Y en a, même enfermés dans des ampoules, ils ne brilleraient pas mieux ! Celui-là, j’t’y foutrais le courant dedans, juste pour le voir danser !  Mais que voulez-vous qu’il éclaire ? Il faut un minimum de matière grise pour qu’elle s’enflamme ! Appelons les choses par leur nom, que diable ! Sous bulle, sous cloche, plutôt !...  

Dans le temps, on mettait le fromage sous cloche pour ne pas que son odeur déborde du plateau ! Parce qu’à cette époque, mossieur, pardon monseigneur, le fromage avait son fumet, ses fragrances, son incommodité ! Au contraire d’aujourd’hui, où tout est aseptisé, on reconnaissait la tomme, le camembert et le Foujou, bon Diou ! Un roi dans sa bulle, c’est pour ne pas supporter ses frasques odorantes ou qu’il ne supporte pas les nôtres ?... C’est peut-être un saint ?... La bulle papale ! Ha, ha !...

De par son statut, plus élevé, plus grand, plus riche, un roi est toujours hors de portée de ses sujets ; quelle idée de renforcer encore cet éloignement ! Faut-il y voir une relation avec nos dirigeants du moment, tellement loin des préoccupations de leurs administrés ?
Hé, Stanislas, tu ne manques pas d’air sous ta cloche ? C’est quoi, cette bulle ? L’œuvre d’un illuminé ? De quel droit ces quelques fanatiques, sous le prétexte imbécile de leur art moderne, s’accaparent-ils nos monuments en les enlaidissant ?...

« Vous ne pouvez pas comprendre, les béotiens : c’est de l’Art !... »

C’est une blague, une œuvre de potache, diront les uns, un camouflet à l’Histoire, un délit de bêtise, diront les autres. Ce serait comme rajouter des moustaches à la Joconde, mettre un short à monsieur *De cul-vers-ville, dessiner une moto à la place du cheval, sous le hussard de Géricault. Une œuvre d’art, une vraie, c’est sacré. La détourner de sa destination originelle, c’est bafouer son auteur. Cela me fait penser à une autre « œuvre éphémère » où un « artiste » avait empaqueté le Pont-Neuf, à Paris. En arrachant le papier l’enveloppant, les riverains retrouveraient le plaisir de redécouvrir leur pont. Faut-il perdre la vue pour mieux voir ? Devenir sourd pour mieux entendre ? Faut-il être sevré de sucettes pour en réclamer le goût ?...

Aujourd’hui, on fait n’importe quoi pour bousculer le troupeau bêlant dans l’ornière de la mièvrerie. On veut étonner encore des zombis qui ne s’étonnent plus de rien. Il n’y a plus que les faits divers, les catastrophes, le sang, à condition que ce soit ceux des autres, qui puissent les détourner de leur neurasthénie ambiante. A force de tranquillisants et d’expédients, les innovations sont moroses, l’imagination est stagnante, la création se morfond. Alors, ces faussaires de la Beauté se permettent d’aller graffiter les œuvres des autres, de les recopier, de les imiter, de les confondre. Devant ces usurpateurs, on crie au génie ou au scandale et le monde continue de tourner. A un gamin qui chantait « Ne me quitte pas » dans la télé, combien ont cru qu’il en était l’auteur. Hé oui, mon bon monsieur Stanislas, tout fout le camp…

Quelle idée est passée par la tête de ce blasphémateur ? Si je le chopais, celui-là, je lui repeindrais sa bagnole avec toute mon imagination de contrariété. Je ne serais pas chiche avec l’encre de Chine, la boue de la rivière, la merde de chien, les estafilades des pierres. Je vous le dis, il dépérirait en attendant la remise en état de sa caisse comme on languit la restitution de notre statue…  


« Hé, faut se détendre !... C’est du deuxième degré !... »

Et qu’en pense t-il de tout ça, le bon roi Stanislas, derrière sa prison de verre ? Comment appréhende-il cet art éphémère ? Comment se voit-il, déguisé en sucette géante ? Jadis, s’il faisait peur aux aïeux, aujourd’hui, il fait rire les enfants. A l’intérieur de sa bulle, comment voit-il les quidams traversant sa Place ? En bleu, en blanc, en rouge ? En filigrane ? De son temps, s’il était près du peuple, ce paquetage burlesque l’isole de ses sujets…  
Parfois, je vous assure, la pierre d’une statue doit pleurer autrement qu’avec les larmes de la pluie…  

Nous, les humains, on aime bien nos statues ; on en connaît tous une, on a notre préférence, nos affinités. Au fil des ans, quelque part, elle vieillit avec nous. Même si elle reste sur place, elle nous accompagne ; elle est fidèle, toujours à l’heure, toujours de l’humeur qui est la nôtre au moment où on la croise. C’est grégaire, une statue ; elle s’apprivoise, elle appartient à la ville, au boulevard, au square, à tous ; elle devient le monument historique de notre aventure terrestre. Elle est réconfortante ; sa présence est rassurante. On fait le détour, on va la voir parce qu’elle a toujours du temps à nous consacrer. On s’inquiète d’elle comme l’Amie de toujours. Est-ce qu’elle a bien supporté l’hiver, la grêle d’hier soir, la meute des étourneaux, les p’tits cons tagueurs ? Elle nous manque. C’est une amie silencieuse mais ô combien confidente…  
Enfant, on s’est abrités dans son ombre ; adolescent, on a sans doute rayé son socle avec nos initiales rebelles ; jeune adulte, on y a prêté quelques serments éternels, déclaré sa flamme tout aussi enthousiaste. Je sais qu’on l’emmène dans nos aventures les plus lointaines, qu’elle est un phare éclairé pendant nos nuits les plus ténébreuses ; c’est elle qu’on visite en premier quand on revient  de ces voyages intemporels.
Maintenant, vieux, elle est notre point de repère ; son regard est austère mais son doigt pointe ostensiblement vers le banc reposant. Protectrice, à travers elle, nous sommes inscrits dans la postérité.
Une statue, c’est vivant. A chaque heure de la journée, elle s’illumine du soleil caressant et le jeu des ombres baladeuses la déplace furtivement dans le temps. La nuit, la lune la cajole ; les étoiles se posent sur elle comme des confettis de fête nocturne. Quand tout est noir, on sent sa présence, son odeur, sa force tranquille…
Quand on lui refait une beauté, qu’elle prend son bain de jouvence, c’est notre propre vieillissement qu’on lui enlève. Alors, quand on la recroise au détour de l’allée, elle est toute belle, toute pimpante et on n’est même pas jaloux parce qu’on l’aime. Finalement, c’est avec elle qu’on traverse la vie. Et dire qu’on veut lui mettre la tête à l’envers, la secouer pour si des fois, il neigerait dans sa bulle…

Alors, tous ces pseudo-artistes à la manque, ces saboteurs d’œuvres, ces illusionnistes du deuxième degré comme d’un piédestal, ils n’ont qu’à se mettre en valeur ailleurs qu’en parasitant nos symboles statufiés. En mésestimant l’Histoire du Passé, on l’oublie au profit d’un simulacre d’art contemporain, on entretient l’Ignorance et on est condamné à revivre nos fautes…  
 

*La statue sur le quai Stalingrad à Toulon.