Par un après-midi incertain de mars, de jeunes hommes à l’aspect blasé patientaient en chuchotant dans les coulisses du théâtre de l’Éternité. Malgré ce discret remue-ménage, tout était calme. Les machinistes et les costumières n’étaient pas encore arrivés. Dans un coin, le pompier de service fumait une cigarette d’un air pensif. Sur la scène, quelqu’un récitait un poème sans conviction. Quelques timides applaudissements claquèrent dans l’obscurité, puis une voix féminine remercia le récitant d’être venu, précisant que quelqu’un, un jour, lui écrirait. Aussitôt, une autre voix cria : « Au suivant ! »

Un jeune homme entra en scène. La poursuite n’éclairait que son visage et ses épaules, laissant ressortir son regard clair. Il croisa les bras et attendit qu’on s’adresse à lui.
     — C’est la première fois que vous vous présentez à un casting ? demanda la voix.
     — Non. J’ai postulé pour le rôle du Serpent dans votre première pièce, monsieur. Je n’ai pas été pressenti.
     — Évidemment ! Vous êtes trop large d’épaules. Vous n’auriez pas été crédible. Pour quel rôle postulez-vous aujourd’hui ?
Le jeune homme repoussa ses longs cheveux en arrière.
     — Je ne sais pas. Je suis ouvert à toute proposition.
     — Eh bien, allez-y ! Récitez-nous quelque chose. Ce que vous voulez.
Le jeune homme toussa pour s’éclaircir la voix puis il s’avança vers la rampe. Son air timide s’effaça pour laisser place à une intense concentration. Il s’agenouilla, baissa la tête, comme dans une profonde méditation, puis soudain se redressa et déclama :
     — La vie n’est qu’une ombre errante ! Un pauvre acteur qui se pavane et s’agite une heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien.
Un long silence s’installa. Puis quelques murmures voltigèrent çà et là dans la pénombre de la salle. Comme un lointain conciliabule de voix cristallines et pourtant profondes. L’une d’elles ressortit du lot.
     — Il me parait très bien, celui-là. Qu’en pensez-vous, Maître ?
     — Je pense qu’il est parfait pour le rôle principal, répondit une voix grave.

La salle s’illumina. Un vieillard vêtu de blanc se tenait debout au troisième rang. Autour de lui, sept femmes chacune parée d’une couleur de l’arc-en-ciel se congratulaient.
     — Vous êtes libre en ce moment, demanda le vieil homme. – Ce n’était pas vraiment une question – Pas de contrat ? Même pas un truc ou deux dans la pub ?
     — Non. Je suis libre comme l’air, répondit le jeune comédien.
     — Alors vous commencez ce soir.
     — D’accord. Je vous remercie. Puis-je connaître mon rôle ?
     — Votre rôle ?
     — Oui. Dans la distribution.
     — Mais celui du Fils, voyons. Le rôle principal.
Le jeune comédien souriait de toutes ses dents.
     — C’est mon jour de chance, on dirait.
L’homme en blanc, dubitatif, se triturait la barbe.
     — Non. Pas vraiment. C’est un rôle difficile qui demande beaucoup d’abnégation. Êtes-vous prêt à sacrifier trois jours de votre vie pour un rôle qui marquera l’histoire de l’humanité ?
À son air déconcerté, on pouvait voir que le jeune homme ne comprenait pas vraiment le sens de la question. Il répondit par l’affirmative, mais du bout des lèvres.
     — Alors, c’est d’accord, conclut le vieil homme. La première est prévue pour le 25 décembre. J’imagine que vous serez prêt. Quel est votre nom déjà ?
     — Jésus, monsieur.