La pluie tombait sans discontinuer. La grisaille du dehors, celle de notre bateau fendant une mer tout aussi grise, les aboiements sporadiques des cheminées crachant leur fumée décolorée, c’était l’ambiance de cette mission lointaine. Le blouson de mer gonflé par la pluie, les pontus* revenaient trempés de leur faction sur la passerelle. En tant que jeune mécano, le seul plaisir que j’avais d’aller au quart, c’était de ne pas me noyer sous toutes ces trombes d’eau. Pourtant, j’allais fumer la clope pour me sortir de la moiteur de la chaufferie et de la morosité du poste. Sur la plage arrière, le sol était glissant, l’air était humide, l’atmosphère collante ; l’écume du sillage était vaporeuse ; elle se mesurait aux nuages bas, le temps d’une compétition de brume…
Parfois, un coup de vent volage balayait le pont, et la pluie et l’eau de mer se mélangeaient dans des flaques irisées de sel ; l’eau pure et l’eau salée s’enroulaient d’amour sur ces improbables pistes de danse, comme des partenaires insatiables…

Accrochées au bastingage, comme des jeunes hirondelles farouches, des gouttes de pluie éphémères se balançaient sans avenir. Elles s’éclaboussaient les unes les autres au rythme soutenu de leur apparition ; en rafale, en essaim, en perdition, en conquête, en trombe, qu’elles soient grosses, petites, lourdes ou menues, elles venaient se rejoindre, s’enlacer et s’allonger sur les fils tendus. Entre deux nuages, toute leur transparence giclait à la lumière ; pendentifs en diamant, bracelets argentés, ou rivières de perles, n’importe quelle sirène aurait pu surgir des abysses pour cueillir ces bijoux…  
Chacune d’elles reflétait la mer comme si elle en avait l’entière possession, comme si elle n’en était qu’une infime partie mais, tout son ensemble, en même temps. Elles étaient les graines du sablier de la mer ; naître goutte de pluie, enfler ru, courir rivière, s’élargir fleuve, et retourner à la mer, la boucle était bouclée. A moins qu’elles n’en fussent les frissons, toutes les gouttes de pluie ressemblaient à la mer.
Peut-être que sur les fils de la rambarde, toutes ces larmes venaient s’écrire comme des notes de musique divine, en bémols, en dièses, en majeures, en soupirs ; peut-être que les sirènes apprenaient leurs chansons sur les gammes du bastingage des bateaux.
Moi, je secouais doucement les câbles de la balustrade pour qu’elles aillent naturellement vers leur destin. J’aurais été mal à l’aise de rencontrer une sirène ; au moindre de ses refrains, je serais devenu l’hôte assidu de ses profondeurs. Mais d’autres gouttes venaient se pendre inlassablement comme si l’aventure était irrésistible. C’était mes déductions intimes…

La fumée de ma clope perturbait toute cette grisaille environnante ; elle allait peindre des interstices fugaces, envelopper des paysages incertains, embarrasser tel nuage, embraser tel autre ou embrasser l’ombre fuyante du bateau, dans son aura bleutée.
A travers toute cette brouillasse de mauvais temps, tout n’était pas si moche, après tout. Jeune embarqué, j’étais l’importun voyeur traduisant les éléments, réceptionnant les événements, multipliant les sensations, imaginant d’autres sentiments, comme autant d’aventures intérieures. Ici, c’était le commencement du monde ; mon fier bateau naviguait au milieu de ce nulle part extraordinaire ; la signature de son sillage, aussi réel que fugace, en était l’illusoire certification.
Trempé, comme un des pontus de tout à l’heure, je faisais pourtant durer ma tige de huit comme quand on se sent bien dans un endroit, parce qu’il possède des bribes de réponses à nos questionnements existentiels ou, plutôt, celles qu’on apporte à nos réflexions, quand elles arrangent nos conclusions. Et la pluie mitraillait la mer, et les vagues les absorbaient, et les remous les engloutissaient ; cela n’en finissait jamais…

Tout à coup, un vieux chouf* cuistot vint dérégler toute la machinerie de mes cogitations spirituelles ! Il traînait une lourde poubelle comme le pénible boulet de son emploi du temps à bord ! Il a seulement râlé à cause de la pluie battante ; je ne sais même pas s’il m’a vu tant il regardait le pont pour ne pas glisser. Il ne comprenait rien aux flaques, à la lumière diffuse, aux paysages insaisissables !...  
A travers l’entonnoir d’évacuation, laborieusement, à cause du tangage, il a commencé à vider ses ordures par-dessus bord ; pour parfaire son travail, il tapait sa poubelle sur le rebord du radier. Au tempo du ramdam, ses épluchures s’allongeaient dans l’eau comme des guirlandes de fête ; elles s’entortillaient et se débattaient dans le sillage, et l’écume blanchâtre les ornait de subreptices bulles de mer. Un instant, elles flottaient, mues par cette insubmercibilité provisoire, puis elles coulaient doucement comme un leurre mollement agité par un pêcheur désabusé…

Une grosse goutte de pluie avait éteint ma brune ; quand je la rallumai, je soufflai ma fumée sur le triste paysage de cet éboueur des mers. C’est à ce moment que je vis distinctement la chevelure d’une sirène ondoyant entre deux eaux ! Avec tout son raffut, il les avait attirées ! Mais non, ce n’était pas le ressac du sillage ! Mais non, ce n’était pas la bave blanchâtre d’une vague affamée ! Mais non, ce n’était pas un reflet de houle drossée sous la coque ! J’ai jeté mon mégot. Hypnotisé, subjugué, conquis, je me suis approché du spectacle en me bouchant les oreilles. Elles savaient me captiver… Feignant d’ignorer tout des choses de la Mer, le vieux cuistot avait remballé sa poubelle ; il me regarda comme si j’arrivais d’une autre galaxie mais comme il n’était pas de la dernière pluie, il me dit : « Tu crois, toi, que les sirènes mangent les trognons et les feuilles blettes des endives ?... »

 

Les pontus : ceux qui travaillent sur le pont.

Chouf : Grade de Quartier-maître chef dans la Marine.