Sortant du gramophone, la voix de Caruso assénait, magnifique : « Comme la plume au vent, Femme est volage, Et bien peu sage qui s’y fie un instant »  De son côté, « Madame Butterfly » sanglotait sur la trahison de l’homme.  A quatre ans, j’appris ainsi l’essentiel : en amour, soyons prudents.  Assise sur mon petit banc, je jouais silencieusement dans un coin et  bénéficiais du goût de mes parents pour l’opéra, dont se souciaient peu mes frères aînés. Eux, ils chantaient des chansons d’amour à la mode dont je partageai peu à peu le répertoire ;

            « Ramona », « Les papillons de nuit », « Charmaine », complétèrent mon éducation. Je connue par cœur « Dolorosa », « Viens, le soir descend … » , « Bonsoir Ninon » et je chantai  même en toute innocence, après un repas de famille au jardin  :

            « T’avoir à moi rien qu’une nuit
              Sans bijoux et sans voiles
              A la clarté des étoiles
             T’avoir à moi rien qu’une nuit
             Mourir demain mais t’aimer aujourd’hui »

            Maman, gènée, tentait de me faire taire, les convives m’applaudissaient à tout rompre, J’avais eu mon heure de gloire, sans gramophone ! Le progrès le relégua au grenier, remplacé par le tourne-disque.

            Il reste le souvenir un peu brouillé d’un temps révolu, le beau temps de l’enfance.