C’était pendant le mariage de ma fille. Même avec ces chaussures toutes neuves, ce mal de pieds, tout aussi récent, cette douleur de dos récurrent et ma timidité ordinaire de quidam transparent, on m’avait ordonné, prié, sollicité, bousculé, poussé, tiré, supplié, entraîné, jusqu’à la piste de danse.
Je n’ai jamais franchement apprécié la danse, ces signes extérieurs de « ravissement », cette joie en mouvement, cette débauche d’énergie rythmée à quatre temps. Moi, dans la mascarade générale, je me complais dans l’anonymat, dans la colle de l’affiche, dans le secret du courant d’air.

Mes amis, c’est à ce moment, pendant les mariages et les guet-apens, qu’il faut avoir un petit coup dans les carreaux. Désinhibé, on se fout du ridicule, des autres, de ce qu’ils disent et de ce qu’ils pensent. Mieux, on les emmerde ! Ce petit moment de gloire, volé à la postérité, devient un souvenir épique, une référence absolue, pour les mariages suivants. On dira : « Tu te souviens ?... J’ai fait danser ton père !... » comme si c’était un succès planétaire !
Forcément, les quelques miroirs et glaces rencontrés dans la salle du mariage ne peuvent assurément pas réfléchir le guignol désarticulé qui bouscule les rideaux, qui harangue les cavalières alentour et qui, dans la volupté violente de la cacophonie ambiante, se lance à corps perdu dans une syncopée de kaléidoscope emballé et dans des trémoussements d’électrisé sans secours. Pour le souvenir et la légende, il ne restera que les photos pour certifier le pitoyable clown burlesque, figé au milieu de toutes ses gesticulations débiles…

Manifestement, dans tout ce tintamarre, trop sobre, j’étais balourd, stupide, désorienté, inutile, bien loin de quelques talents de noceur halluciné. Après le sirtaki, la lambada, le kazatchok, la danse du canard, la farandole, après le tango, la tarentelle, la polka, la carmagnole, la gavotte, j’en avais plein les godasses. Heureusement, entre deux pavanes, j’allais à mon verre et, miracle, il était toujours plein ! Malheureusement, il y a des jours insipides où l’alcool ne délivre pas ses fantaisies. Alors, je décidai de reprendre ma place d’admirateur. Hypocrite, j’applaudirais à la cadence, je rirais aux facéties des uns et des autres, j’acquiescerais à tous les lieux communs des matassins…  

Ils étaient beaux, les mariés ; sur n’importe quelle musique de l’orchestre, ils guinchaient ; bien ou mal, dans l’allure ou à contretemps, en riant et en chantant, c’était égal puisqu’ils étaient les roi et reine de la fête. Elle tenait sa robe comme pour préserver les froufrous blancs du carrelage piétiné ; il tenait sa main comme s’il avait peur qu’elle s’envole.
Les parents du marié suivaient ostensiblement les allures ; en démonstration, ils mettaient en pratique leurs heures d’entraînement à l’apprentissage des danses de salon. Par moments, c’était eux, le spectacle. Ils volaient même la vedette aux novis avec leurs simagrées d’entrechats. Tout y était : la gestuelle, le sourire, l’amplitude, la chorégraphie, la technique, la collusion. C’était beau sans être extraordinaire, tiède sans être brûlant, intéressant sans être passionnant. Je crois qu’il manquait la grâce, la fluidité, le plaisir, ce petit rien qui fait tout. L’attroupement autour d’eux, c’était les aficionados les plus exaltés ou la famille la plus proche, ceux venus de loin et invités aux agapes…  

Il y avait les autres, aussi ; ceux dans les starting-blocks du grand départ vers la notoriété dansante. Ha, ils me font rire, ces pseudo-danseurs du dimanche ; interpellés, juste ce qu’il faut pour les désamarrer de leur table, fiers comme des matamores d’arène, ils se lèvent en rentrant le ventre, en jetant leur serviette et en bousculant leur chaise. Alors, conquérants jusqu’à l’âme, ils s’élancent vers la piste de danse, ils l’envisagent, ils l’encerclent, et ils se consomment avec les quelques Consuelo de service, tout heureuses de laisser choir leur éventail en échange de ces dignes faiseurs de vent…  
Avec l’adversaire du moment, ils s’attellent du regard, ils se donnent la main, ils prennent une hanche, un coude, une épaule (parfois un râteau) ; ils se serrent, ils se frottent, ils s’emmêlent, ils s’abîment ; mine de rien, ils tâtent les formes de la ballerine, ils subodorent les effluves de sa transpiration, de son parfum, de son haleine ; ils s’étreignent, ils se croient sensuels. C’est l’irrésistible tournis, la corrida des corps, la danse du ventre, la ronde éternelle. Aidées par la force centrifuge compère, les bras, les sourires, les robes, s’écartent. Les coiffures voltigent, les chignons se désamarrent, les chaussures s’entrelacent, on se marche sur les pieds, on se « danse de Saint Guy » mais on y prend goût. Brutalement, ils font l’amour en public et en refrain, et c’est souvent le plus merveilleux souvenir de leur futur avenir…

La nuit s’était bien avancée ; les gosses dormaient dans les bras de leur mère, les jeunes reprenaient leur souffle en tirant sur des mégots rougeoyants, les vieux se racontaient des exploits incertains en lichant leurs verres à moitié pleins. A la faveur de l’éclairage tamisé, je l’avais repérée ; l’aura trouble qui planait autour d’elle rajoutait encore à ma curiosité d’explorateur nocturne. De quel arbre généalogique descendait-elle ?... Etait-ce une copine, une cousine, une nièce, une tante, une amie de la famille adverse ?... Sous les feux de la rampe, tantôt amarante, tantôt turquoise, tantôt émeraude, elle semblait s’être matérialisée sur la piste de danse ; telle une nymphe solitaire, admirant sa plus belle toilette dans le miroir bleuté, elle ondoyait lascivement aux sentiments de la musique envoûtante ; seule sa flûte de champagne accompagnait ses simagrées remuantes. Il me fallait un slow pour l’entreprendre mais ce n’était que cha-cha-cha frénétique, zumba torride, troïka endiablée ! Fallait-il que je soudoie l’orchestre pour avoir la faveur d’un blues ?!... Enfin, à l’aube, quelques couples s’étaient enroulés le corps à la faveur de slows langoureux. Aller tenter un : « Vous dansez ?... », avec cette naïade, même multicolore, c’était au-dessus de mes forces ; j’étais crevé, j’avais mal à la tête et trop d’ampoules aux pieds… pour gambiller…