Pour la deuxième fois j'ai eu un mal de chien à l'emballer, la première fois c'était au café des Sports auprès d'un jukebox qui braillait du Mike Brant « Laisse moi t'aimer, gna gna gna»... et maintenant dans la cuisine:
Faut dire qu'il m'a fallu huit rouleaux de film alimentaire pour en faire le tour mais c'est surtout quand je lui ai fermé la bouche que j'ai pu conclure dans le calme.
Je n'ai pas l'habitude de faire ça et si je n'avais pas vu faire ce saucissonnage au cinéma je crois que j'aurais laissé tomber l'affaire.
Elle avait tellement insisté que je ne pouvais lui refuser ce qui semblait être un plaisir pour elle ou alors je n'avais rien compris à son désir.
Pour ma part – camouflage peluche noire et blanche avec masque de Grosminet – c'était un supplice que de dérouler 150 mètres de film étirable sur ma callipyge compagne d'un soir.
J'avais fini par la caler entre le frigo et la cuisinière afin qu'elle reste bien debout le temps que j'aille démarrer la deux chevaux... manquait plus qu'elle se pète le nez !
J'étais à la bourre – enfin, ça n'est pas ce que vous croyez – disons que je n'étais pas en avance.
Ils avaient dit que la soirée costumée commencerait à 21 heures précises et qu'il y aurait un gage pour les couples retardataires.
J'imaginais déjà un ou deux gages qui auraient ruiné mes espoirs de conquête, vu qu'on ne se connaissait que de la veille avec Germaine.

Quelle drôle d'idée que cette Athéna Debout ! J'avais bien entendu parler des Debout à l'époque de Bécassine et de Pandi Panda mais pas de cette Athena archaïque aux bras collés le long du corps comme une statue de bois... bref, j'avais accédé à sa requête et dévalisé la droguerie du coin.
Il me restait à caser mon xoanon à l'arrière de la deudeuche et filer à la salle des fêtes de Chaloux-Moulineux où se tenait le Concours de déguisements.
J'ai cru déceler un clin d'oeil chez Germaine quand je l'ai gerbée sur la banquette arrière... il faut dire que seuls ses yeux pouvaient bouger ; j'avais fait du bon boulot.
La deudeuche râlait et Germaine ronronnait, ou le contraire, pas facile de distinguer les deux grognements. Ma vieille bécane couinait souvent dans les virages aussi ne m'inquiétai-je qu'en arrivant au moment du déballage.
Germaine avait pris ce teint cireux qu'ont les pharaonnes dans leur sarcophage après quelques siècles d'enfermement...


Les gars du samu n'avaient jamais vu ça et on a commencé par les ranimer ! Finalement on a fait appel aux gars du département des Antiquités grecques du Louvre pour récupérer Germaine et la ramener à la vie, sinon c'était le camion de désincarcération des pompiers mais en beaucoup plus cher !
Deux cent couples subjugués et mal assortis – des Elvis, des Marylin, des Captain America et des Winnie l'Ourson – suivaient cet étrange strip-tease pendant que l'orchestre jouait , je vous le donne en mille du Mike Brant «Tout donné, tout repris»... c'était surréaliste, avec ce xoanon d'un quintal gesticulant et m'insultant sur des paroles affligeantes « Et me voilà comme en prison, je vais, je viens, je tourne en rond ».
Qui a écrit ce truc ? Monsieur Brant ?
L'aurait mieux fait de se lancer dans le parachutisme ou l'électroménager.

On a eu le premier prix, l'oeuvre intégrale des 47 titres officiels de Monsieur Brant et les félicitations du jury.
Germaine s'était calmée mais je mettrais ma main à couper que vingt ans plus tard, elle m'en veut encore.