Au hasard de notre balade sentimentale, nous avions rejoint un petit square ; il semblait sorti de nulle part. Il y a toujours un parc, un espace vert, une issue de secours s’opposant à la morosité de la ville et qui s’offre à l’errance enthousiaste. On a tous besoin de ces havres de paix, de ces jardins d’Eden pour croquer dans sa pomme d’Amour.
Inconsciemment, on les recherche ; c’est un retour à la nature, peut-être, l’ombre complice des frondaisons, sûrement. Le vieux grillage en fer forgé, l’ancestral porche d’entrée, les parfums capiteux de la verdure débordants, en étaient les invitations convenues…  

Nous avions couru dans l’allée pour ne pas nous mettre en retard sur le bonheur d’être ensemble, à cet instant d’intemporalité enchanteresse. Sous les grands arbres, et dans l’abri de leurs ombres, nous faisions des haltes baisers ; je ne reprenais ma respiration qu’après nos tours de langue, comme des tours de clé fougueux, pour m’emparer encore de ton cœur. Dans leur antre protecteur, nous étions tremblants sous le saule pleureur, impressionnés sous le grand chêne, hilares sous le tilleul, emballés sous le frêne, enfants sous le hêtre ; aux moindres de nos soupirs, toutes les feuilles de tous ces arbres semblaient nous applaudir !
Parfois, des branches basses emprisonnaient tes cheveux et, preux chevalier, j’avais un grand plaisir à démêler une à une tes boucles blondes ; elles étaient des guirlandes d’or sur le sapin de Noël de notre été et, toi, tu en étais le plus fabuleux cadeau…

Je ne voyais un futur envisageable que dans la prunelle de tes yeux ; de celui du ciel à celui des abysses, en passant par les fleurs, tous les bleus s’y confondaient dans une intimité de cascade débordante. J’aimais bien tout ce déséquilibre qui me maintenait pourtant dans une expectative heureuse ; je pouvais me noyer dans l’un et planer dans l’autre.
Dans leurs reflets, je voyais le monde dans une dimension extraordinaire ; j’étais ton courageux héros, l’escaladeur de tes cils papillonnants, l’émérite nageur de tes larmes de rire, l’explorateur de tes cernes complices, le goûteur de ton mascara, l’arpenteur de tes sourcils froncés, dans l’impatience d’un autre baiser. La frange sur ton front, le grain de beauté sur ton nez, la fraîcheur de ta joue, le goût de ta salive, le tourbillon de ta jupe quand tu tournais autour de mon doigt : le bout du monde était partout, à portée de voix de tous mes je t’aime.  

Ta respiration était la mienne, ta démarche était la mienne, tes émerveillements étaient les miens, tes rires étaient les miens, et nos silences étaient complices. Ils continuaient de se murmurer des mots doux, ces caresses qui touchent l’âme et qui tissent des habits de lumière éblouissants. Le long de tes soupirs, j’étais un cerf-volant flottant dans l’éméraldine et tu agitais ma ficelle à la langueur de tes délicieux caprices. Fondus dans le creuset de l’Amour, dans un tout, aussi chimérique qu’impérissable, nous n’étions plus qu’un…  

On marchait main dans la main. C’était si difficile de nous dénouer de ces liens d’amour ; quand on croisait un couple de personnes âgées, un enfant sur son petit vélo, un landau de maman, un vieux monsieur pendant l’assiduité de sa lecture, nous inventions toujours des stratagèmes pour ne pas nous détacher. Parfois, on ne pouvait pas faire autrement, à cause des aléas de l’allée, et quand nous nous retrouvions, c’était comme si nous nous étions séparés depuis mille ans ! Telle une valse insatiable, t’apprendre, te retenir, t’apprendre encore, te laisser t’enrouler contre mon épaule, te regarder te déplier jusqu’au bout de nos doigts, te reprendre, te garder contre moi, je peaufinais nos pas de danse…

Te souviens-tu de la statue paresseuse ? Assise et pensive, elle faisait la circulation aux amoureux en pointant son doigt vers l’enfilade des bancs ! Et la fontaine aux glouglous mystérieux comme des secrets courant à fleur d’eau ! Il s’y baignait les nuages baladeurs et ils allaient sécher dans un autre coin du  ciel ! Te souviens-tu du charivari des petits oiseaux sur la gamme des branches alentour ? Ils étaient la musique de fond de notre aventure bucolique ; nous apprenions les paroles de notre chanson et nos baisers étaient nos refrains qu’on connaissait sur le bout du cœur. Et quand nos ombres se confondaient au soleil d’une autre de nos embrassades ? Le monde tournait autour de nous…  

Sous l’œil intrigué du gardien, nous avions foulé sa pelouse. Tu avais enlevé tes chaussures ; tu les portais dans chacune de tes mains et quand on s’enlaçait, je sentais leurs talons se frotter dans mon dos. Je tenais tes hanches comme on tient un instrument de musique quand on en a compris les premiers accords. Tu te grandissais sur la pointe des pieds et ta jupe se soulevait plus que de raison ! Au diable la raison et son triste cortège d’a priori, de modération et d’indifférence !... Il y aurait tant à dire mais ce n’est pas le sujet du jour !...  

Nous avions rejoint le banc des amoureux ; autoritaire et entremetteur, sans façon, il nous a basculés en arrière comme s’il nous prenait dans ses bras ! Il avait coincé ta jupe entre ses planches, ce vieux coquin ! C’est ce moment qu’a choisi le gardien voyeur pour nous sermonner ! « Vous n’avez pas vu le panneau, les jeunes ?... » « Ben non, puisque nous sommes arrivés de l’autre côté » ne puis-je m’empêcher de lui répondre. « Chute de branches » nous lança t-il, en regardant la cime des arbres. « Pour  conserver la chance de votre idylle toute neuve, il y a franchement d’autres moyens de toucher du bois !... » dit-il, en souriant. Ce devait être sa phrase fétiche, sa ritournelle champêtre, celle qu’il sert et ressert à l’occasion des amoureux qui viennent se bécoter sur son banc des passions…

Quand il s’éloigna, ingénue Cendrillon posée sur le banc de pierre, à genoux, je glissai doucement tes chaussures de verre sur tes pieds menus et c’était un feu d’artifice dans mes pensées multicolores…