Hermance adorait danser. Depuis sa prime enfance, elle s’efforçait en entrechats devant la grande armoire à glace de sa chambre. C’était bancal, tout de guingois, mais elle se régalait. Ses bras tourbillonnaient autour de ses maigres épaules tandis que ses hanches se balançaient en rythme impaire genre quatre et trois font sept. Ce n’était pas du tout en mesure, mais Hermance s’en moquait. Enfin, plutôt dire qu’elle ne s’en rendait pas compte. Pourtant, son père, un butor à l’haleine chargée, ne se privait pas de se gausser et de tourner en dérision cette pauvre gamine. Comme il existe une justice immanente, le bonhomme, veuf prématurément, se retrouva dans la peau d’un de ces pauvres types qu’on voit parfois danser seuls dans les bals du 14 juillet, ivres et la main plaquée sur le ventre, le regard vitreux perdu dans le vague.

Hermance grandit. Elle fêta bientôt ses dix-huit ans, âge assez magique qui permet aux jeunes filles dans son genre d’échapper à la tyrannie paternelle. « Je suis majeure, je fais ce que je veux ! Si j’ai envie d’aller danser, j’irai danser. Je n’ai plus besoin de ta permission, Papa. » Le mot « Papa » étant prononcé avec ce mépris glacé propre à la jeunesse. La réponse fut simple et claire : « Tant que c’est moi qui paierait le froc que t’as sur le cul et le bifteck qu’est dans ton assiette, ce sera à ma façon. Si t’es pas jouasse, tu te trouves un boulot, un appart’ et tu fous le camp. La porte est grande ouverte. »
Il n’en fallut pas moins. Dans le mois qui suivit, Hermance trouva un job de caissière à l’hypermarché du coin et un studio pas trop frais mais vivable chez une petite mémé connue de longue date. Le veuf se retrouva seul, pauvre Robinson de HLM, avec pour seul Vendredi un cubi de mauvais vin.

Hermance, elle, ne manquait aucun bal, aucune soirée dansante. Elle était de tous les évènements où l’on diffusait un tant soit peu de musique. Toujours à contretemps, toujours de guingois et bancale, mais assidue à la valse, au tango et au twist ; sans oublier le madison et le jerk où elle excellait malgré elle dans ce grand n’importe quoi plus proche de la danse de Saint-Guy que du charleston. C’est là qu’elle découvrit, assez rapidement, les sombres mystères de la tapisserie. Faire tapisserie était une expression qu’elle n’avait jamais entendue jusqu’alors. Elle prenait heureusement son mal en patience, attendant avec impatience le quart d’heure américain, ce moment de la soirée où c’était le tour des filles d’inviter les garçons. Ça marchait plutôt pas mal… Pour les autres filles. Hermance récoltait les râteaux.

Il arriva cependant que la chance tournât. Un soir d’été, lors d’un bal donné sur la place de la mairie à l’occasion d’on ne sait quel comice agricole, alors qu’elle tenait son rôle de tapisserie avec le plus grand flegme, elle vit arriver une sorte de grand échalas costumé machiavélique. Pantalon de velours côtelé vert, chemise orange à rayures bleuâtres et cravate mal nouée disons, comment dire, d’une couleur plus qu’incertaine. De loin, on avait l’impression que cette maudite cravate était décorée d’une multitude de petits cancrelats. De plus près, on remarquait avec soulagement que les insectes n’étaient en fait que des ananas mal dessinés. Bref ! Malgré son look de farfouillard en déroute et sa coupe de cheveux aléatoire, l’échalas eut l’heur de plaire à cette bonnasse d’Hermance. Ne le quittant pas des yeux — ce qui n’était pas bien difficile — elle attendit avec patience le fameux quart d’heure américain.

Et ça tardait, ça tardait. Le DJ n’en finissait pas de finasser. Il beuglait d’une voix de rogomme dans son micro que voilà, le fameux quart d’heure n’allait pas tarder préparez-vous mesdames à rencontrer votre âme sœur votre coup d’un soir ou l’objet de votre prochaine crise de larmes ou de rire. Ainsi que tout un chapelet de blagues de comptoir entre un tube des Village People et la dernière escroquerie Hip-Hop. Et allez hop ! Pendant ce temps, Hermance se morfondait, tremblant de peur de se faire souffler le bellâtre psychédélique par un boudin de passage.

Et puis non. Le lampion humain n’attira personne dans ses filets. Il avait beau ressembler à ces fleurs bariolées piégeuses d’insectes, il n’en attira aucun. Sauf bien sûr notre fine mouche d’Hermance qui se précipita sur lui dès le signal du DJ.

Elle fila comme le vent, de guingois et toute bancale, mais fermement décidée à remporter l’affaire. L’échalas, accoudé à la buvette ne vit rien venir. En deux temps et trois mouvements, il se retrouva collé-serré au beau milieu du dancefloor, avec, pendu à son cou, une espèce d’épouvantail à lunettes éperdu comme un merlan frit dans un samovar. D’une danse, une autre. Une polka, un slow et l’affaire était dans le sac. Ces deux-là, aussi piètres danseurs l’un que l’autre, contrits et confits d’une tendre ringardise, étaient fait pour se rencontrer. 

Tout absorbés qu’ils étaient l’un de l’autre, ils ne remarquèrent pas un pauvre bonhomme au regard vague, un peu pompette, qui dansait seul, une main plaquée sur la bedaine et un mégot coincé entre ses lèvres aigries.  


Évreux, 08 mars 2017