Marie-Jo, la cinquantaine fanée, je l’ai connue sur un site de rencontre ; elle avait de belles photos affichées sur sa devanture virtuelle, un avenir qui ressemblait au mien (je m’adaptais), du temps libre, et des fantasmes accrocheurs en bas résilles et en dentelle noire.
Divorcé depuis peu et véritable taïaut, la truffe au vent, je courais le guilledou et, Toulon-Marseille, ce n’était qu’à une portée de fusil de ma libido galopante. Nous étions faits pour nous rencontrer…

Au téléphone, elle m’avait susurré : « Mon beau, tu prends l’autoroute jusqu’à Marseille, tu vas toujours tout droit ; arrivé sur le Boulevard Michelet, tu prends à gauche, tu passes devant le stade et tu continues toujours tout droit. Quand tu verras l’obélisque de Mazargues, tu prendras à droite, le Boulevard de la Concorde, et encore une fois toujours tout droit jusqu’à la première à droite : la rue Jules Isaac ; remonte-la, je t’attendrai, tu me reconnaîtras… »
Moi qui suis nul, question géolocalisation, j’avais trouvé du premier coup ; ce devait être l’aiguille du GPS, du dessous de ma ceinture, qui m’indiquait la bonne route…  

Effectivement, elle m’attendait au bord du trottoir ; je ne pouvais pas la manquer. Avec toute sa panoplie d’apparat, décolleté super plongeant, jupe ultra courte et montée sur des talons si hauts, elle ressemblait à une majorette qui n’a pas vu retomber son bâton ; j’étais même étonné que les hommes de passage ne s’arrêtent pas pour lui demander son prix…

Plus que ma vieille voiture, elle avait des kilomètres au compteur, ma belle Marie-Jo ; les cernes autour de ses yeux valaient tous les maquillages de films tragiques en noir et blanc ; ses cheveux décolorés en blonde cachaient mal leurs racines blanches ; ses mains calleuses, ses ongles cassés trahissaient sa pénible condition de femme laborieuse et, si elle avait des frissons, ce n’était que le froid du dehors. Comme je n’étais pas non plus de la première fraîcheur, on s’est reconnus, on s’est approchés, on s’est touchés, on s’est embrassés. Elle sentait bon la savonnette et le parfum de la superette.  

Son histoire est digne d’un roman de Victor Hugo, dans sa période « Les Misérables » où elle n’aurait pas dépareillé dans un chapitre entier, tant ses emmerdes étaient multiples.

Divorcée d’un mari aussi juif qu’ambigu, comme pour se soulager, elle m’avait raconté. En allant aux WC, elle l’avait surpris, dans la nuit de l’appart, en train de se masturber devant l’écran de son ordinateur, tout en parlant à un interlocuteur inconnu.
A longueur de journée, été comme hiver, elle préparait des gâteaux dans sa cuisine et, lui, il allait les vendre à la boulangerie d’en face, moyennant un maigre bénéfice. Gare, les gifles tombaient bas quand elle ne réalisait pas son quota.
Sur mes recommandations, elle s’était séparée de son dernier loulou en date ; la nuit, il était videur de boîte, de son état ; en échange, aux frais de la princesse, il passait ses journées à jouer à des jeux d’arcade sur la télé de la maison tandis qu’elle allait s’éreinter à faire des ménages. S’il avait une grosse BMW, elle n’était pas assurée, il dealait avec les gamins du quartier, il jouait aux courses, il grattait à tous les jeux et il ne gagnait jamais…
Elle avait deux gamins, deux véritables p’tits cons (comme elle disait) d’une vingtaine d’années qui profitaient outrageusement d’elle ; pour l’emmerder, ils l’appelaient la vieille, devant moi, ce qui la faisait immanquablement pleurer. Moi, je les j’aurais bien balancés d’une fenêtre de sa minuscule location, au quatrième étage.
Elle avait recueilli un chien, à cause des caprices de ses deux gamins ; il ne servait à rien qu’à vider ses gamelles, qu’à gueuler son ennui et à réclamer sa promenade quand l’envie de faire ses besoins le débordait. Quand j’étais là, c’est moi qui allais le balader, ce pauvre clébard. A force de tirer sur sa laisse, il avait le cou plus long que la normale. En apnée, j’en profitais pour prendre l’air, loin de toute cette détresse sidérale…  

Plus tard, quand j’arrivais chez elle, un week-end sur deux, elle me préparait toujours un bain d’eau chaude parce que cela faisait du bien à mes articulations malades, même si elle n’avait plus que de l’eau froide pour sa vaisselle et même si sa facture d’électricité allait s’en ressentir. Nue sur son lit, les seins un peu lourds, le ventre un peu flasque et les cuisses un peu rondes, elle n’était pas franchement une odalisque, non, ma Marie-Jo.
Après l’amour, du haut de l’armoire de sa chambre, en catimini de ses gosses intéressés, d’une antique boîte de biscuits, elle me sortait ses trésors de vieilles pièces et de vieux timbres qu’elle étalait sur le lit ; elle voulait tout me donner. Elle me montrait des photos de son mariage, des photos d’elle à la plage et elle insistait sur la beauté de ses formes, au temps de ses jeunes années. Pendant les quelques heures qu’on passait ensemble, elle riait, elle était agréable et spontanée. Comme si le soleil éclairait sa cuisine, pendant un rayon de bonheur, elle me préparait des bons petits plats, des gâteaux, sans doute les mêmes que celui que son mari lui réclamait, des années auparavant ; je devais les ramener chez moi pour que je l’oublie moins vite, me disait-elle, redevenue sérieuse…  

Pour occuper le temps, on a fait le tour de sa famille. Nous sommes allés voir son père, il était pied-noir, espagnol et aveugle. Il était boxeur amateur, dans son jeune temps, et il n’a pu s’empêcher de me montrer quelques-unes de ses photos de jadis. Quand je lui ai dit qu’il ressemblait à Cerdan, il m’a tout de suite accepté à sa table.
Avec des fleurs, nous sommes allés voir sa mère ; au cimetière, avec vue imprenable sur la mer, elle dormait dans la travée six de l’allée douze.
Nous sommes allés rendre visite à une de ses sœurs ; elle n’a pas ouvert sa porte même si sa voiture était garée devant la maison ; nous sommes allés voir une autre de ses sœurs ; en bras de chemise, la clope au coin du bec, le juron aux lèvres, elle déchargeait un camion de livraison du magasin Liddle de son quartier.
Nous n’avons pas eu besoin d’aller à la rencontre de son frère, un peu demeuré, vu qu’il traînait toujours dans les environs, à l’aumône habituelle d’un petit billet ou d’une assiette chaude sur un coin de table. Un dimanche, alors que nous déjeunions chez son paternel, il était assis à côté de lui ; chaque fois qu’il ouvrait la bouche, il prenait une beigne. Aussi, je me suis demandé si le boxeur à la retraite était vraiment aveugle ou si le gamin ne faisait pas exprès de s’en prendre plein la figure, seulement pour avoir une caresse de son père…  

Quand ses « merdeux » n’étaient pas dans les environs, on faisait l’amour sur toutes les chaises, celles du salon, celles de la cuisine, celle de la chambre ; cela devait être son fantasme le plus exaltant. J’eus un peu peur avec le tabouret de la salle de bains, à cause de son état bancal et madame avait des orgasmes en décibels tonitruants, à décoller la faïence. Son lit était tellement mou que je me retrouvais toujours aspiré avec elle, en son milieu. Alors, je me retournais et, agrippé contre le bord, j’avais l’impression d’essayer de dormir sur les pentes glissantes d’une montagne abrupte…  

Aussi, je vous le demande, amis lecteurs de cette aventure ; cette pauvre femme, qui avait-elle à dénoncer ? Son juif ? Son porc ? Ses enfants ? Sa malchance ? Son ignorance ? Sa pénible condition de femme ? Ce bonhomme qui avait frappé à sa porte, seulement intéressé par ses photos en porte-jarretelles ? Moi, j’arrivais dans son monde et j’étais comme un chien dans un jeu de quilles. Elle, sans permis de conduire, sans réel boulot, sans avenir, elle gérait la guigne, la fainéantise de son aîné, les crises d’épilepsie de son plus jeune, les fins de mois difficiles à partir du dix, les factures qui s’accumulaient, le frigo et les placards qui se vidaient en échange, la machine à laver en panne, les deux bouts qu’elle tentait de joindre à la seule force de son courage et de ses ménages chez les riches avares…   

Chez elle, à part le jeu des chaises musicales, c’était devenu le palais des mille et un ennuis. Bien sûr, on sortait. Nous avions déjeuné dans des grands restaurants, ceux du bord de la mer ; elle était toute contente de se retrouver dans le monde, avec ses bijoux en toc, pour briller en public. Nous étions allés au Vélodrome et nous avions applaudi l’OM ; bras dessus, bras dessous, nous nous étions baladés au Parc Borély, malgré la pluie, malgré le Mistral et malgré le soleil ; nous avions arpenté les grands magasins et fait des emplettes mirobolantes à la couleur enflammée de ma carte bleue ; nous étions allés au cinéma voir triompher des héros en costume de chevaliers. Pourtant, il fallait se rendre à l’évidence ; nous nous étions épuisés à force d’avoir vécu notre temps ensemble. Cette vie de barreau de chaise ne me convenait pas…

Avec ses deux pénibles ados qui squattaient l’appart, c’était des sempiternelles crises de disputes avec leur mère, et j’en avais ma claque d’arbitrer toutes ces guerres de suprématie. Une fin d’après-midi, quand une goutte d’incompréhension et d’engueulade fit déborder le quatrième étage, je repris le chemin inverse ; je contournai l’obélisque de Mazargues, bien dressé entre la nuit et la journée, je longeai le Boulevard Michelet et je tournai à droite pour retrouver la bretelle de l’autoroute de Toulon. Je ne suis jamais revenu. Je crois que je lui ai fait du mal, je crois qu’elle a pleuré ; comme une bouée de sauvetage, je crois aussi qu’elle s’est accrochée à un autre bras, plus responsable, plus compréhensif, pour la prendre en charge et pour tenter de la sortir enfin de tout son marasme. Insatiable navigateur, le nez au ciel, je repartais en quête de l’inaccessible étoile…