ci serait la cause de la mort. Un soi-disant gynécologue, activement recherché, lui avait inséré une puce qui lui a infligé la mort par asphyxie. L'heure de la fin était donc programmée. Une sorte de bombe à retardement provoquant l'obsoléscence du système l'oxygénation du corps humain. L'article de presse met en garde toutes les femmes et jeunes filles qui auraient un dispositif contraceptif sous-cutané et les invite à appeler un numéro vert qui leur donnera un rendez-vous avec un médecin près de chez elles pour une vérification du dispositif.

L'article se termine ainsi : " Surtout, restez calme et ne vous rendez pas aux "URGENCES"!