Du hobereau de campagne, tel qu'on se l'imaginait jadis, en se gaussant, sous les plafonds peints de Versailles et les lustres de l'Ancien Régime, il n'avait gardé que les bottes boueuses. Et si elles étaient boueuses, c'était à cause de cette région impossible. Et c'était à cause de cette guerre -perdue d'avance, ne le lui avait-on pas prédit? Et s'il ne lui restait que cela à défendre ? Lui-même, les autres, et puis une cause, fût-elle perdue d'avance?  

Une journée de combats harassants. Des avancées, des reculs, l'impossibilité de faire donner aux canons toute leur puissance, à cause des replis de terrain, fossés, levées, un pays morose. Il avait imaginé une plaine et le blé à peine coloré, à perte de vue… A la place, il y avait ces ornières emplies d'eau, et le goût âcre de la mort - encore.

Et puis, une nuit de veille, à penser, à se souvenir. De sa prime enfance, il gardait peu d'images, le plus beau moment de sa vie ayant été son retour en France, lorsque les nobles émigrés avaient pu rentrer au pays, et y entamer une vie nouvelle, sous un nouveau régime. Honni par les uns… Servi par d'autres. Sa mère, veuve, s'était remariée. Son beau-père avait une petite fille qui avait été d'abord élevée dans une famille de villageois, républicains et jacobins. Que de malentendus, avant que la famille se resoudât autour de deux petites sœurs. Penser à elles le faisait sourire : tous deux admiraient tellement l'Empire. Une légende dorée… Des victoires. Des châteaux. Des abeilles… Une dynastie. Et puis, et puis, l'Espagne, la retraite de Russie, il ne savait ce qui avait été le pire, mais il était un soldat de Napoléon et il le serait jusqu'au bout.

Son raffinement faisait rire ses compagnons. Son courage faisait taire les quolibets et les médisances. Parfois, on l'appelait… Le divin marquis. Cela aussi le faisait sourire. Mais il gardait un silence pudique sur ses aventures ou ses liaisons. Elles étaient peu nombreuses d'ailleurs. La crasse des champs de bataille et le bruit des détonations le tenaient éloigné des granges de fortune et des étreintes grossières, expédiées dans l'ombre de la nuit.

Il préférait imaginer telle jeune fille d'Angoulême, son pays, plutôt que...

Mais une explosion formidable retentit, en même temps que des éclairs violents et la poudre et la mise à feu faisaient de leur abri leur future sépulture. Le corps projeté à des mètres de là, celui qu'on avait parfois surnommé « le divin marquis », l'officier de grenadiers de Napoléon Ier, le noble apatride qui s'était retrouvé une raison de vivre dans la Grande Armée, le marquis Guillaume de Rochebeau, périt, ne laissant que quelques bouts d'uniforme calcinés, et quelques restes qui disparaîraient bientôt dans la terre grasse du Brabant.

Ni plus ni moins que son aïeul inconnu, soudard ou hobereau, allez savoir, dont ne subsistaient que quelques ossements anonymes, quelque part entre la France et les Pays-Bas autrichiens, là où jadis, il y avait eu Fontenoy.

On était à Waterloo, dans la nuit du 18 juin 1815.

Et Napoléon, extrait à grand-peine du champ de bataille, retournait à Paris.


***


Et voilà qu'ils étaient toute une famille, dans un jardin d'été, réunis pour fêter un anniversaire, les parents, les beaux-parents, le jeune couple, et le nouveau-né, vagissant dans son berceau.

Quelques centaines d'années plus tard, par un bel après-midi de juin, dans un jardin, à Waterloo.