À sa sortie de l'hôpital, il avait été décidé pour Papa qu'une aide serait nécessaire pour son retour à la maison. C'est ainsi que chaque matin, quelqu'un venait pour l'aider à faire sa toilette.
Malgré tout, je continuais à y aller régulièrement, n'hésitant pas à dormir là-bas certaines nuits pour veiller sur mes parents.
Bon an, mal an, les années continuaient à passer et j'aidais du mieux que je pouvais Maman qui commençait à fatiguer. Papa m'appelait très souvent dans la journée quand il avait des soucis ; il savait qu'il pouvait compter sur moi et il me faisait entièrement confiance : je l'aidais alors à se changer quand il avait ces accidents récurrents. Parfois il se mettait à pleurer en me disant "Je ne suis plus bon à rien" : il ne supportait plus cet état de dépendance. Il m'expliquait aussi des choses intimes qu'il n'aurait pas dit à Maman : il savait qu'elle se mettrait en colère pour une raison ou pour une autre. Le soir, il fallait l'aider à enfiler son pyjama et à se coucher. Et chaque fois il me disait merci, des larmes dans la voix.

Puis vint ce funeste samedi matin... Il tomba sans un mot pour ne plus jamais se relever. Les pompiers appelés à la rescousse ne purent rien faire. Son dernier vœu était exaucé : il avait dit, la veille au soir, à maman "Quand est-ce que je vais m'en aller là-bas !?", ce qui avait d'ailleurs déclenché une dispute, maman ayant très mal réagi.
Tandis que ma sœur était venue de Paris pour assister notre mère à son tour, j'étais repartie chez moi car je devais me rendre au travail le lendemain matin.

Ce jour-là devait rester gravé dans ma mémoire. A 7h, je me réveillai en sursaut : j'avais entendu très distinctement la voix de papa qui m'appelait, comme à son habitude quand il avait un souci. Mais cette fois, c'était beaucoup plus fort, plus impérieux. Je me levai, complètement sonnée, et  partis au travail avec un sentiment de malaise profond. Malgré tout, ce fut plus fort que moi : j'envoyai un message à ma sœur pour lui expliquer mon réveil subit et cet appel qui résonnait encore à mes oreilles. C'est alors qu'elle m'expliqua ce qui s'était passé : Maman, ce matin-là, avait explosé de rage, de douleur. Son chagrin s'était transformé en colère. Désemparée, elle était entrée dans la pièce en furie, là où Papa reposait, et s'était mise à l'invectiver avec de grands cris. "Pourquoi tu es parti ? Pourquoi tu m'as abandonnée ? Qu'est-ce que je vais faire maintenant ?" Ceci se passait à l'heure exacte de l'appel de Papa qui m'avait réveillé. C'est ensuite que Michèle s'est rendu compte qu'il avait bougé. Ses bras, auparavant croisés sur sa poitrine, s'étaient dénoués. Elle a cherché à les replacer mais sans succès probant.
Plus tard, l'après-midi s'acheva avec la mise en bière.

Papa, où que tu sois, j'espère que tu es bien et que tu as enfin trouvé la paix.