...Sur la route, au sud de Paris... mai 194O.

Mathilde et Renaud, s'étaient endormis, exténués, enlacés sur le banc à droite de l'église, enfin, à droite de ce qu'il en restait... Le centre du village ne ressemblait plus à leurs souvenirs d'enfance, ici aussi, les frappes avaient atteintes leurs cibles : les maisons dévastées par les bombes, évantrées de toutes parts, avaient projetées leurs équipements au dehors. Ainsi, un spectacle de désolation et d'enchevêtrement de différents matériaux s'étalaient devant leurs regards ahuris. Tout juste réveillés, courbaturés, ils se redressaient avec peine. Par chance, la nuit avait été fraîche mais sèche. Mathilde rabattit d'un geste la couverture sur ses genoux. Assis, ils contemplaient l'ancienne place du marché où leur tante venait vendre ses oeufs et son beurre. Mathilde se souvient du bon goût du lait frais et de la crème, épaisse, surnageant le bol du petit déjeuner. Rien ne serait plus jamais comme avant...  Ces bons moments lui semblaient bien loin à présent. Elle saisit le balluchon qui leur avait servit d'oreiller et en extirpas une pomme qu'elle tendit à son frère, de deux ans son cadet ; la deuxième, mais aussi la dernière, lui offrit un mince réconfort.

Leur "périple" arrivait bientôt à son terme : encore trois ou quatre kilomètres et ils arriveraient chez tante Gisèle. Nul moyen de savoir si elle était encore en vie et si elle avait reçu leur courrier lui annonçant la mort de leur mère. Mathilde ne laissait pas le  découragement la gagner ; elle trouvait des solutions pour que la vie remporte la victoire sur l'horreur de cette guerre qui avait fait d'elle une adulte avant l'âge. Le fruit terminé, elle plia en triangle la couverture et la déposa sur les épaules de Renaud, transi de froid.

-"Viens, il faut continuer maintenant !" Bien qu'il allait sur sa quinzième année, il appréciait qu'elle le maternait et il la laissait saisir sa main autant de fois qu'elle le voulait ; ce geste le rassurait. Sa maigreur, dûe aux restrictions, le faisait paraître plus jeune. Il parlait peu depuis leur départ. Son regard vide semblait tenir à distance tout ce qui lui était trop dur à voir. L'air absent, il remontait le temps et allait se perdre dans un monde intérieur et silencieux. Il avait repoussé le cadavre de sa mère, gisant de tout son poids sur lui, sur le sol de la cuisine de leur maison parisienne. Le bombardement nocturne ne leur avait pas permis d'atteindre la cave. Elle lui avait sauvé la vie...

Il n'avait jamais voyagé seul avec sa soeur. Mathilde refaisait le même chemin qu'il y a cinq ans. Elle était venue avec son frère et ses parents, passer quelques jours pour l'anniversaire de Gisèle. A ce qu'il restait de l'échoppe du cordonnier, elle prit à droite puis remonta la Grande rue .

-"J'espère que la ferme de "matante" est encore debout !" Renaud acquiesça d'un sourire triste et ajouta : -"Quand on arrivera on fera des crêpes, d'accord ?,"

-"Oui si tu veux ! J'irai ramasser les oeufs au poulailler pendant que tu verseras la farine dans un plat..."La perspective d'enfin manger à leur faim, les aida à marcher d'un bon pas. Au fur et à mesure qu'ils progressaient, la peur les gagnait : ils n'avaient croisé personne depuis leur descente du train, deux jours plus tôt. La fermette était en vue, au bout du chemin, mais toujours aucune âme qui vive dans les parages !

"Regarde, on est arrivé !" Lança Mathilde, pleine d'espoir. Ils s'approchèrent en courant. La porte était entrouverte, elle comprit tout de suite que ce n'était pas un bon présage...Ils entrèrent sans un mot. Les pièces étaient sales et tout en désordre.  Gisèle n'était nul part.  C'était sûr, elle avait quitté précipitemment les lieux et depuis plusieurs jours...Un bruit de casserole les fit sursauter. Un chat en quête de nourriture, venant de la cuisine, prit la fuite.

-"Je meurs de faim ! On les fait les crêpes ?" Insista Renaud, presque implorant, des trémolos dans la voix.

Mathilde se ressaisit et se mordit les lèvres pour cacher ses larmes. La déception la submergait.

-"Oui, viens m'aider à trouver la farine !"

Les armoires avaient manifestement été pillées. Le contenu des armoires se trouvait presque en totalité éparpillé au sol. Mathilde, s'accroupie et sur la dernière étagère, où il y avait des bocaux à confiture vides et de vieux journaux,  quelque chose l'intrigua : elle s'enfonça encore et remarqua que les joints de ciment de quatre briques étaient différents, plus clairs et moins lisses. Elle se releva et partit à la recherche d'outils pour casser les joints et libérer les briques fraîchement cimentées. Un sac confectionné dans un morceau de jute et resserré par une ficelle à son extrémité, se trouvait là.

_"Mathilde, qu'est-ce que c'est ? Laisse moi voir! Allez !"

Le sac en main, elle sortit du placard.

_"Regarde ! " Elle détacha la corde et les pièces d'or tintèrent sur le sol en tombant. Ils n'en croyaient pas leurs yeux ! Ils les contèrent pas deux fois. Il y en avait  quinze, quinze pièces d'or en excellent état !

...Mathilde à aujourd'hui quatre-vingt quinze ans mais se souvient de tous les détails de cette journée, à jamais gravée dans sa mémoire. Hélas, elle ne revit jamais son père, mort au combat. Gisèle, en fuite pour échapper à des pillards, fût retrouvée dans un fossé, morte de fatigue. Mathilde continua de prendre soin de son frère plusieurs années, jusqu'à ce qu'une méningite l'emporte, dans sa dix-neuvième année. Elle n'eût jamais le coeur de vendre les pièces d'or.

_"Tiens Sophie, j'ai été collectionneuse par la force des choses, comment tu appelles ça toi, une collectionneuse de pièces ?"

_"Une numismate, mamie !"

"Eh bien, tu choisiras de les garder ou de profiter de l'argent que tu pourras en tirer, moi je n'ai jamais pu m'en séparer !"

Sophie a fait expertiser les pièces de cinq francs, éditées en quantités limitées, entre les années 1878 et 1889. Elles ont une valeur de 10 000 euros chacune. Elle les a déposées dans un coffre. A travers elles,  il y a un peu de Gisèle et de ses parents et grands parents, et si on regarde un peu mieux, on peut y voir le sourire de Renaud et ...dans l'avenir, il y aura aussi beaucoup de Mathilde...La voilà devenue une numismate qui aura beaucoup d'histoire à raconter dans cinquante ans, ou plus, à ses petits enfants, si elle en a bien sûr !...Pour l'heure, Sophie commence ses recherches pour établir son arbre généalogique. Elle se sent riche, mais pas comme elle l'aurait imaginé, avant...