Du baraquement, j'en ai peu de souvenirs...Ah si, je me souviens qu'on dormait à trois : ma soeur, de quatre ans mon aînée, ainsi que mon grand frère et moi, dans la même chambre. Nous vivions, alors, dans trois pièces exigues.
... il y avait le bain du samedi, que je prenais dans la baignoire en zinc, devant la cuisinière à charbon. Il y avait aussi le porte bassine, sur pieds, ancêtre de l'évier. Je grimpais, haute comme trois pommes, sur un tetit tabouret pour y accéder car je voulais absolument faire la vaisselle ! ( Cette anecdote laissera, bien plus tard, mes filles incrédules...). C'étais le temps où je m'ouvrais à la vie, sans a priori : voir une souris bondir de mon baril de jouets m'amusait autant que de faire chaque jour le long chemin, à pieds, jusqu'à l'école. Après la traversée de la départementale, on longeait une route paisible de campagne. Les bas-côtés, bordés de vastes champs, traçaient notre chemin, lui donnant des allures de randonnée. Peu avant l'école, se trouvait une riche propriété arborée. De grands marronniers éparpillaient, de-ci, de-là, leurs fruits. Au retour, en prenant garde de ne pas nous piquer les doigts avec les bogues, nous nous en remplissions les poches. Nous les prenions à la sauvette, de crainte d'être surpris en flagrant délit. Braver l'interdit supposé de cette "cueillette" nous émoustillait. Mon frère me taquinait souvent, prenant sa revanche, sur les moments riches de frustrations, où il entendait maman lui répéter mainte fois, pour calmer mes caprices :
_"Laisses la faire, elle est petite ; prête lui...elle est petite..."
Il criait alors cette évidence qui ne lui avait pas échappé :
_"Mais elle sera TOUJOURS plus petite !" Tout en rageant, se raclant bruyamment la gorge, impuissant. Parfois il cueillait des orties pour me les coller sur les jambes. Il courait bien plus vite que moi donc je rentrais inévitablement pleine d'irritation, en pleurant.
Je donnais la main à ma soeur. Lui, devant, marquait le pas, nous donnant ainsi la cadence à adopter pour ne pas être en retard. En temps de brouillard, c'était amusant, voir impressionnant d'assister à l'absorption instantanée de tout son être par ce phénomène mystérieux, cotonneux. On l'appelait pour se rassurer. J'avais quand même un peu peur mais je renonçais à en avoir l'honneur ! Je serrais plus fort la main rassurante.
...Vous voyez le peu de souvenirs qu'il me reste de ces années!
...Ah oui, je dois vous parler aussi de la certitude, à cette époque, que ma mère était la seule personne sur terre à pouvoir entrer directement en communication avec le Père Noèl ! Les baraquements, construits, en grande hâte, en bois, pour accueillir les mineurs recrutés en nombres, offraient, eux seuls, sans doute cet avantage. La preuve en fut faite puisque le "charme" fut rompu une fois déménagée...
On venait d'arriver dans la cité de la Faisanderie...On les trouvait jolies, ces maisons de briques rouges, surplombées de cheminées, d'où sortaient en dansant, des volutes de fumée. Les belles bâtisses se scindaient en deux logements identiques. À la tenue du petit espace qui les entourait, on devinait qui avait "la main verte". Certains, tout ornés de troènes taillés avec le plus grand soin, attiraient l'attention par leur beauté, tant leurs massifs de fleurs avaient été disposés avec goût ou originalité. En se promenant, en courant, ou en pédalant, on parcourait les rues entre frères et soeurs. Parfois les plus petits s'affolaient car les plus grands les avaient distancés. C'était le coeur battant plus fort et les yeux humides, qu'ils tournaient alors dans un sens puis dans l'autre, jusqu'à retrouver en pleurnichant toute la troupe.
À chaque coin de rue, un bois miniature formait l'angle. Par temps sec on pouvait y jouer à cache-cache. Une fois je m'étais si bien cachée, menue, derrière un gros chêne, que personne ne m'avait trouvée ; jugeant alors le temps interminable, j'avais foncé jusqu'à la maison, toute contente, en les imaginant me chercher encore et encore...Ils me croyaient perdue. Leur colère fut à la hauteur de leur inquiétude, quand, en rentrant finalement prendre leur goûter, presque résignés, ils me trouvèrent confortablement installée devant un dessin animé. Le casse-croûte se composait presque tout le temps de tartines de beurre et de confiture et d'un verre de limonade (quand il en restait car nous adorions ça, si bien que la livraison du "camion brasseur", ne "faisait pas long feu". L'hiver un chocolat chaud remplaçait cette boisson.
Le froid ne nous empêchait pas de jouer dehors, encore et toujours ! Quand il neigeait, on enfilait nos bottes en caoutchouc, et notre gros manteau pour aller glisser et se lancer des boules de neige ramassées en douce. Les plus petits, moins rapides en prenaient plein la tête ! Ces jours là je rentrais toute mouillée en couinant, répétant que ce n'était pas juste. C'étais le bon plan pour me faire un peu caliner par maman, et je pensais : "tant pis pour eux".
Bientôt une petite soeur agrandit la famille, et quelques années plus tard, ce fut un petit frère qui pointa le bout de son nez.
Quand approchait Noël, papa nous emmenait, mon grand frère, ma grande soeur et moi, en voiture voir"mèmère". J'avais le mal des transports donc j'appréhendais les longues sorties. J'utilisais une technique imparable pour éviter d'avoir la nausée : je faisais tout le voyage les yeux fermés. Au début, toute occupée à imaginer ce que je ne voyais donc plus, je laissais mon corps pencher tantôt à droite,tantôt à gauche, mais très vite, je m'endormais, bercée par la conduite souple de mon père. Quand j'ouvrais les yeux, croyant le voyage terminé, il m' arrivait de voir débarquer, profitant de l'arrêt des voitures au feu rouge, le Père-Noèl, tout sourire, distribuant des sachets de friandises avec en plus une orange et une coquille fondante à souhait. Je ne tardais pas, ravie, à en croquer les extrémités. Mélés aux bonbons colorés, acidulés, se trouvaient des "carambar". Je ne savais pas encore lire mais j'étais curieuse des mots...Je déballais ces espèces de longs caramels et les donnais à ma soeur qui lisait à voix haute les charades qu'ils cachaient. Je me souviens de l'une d'entre elles qui nous avait laissé sans voix, c'était celle-ci :
_"Mon premier vient après le "je"dans les conjugaisons".
_"Mon deuxième est une céréale nourricière cultivée sous un climat chaud et humide".
_"Mon troisième permet de repasser le linge".
_"Mon quatrième est la mélodie d'une chanson".
"Mon tout est un encenseur".
Donnant notre langue au chat, à l'unisson, dans la voiture, ma soeur nous lu la solution : "un thuriféraire".
Même papa ne savait pas qui était celui là ! Pourtant il connaissait des tas de gens !
Le coron où "mémère" restait me semblait triste, il n'y avait pas d'enfants avec qui jouer, sauf quand ses voisines recevaient de la famille. Nous sortions de la voiture, un peu engourdis par le trajet, l'automne avait eu raison des dernières pensées qui égayaient, aux beaux jours, la petite allée de graviers blancs. On avançait, précédés par papa qui, après avoir salué sa mère, nous disait toujours la même chose :
"-Fais un' baiss' à mémère !"
Nous obéissions, déposant, un peu timides, sur la pointe des pieds, un baiser furtif qui ne claquait pas et laissions la place au suivant, sans état d'âme...Elle ne nous enlaçait pas comme nombres de mamies d'aujourd'hui. Ses cheveux gris, tirés en arrière, s'enroulaient dans un chignon bas. Une blouse sans teinte vraiment définie, sombre et lustrée par places, uniformisait sa silhouette longiligne. Je me souviens qu'elle piquait un peu comme papa...Le son de sa voix, je l'ai oublié...Elle s'exprimait avec parcimonie.
La pièce où nous passions la journée lui servait également de chambre. Le papier peint d'un autre temps, l'assombrissait. Dans la demeure, flottait une odeur de renfermé qui imprégnait les vêtements de "mémère", et bientôt nos manteaux, que nous déposions sur l'épaisse courte-pointe qui recouvrait son lit. Les quelques rayons de lumière qui traversaient l'unique fenêtre, se fatiguaient vite mais "mémère" attendait qu'il fasse presque sombre pour allumer la lampe, ce qui donnait un côté lugubre à la salle-à-manger/chambre. Le tic-tac de l'horloge au dessus du lit, qui faisait face au fauteuil en similicuir dans lequel je m'installais toujours, surprenant par ma rapidité mon frère et ma soeur, rythmait les longues heures de ces dimanches.( Les enfants ne participaient pas aux conversations des adultes, dans mon enfance...)Parfois nous sortions quelques minutes nous aérer. J'avais très peur de me perdre et de ne plus retrouver la bonne maison car elles se ressemblaient toutes.
Nous redoutions l'inévitable envie qui nous obligerait à nous rendre au bout de la cour. Les "cabinets" qui ne ressemblaient en rien aux "wc"actuels nous rebutaient. il fallait soulever la planche en arrêtant de respirer un instant, et se résigner à s'assoir au dessus du trou, noir et nauséabond. L'aissant alors couler les eaux usées que nous avions courageusement essayé de retenir, nous levions des yeux plein d'effroi sur les toiles d'arraignées accrochées un peu partout. Toute frissonnante, de peur d'y apercevoir l'arachnide, je me revois encore tortiller mon corps, les pieds dans le vide, afin de toucher le sol, pour fuir ce décor digne d'un film d'horreur ! Le papier journal remplaçait le papier hygiénique !
Pour attendre l'heure du départ, je jouais avec les trous du plaid crocheté qui ornait le fauteuil. Mes doigs grimpaient des montagnes, dévalaient des pentes...L'après midi, la télévision fonctionnait sans réussir à égayer l'atmosphère. Mon père la regardait ainsi que sa mère et curieusement, ni l'un, ni l'autre, ne semblait souffrir de ce manque de dialogue. Souvent je m'endormais, enroulée sur moi même comme un chaton.
. Enfin arrivait l'heure de se séparer, alors mémère prenait dans la grande armoire à gauche du fauteuil, une boite de bouchées et nous l'offrait :
_"Tiens, té partage'ras avec euz zo't !" Disait-elle à l'un d'entre nous.
On remerciait et le rituel de l'arrivée se répétait mais nous faisions, cette fois, claquer les baisers, trop contents que ça se termine...Ce n'est qu'une fois rentrés que nous nous apercevions, éberlués, qu'il ne restaient que la moitié des précieux chocolats dans la boite. Toujours est-il que leur nombre réduit les rendait délicieux.
Au printemps, je jouais aux raquettes avec mon grand frère ou on essayait de fabriquer des cerfs-volants avec tout ce qu'on trouvait. On n' arrivait jamais à les faire s'envoler mais on s'occupait, et on était contents. À la belle saison, j'édifiais des tentes avec des vieux bouts de tissus (rideaux troués ou vieilles couvertures), que j'accrochais aux troènes avec des pinces à linge. La pelouse, attenante à la maison, toujours haute, accueillait dans un confort agréable, nos jeunes corps tout excités de si bien s'amuser. Les filles se disaient princesse Paola ou Sissi. On ordonnait à notre frère de nous courtiser ou de manger ce qu'on lui avait préparé avec les moyens du bord ( fleurs de pissenli et mauvaises herbes). Quand l'heure de tout ranger arrivait, on protestait et c'était tout bougonnant, qu'on obéissait malgré tout..L'odeur suave du lilas triple, de couleur mauve, accompagnait notre enfance, tout comme celle des fleurs de troènes dont nous respirions le fort parfum, une bonne partie de l'été.
(Impossible de m'imaginer à l'époque que ces deux senteurs me ramèneraient infailliblement et systématiquement à mes jeunes années, à chaque fois que je les respirerais, intentionnellement ou par hasard, au cours de ma vie future).
Certains jours, deux fois par an, peut-être, le camion des Houillères déversait notre part de charbon, devant l'allée séparant la maison de la pelouse. Papa, usé de son poste de nuit, au fond de la mine, se reposait à l'étage, des boules de cire dans les oreilles. Il ne fallait pas faire de bruit...Ces jours là, on se sentait alors investis d'une mission importante dans laquelle on y mettait toute l'énergie possible ! Munis de seaux, de grandeurs proportionnelles à nos tailles, tels des "forçats" heureux, nous ramenions les boulets jusqu'au hangar, au fond de la cour. Ce jour là, c'était sûr, on n' s'ennuierait pas ! Quelle chance, se disait-on qu'on nous laisse faire un vrai travail, comme les grandes personnes ! On fonçait hargneusement sur le tas de charbon en poussant sur nos bras, raidissant nos muscles, afin de remplir notre récipient. On se toisait, on courait (au début, seulement), pour prendre de l'avance, pour prouver qu'on était "capable de travailler". Les voisins qui avaient aussi leur "mont" de charbon à rentrer, nous regardaient amusés. Je me souviens combien j'étais fière de mon courage. Bien sûr, la lassitude arrivait bien vite pour les plus jeunes... On finissait la journée éreintés, nos vêtements, couverts de poussière noire. On avait l'assurance d'avoir chaud tout l'hiver mais on n'y pensait pas, c'était naturel dans la cité. Nos camarades de classe étaient presque tous enfants de mineurs.

Alors que les jours rappetissaient, que la fraîcheur du soir s'insinuait sous les plis de ma jupe plissée, j'attendais, avec mes frères et soeurs, que maman vienne nous chercher, exprès. La voisine, dont le jardin se terminait de l'autre côté de la rue par une petite barrière verte, nous faisait la conversation avec 'man et le temps semblait bon...Elle complimentait notre bonne éducation, demandait en quelle classe nous irions à la rentrée...Son mari avait attrappé la silicose. Cette dernière, avait eu raison de lui.
Pour la rentrée , on irait à l'hypermarché pour acheter les manteaux, les bottes pour l'hiver et le tablier obligatoire.Nous faisions nos courses courantes au "CODEC", un peu à l'écart de la cité minière, sur la route départementale conduisant à Carvin. Il y avait de tout : de bonnes patisseries polonnaises au graines de pavot, ainsi que de la mètka, et aussi de la saucisse fumée que ma mère faisait cuire dans la soupe au lard. (Toutes celles que j'ai essayé de préparer par la suite, n'ont jamais eu le mème goût !) Comme nous étions nombreux, maman enmenait toujours un enfant faire les courses avec elle, pour porter les sacs, disait-elle ! Sur le chemin, on ne parlait pas beaucoup. L'aller, était un peu monotone par contre le retour nous réservait parfois une surprise : maman nous achetait un cornet de glace en secret. Il ne fallait pas le dire aux autres, en rentrant à la maison ! Je compris bien plus tard qu'elle agissait pareillement avec mes soeurs et mes frères, mais ce jour là, lêcher cette glace, unique, rien que pour nous...que c'était bon ! Il y avait bien la camionnette, le marchand de glace ambulant qui, nous délivrant sa musique à tout và, sillonnait les rues de la cité au jours les plus chauds, mais peu de personnes achetaient. Pour les grandes familles, cette habitude auraît été trop coûteuse. On ne réclamait rien, quand on entendait la musique, on rentrait manger nos bonnes tartines...
Plus tard, je devais avoir une douzaine d'années, quand maman allait faire les courses, je demandais à rester à la maison. Je pretextais une forte fatigue... Elle n'insistait pas pour m'enmener, mais elle n'était pas dupe...À peine avait-elle tourné les talons que je me mettais en quatre pour tout nettoyer. Je faisais la vaisselle, lavais les sols, époussetais...Le désir de lui faire la surprise d'une maison toute propre, me mettais en joie. Pour nous récompenser, elle nous ramenait des petits pains au lait tout emballés, garnis d'une barre de chocolat, que nous mangions sans attendre.
Avec le temps va, tout s'en va...sauf le(les) goût(s) de l'enfance !