Dans ce parc à l'Est de la ville, elle y vient souvent. Elle y lit l'été, sous un tilleul, dans de jolies robes de mousseline aux teintes pastelles. Elle y rêve l'automne, se protégeant du vent qui secoue les arbres, de ses chapeaux qu'elle collectionne. Elle en possède treize, de différentes formes et couleurs, dont un d'homme, en feutre noir, bordé d'un galon de velour sur l'arrière... Au grand étonnement du vendeur, elle en fit l'acquisition un jour sans fin, alors qu'elle flânait dans les rues commerçantes, un peu triste...
Gemaine est couturière, elle confectionne des complets pour des messieurs "très bien", comme elle dit souvent à ses amies toutes bien mariées. Réservée, par nature, elle n'attire pas les regards et s'en est accommodé depuis toujours, bien occupée à couper, assembler, surfiler, ourler, vestes et pantalons, avec minutie, dans sa petite chambre de "Bonne", au quatrième étage de cette immeuble cossu des beaux quartiers de Paris.
Les mots doux dans le cou, les tendres éffleurements à la fin des bals, les confidences sucrées échangées à la nuit tombée, à tout cela, Germaine rêve en secret, de plus en plus souvent. Elle adorerait qu'un amoureux empressé défasse maladroitement son chignon tressé, et lui dépose de doux baisers sur sa peau parfumée à la violette.
Ce dimanche matin, le parc est désert. La rosée de ce premier jour de Mai, sublime le parfum des roses et elle ne peut réfréner l'envie d'en cueillir une, au risque de se piquer. Elle ferme un instant les yeux pour mieux humer son odeur suave et reconnaissable parmi toutes les autres. Elle a emmené le chapeau d'homme. Elle le sort de son cabas et y dépose la rose, rose à l'intérieure ainsi que le billet rempli d'espoir qu'elle a écrit d'une main tremblante. Elle le relit une dernière fois : -" Vous qui trouverez ce chapeau, sachez que je l'ai choisi pour vous, tout simplement. Si comme moi, vous rêvez de connaître enfin votre moitié et de la chérir pour toujours, alors je vous attendrai dans ce bar à l'angle de la rue Des Bleuets et de celle des Hortensias. Coiffée de ce chapeau et un brin de muguet à la main, je vous reconnaîtrai. Assise à la troisième table sur la gauche, en entrant. Je vous attendrez en lisant le journal, à 12 heures, toute de bleu vêtue. A bientôt, G..."
Elle dépose le chapeau sur le banc où, à plusieurs reprises, elle y a apperçu un homme lire, mais sa timidité, l' avait empêché, alors de croiser son regard.
L'église sonne les douzes coups quand Germaine, paralysée, dans sa robe rose, et assise à la dernière table au fond à droite, voit s'avancer l'homme au chapeau, un brin de muguet à la main. Elle blémit et puis rougit prête à tomber dans les pommes. Le regard, encadré d'épais sourcils, balaie rapidement les tables et vient se poser sur sa chevelure. La malheureuse fait mine de chercher quelque chose dans son sac-à-main.
_"Bonjour Mademoiselle Germaine, nous avons rendez-vous, il me semble ! Le ROSE vous va à ravir !"
_"Heu...c'est une erreur, je ne voulais pas..."
_"Voila donc le pourquoi de cet achat si intrigant ! Si vous désirez que je garde ce chapeau, je vous en rembourserai la somme exact, je me souviens encore du jour où je vous l'ai vendu !"
_"Oh Monsieur Jean, qu'allez vous penser de moi ? je suis confuse !
Le vendeur de chapeau prend place en face de Germaine et lui prend doucement la main.
-"Germaine, si vous m'autorisez à vous appeler ainsi...sachez que je me languis de vous depuis que je vous ai apperçu au magasin et j'aurais reconnu ce chapeau parmi une centaine, tant j'étais désemparé le jour où j'en ai déduit que vous n'étiez plus seule...Je vous ai suivi de nombreuses fois dans nôtre parc préféré où je lisais parfois en vous attendant..."
Sa voix se veut apaisante, rassurante, caressante...Sa déclaration comble toutes les espérances de Germaine, aux anges...
_"OH Jean... moi aussi je vous aime... mais je n'osais pas croire que mon attirance puisse être réciproque... ...
Le silence c'était fait dans le café depuis l'entrée de Jean. Les habitués du quartier ne le croisaient que très rarement dans ce lieu...Son élégance naturelle imposait le respect et leur curiosité planait sur la table du couple fraîchement formé. Les clients, suspendus aux murmurent des amoureux, changeaient le nuage de fumée et l'odeur de bière omniprésente, en un brouillard s'ouvrant sur une clairière couverte de brins de muguet d'où s'élevaient des chants d'oiseaux multicolores...
_"Wouah ! wouah ! wouah !"
Boby, le caniche recueillit par le patron, dans le quartier de la gare le mois dernier, vient aux nouvelles. Il remue la queue et leur adresse un regard tout de tendresse et de questionnements mélés, qui fait rire tout le monde.
Louis, le chartutier de la rue adjacente, l'oeil rieur, se lève alors et bousculant la table de son ventre proéminent, annonce : " Patron, un verre de xérès pour les amoureux, c'est moi qui régale !"
Des applaudissements spontannés éclatent, les murmures reprennent, un rayon de soleil illumine le visage de Germaine, qui boit par petites gorgés le vin liquoreux, se donnant ainsi une raison avouable d'avoir les joues en feu et les mains tremblantes...Prémices des effets de l'amour que son audace lui offre ce premier Mai 1935.