C’est le premier mai, aujourd’hui. Partout, sur les trottoirs, on voit des vendeurs à la sauvette avec leur muguet en devanture. Ils sollicitent, ils haranguent, ils attirent, ils pressent le chaland, ils les poursuivent avec leurs boniments. Si j’ai pu les éviter pour aller jusqu’à mon bistrot habituel, quand je retournerai à ma bagnole et certain d’y passer, j’ai préparé un billet de cinq euros dans ma poche pour leur acheter quelques brins, me sacrifiant ainsi à la tradition du Premier Mai…

Tout à coup, elle est entrée dans le bar. C’est sans doute un courant d’air qui l’a propulsée à l’intérieur, le matin frisquet, plutôt. Elle est fagotée comme ces pauvres gens qui portent tous leurs habits sur eux ; la froidure, ses morsures, ses engelures, elle connaît. Elle s’en est accommodée comme une maladie engourdissante qu’elle combat péniblement au quotidien. Son nez est rouge, ses pommettes sont roses, ses lèvres sont violettes ; quelques larmes de froid perlent à ses paupières ; la nuit est longue au pays des sans-abris. Sur son front plissé ses rides sont trompeuses, on pourrait y calculer ses années de galère. Elle est encore jeune, peut-être la quarantaine, peut-être moins. Mais, ici-bas, qui peut donner un âge à un être qui survit dehors, sans cesse exposé aux intransigeantes vicissitudes de l’adversité ?...

Elle est chargée avec des gros pochons en plastique Casino qu’elle porte dans chaque main ; comme une lourde clarine sourde, autour du cou, une musette épaisse se balance mollement ; un sac à dos trop rempli complète son harnachement de baudet. Aussi, elle a du mal à passer entre les tables. Pas tout à fait consciente de son encombrement dans un endroit aussi restreint, elle emporte des chaises sur son passage ; leurs crissements dérangeants sur le carrelage détonent dans l’ambiance feutrée de l’établissement.
Enfin, elle trouve sa place contre une fenêtre ; de ce point de vue, elle envisage toute la place. Petit à petit, elle se dévêt de ses fardeaux ; elle les range tout autour d’elle et ne les perd pas de vue comme si c’était ses petits. Presque aux frontières de la Misère, son blouson est déchiré, son jean est rapiécé, ses godasses sont crottées ; il en faudrait peu pour qu’elle bascule dans la clochardise…

Personne ne la regarde vraiment ; comme si la déchéance était contagieuse, les riches l’ignorent, les besogneux soignent leur propre impécuniosité et les autres ne s’en soucient guère. Le nez dans leurs tasses, ils cherchent leur avenir dans les pépites de café collées au fond ; alors, celui des autres, ils s’en foutent royalement.
Pourtant, au royaume de la fortune, de voir les autres plus attigés que soi, ça réconforte quelque part ; on se dit qu’on n’est pas si mal, que tout pourrait être pire. On s’étalonne sur leur dénuement ; condescendants, on jetterait presque une pièce dans leur caniveau pour qu’ils se courbent devant nous avec des sourires de remerciement.
Moi, voyeur impénitent, je profite de son reflet dans la glace ; pourquoi est-elle venue s’incruster dans mon champ de vision ? Pourquoi ses simagrées de pauvresse me touchent autant ? Pourquoi, en ce jour de premier mai, je ne vois qu’elle ? La vie est sans hasard ; elle sait qu’elle sera le sujet de mon écriture d’aujourd’hui…

Soudainement inquiète, elle se lève ; elle va constater les prix des consommations sur une pancarte. Elle s’approche, lit plusieurs fois, cherche des lunettes qu’elle n’a pas, hoche la tête ; ses cheveux blonds filasse suivent péniblement ses mouvements de contrariété. Elle retourne s’asseoir, fouille dans son porte-monnaie, additionne les petites pièces, s’affole, recompte et recompte encore. Si elle rougit, ce n’est plus le froid du dehors, ni le chaud du dedans, c’est cette facture qui va la ruiner. Bien vite, la serveuse lui réclame une boisson ; ce sera un tout petit noir…

Elle a rangé ses pieds sous la chaise, porté ses coudes sur la table et posé la tête entre ses mains ; dubitative, elle regarde dehors pour ne pas penser ce qu’elle a en dedans.
Ses vêtements paraissent trop grands ; on dirait un épouvantail fatigué de surveiller un champ et qui prend un peu de repos dans ce bistrot. Sous son blouson, un vieux gilet de laine se détricote doucement ; les mailles se débinent et j’imagine que le début de cet effilochage date de la naissance de son calvaire. Comme les minuscules cailloux blancs du Petit Poucet, j’aimerais qu’elle remonte son fil de laine jusqu’à le suturer pour qu’il ne se défile plus jamais…

Alors, arrive son café. Elle place ses mains engourdies de chaque côté de la tasse et se réchauffe en humant longuement la fumée du breuvage. Elle déchire le papier du sucre en poudre et en verse une petite quantité dans la tasse ; le reste, elle le replie soigneusement et le glisse dans sa poche. Le petit gâteau, le Spéculos, elle le croque à petits coups de dent pour le faire durer dans sa bouche. Souvent, elle remonte les boucles de ses cheveux gras qui perturbent son petit déjeuner. Enfin, elle porte la tasse à ses lèvres et c’est l’élévation, la communion sacrée, intense, voluptueuse, entre l’Infortune et la Félicité…

Comme s’il n’avait jamais été à moi, le billet de cinq euros me brûle la poche. Ce laissez-passer de trottoir est devenu mon impérieuse autorisation de sortie du bar ; plus que de m’acquitter d’un anonyme brin de muguet, il va offrir à ma conscience une forme de porte-bonheur inaltérable. Discrètement, je me suis approché de sa table ; elle ne peut pas me voir parce que je suis transparent comme un courant d’air. Je lui touche l’épaule et d’une façon tout à fait convaincante, je lui confie : « Vous avez fait tomber ce billet, madame… » Sans comprendre ce qui lui arrive, elle tient le billet dans sa main. Parce qu’elle est honnête, j’entends sa voix qui dit des : « Mais non, mais non… » Avant qu’elle ne réalise mon geste, je suis déjà dans la rue. Je sais qu’elle me regarde par la vitre de sa fenêtre ; cette sensation extraordinaire de chaleur que je ressens dans le dos vaut tous les brins de muguet du monde…