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     Je ne vous permets pas, tonna le vieux comte, la main crispée sur le pommeau de sa canne armoriée, je ne vous permets pas, mon neveu, de me traiter d'harnacheur et de grugeur, du haut de l'arrogance de la jeunesse que vous prenez pour de la vertu.
Ne prenez pas cet air de pintade outragée, qui vous fait furieusement ressembler à votre mère, parce que vous demande un petit service qui n'est en fait que réparation d'une injustice.

Oui, une injustice, Cléante ! Trouvez-vous juste que, tandis que je suis étranglé par les dettes, votre mère, ma sœur, dilapide la fortune de votre défunt père, par ailleurs fort mal acquise, en œuvres imbéciles, entretenant une cour de poètes sans esprit, et une vingtaine d'horribles chiens au nez plat même pas bons pour la chasse ? Elle a perdu la tête, pour autant qu'elle en eût jamais eu !

Je vous demande quoi en vérité ? de détourner quelques fermages qu'elle a sans doute oubliés, et qui en aucun cas ne feraient défaut aux tristes rimailleurs qui mangent votre héritage ! considérez au pire que nous nous servirions dans la pâtée des chiens !

Ah, il vous sied de vous draper dans la vertu, vous qui n'avez pas vécu ! Croyez en votre aîné, même si ce n'est guère plaisant à entendre : ne parlons pas des femmes, ce sont nos maîtres en rouerie, mais tout homme, sachez-le, même derrière la mine la plus austère, qu'il porte toge ou soutane, est un larron en puissance, et le deviendrait à coup sûr s'il était assuré de n'être jamais pris.

Voulez-vous que je vous le prouve ? Approchez de la fenêtre, Cléante, voyez-vous la petite Ninon qui joue là au croquet sur le gazon, joue rose et mollet blanc ?
Répondez-moi franchement : si vous portiez un loup, hésiteriez-vous à la trousser de force derrière un buisson ? peut-être un instant si vous saviez que son père marquis peut vous passer par le fil de l'épée, mais si je vous dis que c'est la fille du jardinier ?

Allons, mon neveu, ce qui fait le larron n'est juste que l'occasion.
Cette leçon vaut bien un fermage, sans doute ?