En cet après-midi froid mais ensoleillé, j’ai voulu retrouver l’ancien chemin de terre, celui qu’on prenait jadis pour rejoindre le bois, celui qui longe la voie ferrée là-bas.

Partie avec mon chien, je retrouve le chemin. Bien herbicidé, sec, nu, ocre jaune, il longe des champs labourés. Sur un talus d’herbes mortes, herbicidées elles aussi, de hauts chardons rouillés espèrent encore renaître de leurs semences qui se balancent au gré du vent. Plus loin, un groupe d’arbustes, oubliés par les humains sans doute, agitent leurs feuilles encore vertes.

Le chemin rétrécit, se creuse d’ornières et, peu à peu, se couvre de cailloux, de gros cailloux tout neufs, genre ballast de chemin de fer. J’ai bien dû me tordre les pieds cinq ou six fois dans ce chemin suicidaire avant de suivre les pas de mon chien qui, lui, sait où marcher. Intelligente bête qui sait éviter les ornières profondes et les pierres qui roulent. Il me suffit de l’observer.

Soudain le chemin rétrécit encore, s’enfonce dans une sombre végétation. Les arbustes, de chaque côté, se courbent pour nous faire une haie d’honneur. Une odeur pénétrante, familière, qui me rappelle l’ancienne ferme près de chez mes parents, habite ce sentier qui est devenu boueux, glissant. Les ornières débordent d’eau saumâtre. Un troupeau de vaches a dû emprunter, depuis peu, cette voie.

Nous sortons enfin à la lumière sur un sol redevenu sec. J’aperçois tout près la voie ferrée qui longe le talus. Plus haut, de l’autre côté, deux humains qui bavardent, ceux-là sûrement qui ont conduit leurs bêtes.

Je cherchais le bois de jadis, je n’y trouve qu’une pépinière, arbres plantés trop droit, rectilignes comme des piquets. Plus loin des groupes d’arbres emprisonnés de barbelés et des panneaux révélateurs pour avertir les promeneurs qui pourraient avoir la bonne idée de chercher un bout de campagne. « Propriété privée – Défense d’entrer », « Attention Pièges », et plus loin encore « Attention tir à balles ». Il ne croit pas si bien dire, ce panneau ! Depuis déjà un moment on entend des coups de fusils qui tonnent. De loin en loin des salves vengeresses se répondent. Des chasseurs qui crient famine, peut-être, à courser une proie innocente !

Je sais à présent pourquoi ce silence pesant. Les oiseaux sont figés de peur dans leurs habits de verdure. Une boule de poils blancs roule en travers du chemin, derniers vestiges d’un lapin sans doute qui ne reverra pas sa famille. Peut-être vais-je, là, recevoir une de ces balles perdues. Mon chien, alors, saurait-il aller chercher de l’aide ou le prendrait-on aussi pour un sanglier !?

Je commence à fatiguer. Le chemin continue tout droit, plus haut. A droite pourtant un passage. Je crois le prendre pour raccourcir ma route mais il arrive en plein champ. Je continue, bravant les éteules de maïs, mais nous peinons tous les deux. Mon chien n’en peut plus. Je décide de faire demi-tour, de retourner par le même chemin. Sachs (c’est le nom de mon chien) a compris. Il accélère l’allure, pressé de rentrer chez nous.

Sur le chemin du retour, le calme est revenu. J’entends par là : le silence s’est tu, ce silence bavard rempli de peurs. Les oiseaux, timidement, dans les quelques arbustes disséminés reprennent leurs conversations. Peut-être parlent-ils du nombre des victimes, de la perte d’un voisin !
Sur la route, aux abords des maisons, une tondeuse ronronne au milieu d’une pelouse. Les gens se pressent, profitant des derniers sursauts du soleil.

Un jour prochain je retournerai dans ce chemin de terre. J’irai voir là-bas tout au bout où il m’emmènera. Peut-être qu’il existe encore ce bois ! Peut-être n’ai-je pas marché assez loin !