J’avais des examens à passer ; étant seul chez moi, suivant le règlement, je devais rester une nuit en surveillance à la clinique, après l’anesthésie générale. Passé le rendez-vous du bloc avec l’endormeur de service, à l’accueil, on ne me confirma pas que je pourrais bénéficier d’une chambre individuelle. Aussi, quand je me présentai, le jour de l’examen, je fus automatiquement placé dans une chambre à deux lits. J’eus quand même la prétention légitime de reformuler ma demande de chambre seule mais on me rétorqua poliment qu’aucune n’était disponible. Faisant bon cœur contre mauvaise fortune, et sachant que je ne resterais pas éternellement entre ces murs, à douze heures trente tapantes, je m’installai dans mon lit et j’attendis patiemment que mon heure sonne. En fin de compte, je n’étais pas là pour vanter la qualité du mobilier mais pour profiter de l’efficacité du personnel clinicien qui allait superviser ces examens…

Dans le lit, côté porte, un personnage d’un certain âge vaquait à ses occupations de somnolence. Comme à l’armée, pourquoi pas un compagnon de chambrée, me dis-je ; au moins, je passerais le temps à discuter avec quelqu’un, en attendant qu’on vienne me chercher. Ce n’était pas les sujets de conversation qui me manquaient et je trouverais toujours un terrain d’entente, qu’il soit question de pêche, de rugby, de la couleur du Pré de Cinq Sous, du prix du permis de chasse, du président en place, ou n’importe quoi d’autre, pour dialoguer. Après un bref bonjour échangé, je m’aperçus vite que je dérangeais ce bonhomme un peu bourru ; il avait pris ses aises dans son campement et, comme une mouche égarée sur son potage, je bousculais ses prétentions de tranquillité…

Il fit mine de s’intéresser un peu plus aux faits divers qui s’affichaient en boucle sur l’écran quand je déboulai dans ses environs. Décontracté comme un vacancier au bord de la plage, un peu bedonnant et hirsute, il était vautré sur son lit ; les reliefs de son repas traînaient encore sur le plateau posé à côté de lui. Parfois, il m’arrivait au nez ces odeurs de graillon franchement incompatibles avec le jeun que je subissais depuis vingt-quatre heures. Ça commençait mal…

J’étais coincé dans mon lit ; le soleil tapait fort contre la fenêtre en dégageant dans la chambre une sorte d’éblouissement constant. Je languissais un nuage, n’importe quoi qui puisse atténuer cette lumière obsédante qui escaladait maintenant mon lit…

Tout à coup, comme désespéré par quelque chose d’impérieux qui avait traversé son esprit, la créature massive appela un personnage au téléphone ; en contradiction avec sa physionomie, il avait une petite voix chevrotante, éraillée par sa gorge encombrée.
A l’intonation monocorde de ses grognements répétés, je compris vite que c’était avec sa femelle qu’il s’entretenait. Il parlait fort pour qu’elle l’entende, pour la marteler avec ses vérités et ses ordres, ou plutôt pour être sûr qu’elle comprenne bien tout…

Moi, je fermais l’œil, tentant coûte que coûte de m’extraire de ce mauvais cauchemar ; je savais bien qu’ici, c’était un purgatoire. Dans une chambre à deux lits. Il y en a toujours un qui prévaut sur l’autre, un dominant, avec des aises de prélat et un considérable sans-gêne à toute épreuve. L’enfer est sur terre…

S’il était côté porte, c’était seulement pour la jouissance indispensable des chiottes ! Elles étaient à lui ! D’ailleurs, il avait laissé ses marques jaunâtres tout autour de la cuvette. Je ne vous raconte pas les odeurs de pisse. Pas de chance, j’étais nu-pieds ; j’avais oublié mes chaussons à la maison. On devrait toujours prendre ses chaussons quand on part en campagne… Avec l’examen que j’allais subir, je devais souvent aller dans ces WC. Tout cela commençait à ressembler à une effroyable punition…
Parce que je n’avais pas de chance, une infirmière vint me prévenir que je passerais sur le billard après dix-huit heures trente ; je serais le dernier. J’avais plus de six heures à attendre dans cette ambiance de ménagerie. Si l’homme est grégaire, je peux vous dire que je ne l’étais pas ! Tout à coup, je comprenais les peintures rupestres ! C’était des SOS des dominés enfermés dans leurs grottes, il y a des milliers d’années en arrière !...

Bercé par une émission stupide, il s’était endormi, l’abominable homme alité. Vous comprenez : le forfait télé, il l’avait payé ; alors, ce serait vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Pixels et décibels à volonté ! Comme il était un peu sourd, je ne vous raconte pas la cacophonie. A tout bien penser, je me dis que j’aurais beaucoup de mal à trouver l’accord d’un langage relationnel sain avec ce personnage, qu’il était plus de la race des mammifères, style ursidé asiatique mal léché, que celle des humains. Il ronflait plus fort que sa télé ! Même en dormant, il fallait qu’il témoigne de sa présence rustique. Poussée jusqu’à moi par le courant d’air, sa tanière dégageait des odeurs tenaces ; j’ai pensé qu’il gardait un ou deux pilons de poulet sous son lit pour si, des fois, sa faim venait à le réveiller…

Pourtant, voyez-vous, je ne lui en voulais pas ; je suis sûr qu’il ne le faisait pas exprès ; après tout, c’était dans sa nature, c’était le vieillissement logique d’un bonhomme rustre à qui on n’a jamais appris le b.a.-ba des bonnes manières.
Le « Poussez-vous que je m’y mette », « Là où il y en a pour moi, il n’y en a que pour moi », c’est naturel chez eux ; les règles de la bienséance et des usages en société, ils ne savent pas ou ils ne veulent pas savoir, parce que ça ne rentre pas dans leur mode de vie. Ils descendent de leurs montagnes ; ce qu’ils n’ont pas reçu pour parfaire leur éducation en société ne les dérange pas ; au contraire, ils se servent de ces lacunes pour mieux investir et gouverner leur territoire. La vie est tellement courte, alors pourquoi s’encombrer avec des politesses qui ne peuvent que les asservir ?...

Moi, j’extrapolais ! Je me voyais déjà demain matin avec le réveil de la bête en technicolor dans la chambre-caverne ! Imaginez les borborygmes, les grattements sur son poitrail velu, les démangeaisons dans son entrejambe poilu ! Imaginez les ablutions sonores de ce primitif mal dressé devant le miroir de la salle de bain et le caca tout frais de huit heures pile, sur le trône commun ! Après, ce n’est plus la peine de passer ; derrière eux, c’est une zone contaminée pendant une heure ou deux, il faut un masque à gaz et des lunettes épaisses à cause des « yeux qui pleurent ». Eux, ils sont replets ! Ils ont posé leur pêche ! Ils ont déjà réussi leur journée ! « Et qu’ils aillent se faire foutre, les autres ! C’est moi d’abord et le bon Dieu pour tous ! » : c’est leur credo !
Mine de rien, ils font des constipés, ces gens-là ! Une cage à deux lits, pour ce genre de personnage, c’est une ineptie monumentale, à moins d’en mettre deux identiques ; faisons assembler ceux qui se ressemblent…

C’en était trop ; même en faisant abstraction de tous ces désagréments, même avec une immense mansuétude, même avec le nez bouché, je ne pouvais pas rester dans cette caverne. Il en allait de ma survie au-delà de tous ces examens à venir. Par chance ou par magie, avec tous mes arguments, la petite infirmière compréhensive me trouva une chambre à un lit et je pus patienter dans le calme et la sérénité…