Ma voisine, c’est une espagnole pure andalouse. A l’heure de cette écriture, madame veuve Gonzalez Alejandra, Consuelo, Dolorès, a quatre-vingt treize ans ; c’est l’addition des bougies éclairées sur son récent gâteau d’anniversaire qui le certifient ; c’est son vieux jardinier de gamin qui me l’a dit. Pour faire son ménage, elle use ses filles, ses belles-filles et les femmes de ménage qui défilent chez elle. Elle les surveille de près pour que tout soit nickel…

Tous les vendredis, accrochée au bras d’une de ses brus, cahin-caha, elle descend jusqu’au marché. Avec son camée planté sur le revers de sa veste, sa mise en plis impeccable et ses petites chaussures vernies, elle est toujours pimpante. Son cabas est pendu dans son autre main ; elle ne déroge pas à ses habitudes d’antan. Si elle est vieille, elle n’est pas ancienne ; l’outrage du Temps, elle l’a dressé aussi, à coups de courage, de sacrifice, de travail, d’obstination. Ce n’est pas la Mort qui viendra la chercher, c’est elle qui, inexorablement, va à sa rencontre.
Pourtant, chaque vendredi, elle doit recompter tous les absents qui ne croisent plus sa route. Faut-il avoir la vie drôlement chevillée au corps pour traverser les épreuves de ce temps assassin. On sent la femme de labeur, celle qui a trimé, souffert, transpiré, pour tenir sa famille dans les meilleurs principes de l’éducation. On devine toute la déférence qu’elle a pour la France et toute la nostalgie qu’elle a pour son Espagne.

Le matin, quand elle part seule jusqu’à sa boîte aux lettres, on sent que cela devient une excursion dangereuse ; le moindre gravier pourrait la faire tomber, le moindre coup de vent, la bousculer, le moindre matou venant se frotter dans ses jambes, la renverser. Il y a quelques années, elle sortait encore sa voiturette ; quand elle mettait le frein à main, pour refermer son portail, souvent, elle n’arrivait plus à l’enlever ; alors, elle appelait les secours du voisinage pour la dépanner.
Récemment encore, à cinq heures du mat, elle préparait des paellas pour toute la famille ! Vingt ou trente à table, c’était dans ses habitudes de matriarche et rien n’aurait pu déroger à ce qu’elle se calme pendant ces furieuses agapes de grande lignée.
Sans doute, elle a perdu la plupart des prénoms et l’ordre de naissance de ses arrière-petits-enfants ; si elle retient encore ses souvenirs de quatre-vingts ans, ceux qui en ont un ou deux, elle n’a plus assez de place pour les rentrer dans sa tête blanche.

L’été, à la fraîche, madame Gonzalez fait le tour de son jardin avec son éventail à la main. Malgré ses jambes frêles, ses épaules rabougries et Parkinson qui gère la plupart de ses gestes, on sent encore toute sa fierté de femme andalouse. Elle renifle quelques fleurs à sa hauteur, ôte les plus fanées et vide son minuscule arrosoir dans des pots assoiffés.
C’est un de ses fils qui vient s’occuper du jardin ; à huit heures tapantes, il est sur le pont, maman le surveille de la fenêtre. Comme il n’est plus tout jeune, il se contente de balancer du désherbant avec un appareil contondant. Forcément, il ne peut pas se plaindre d’un mal de dos, d’une cheville ou d’une fatigue, puisque sa mère s’occupait de tout ça, il y a encore peu de temps. Je le vois transpirer, pester et saboter son travail. Il aimerait bien discuter avec moi pour se donner le temps d’une récréation entre tous ses travaux de jardinage mais je fais comme si je ne le voyais pas.

Chaque soir, Alejandra, Consuelo, Dolorès, vient pendre ses collants sur le fil de son étendage ; pour une pince à linge accrochée, trois tombent mais son sous-vêtement finit toujours par s’agiter doucement dans la brise du soir. Elle l’arrange pour lui donner une forme convenable, dans la bienséance de l’endroit mais, parfois, le vent facétieux gonfle les hanches, bombe les cuisses, arrondit les mollets, remplit les pieds, du fin tissu. Un instant, elle semble s’en amuser ; un instant, ses sourires ne tremblent plus ; un instant, un instant seulement, elle ferme les yeux dans la lumière du crépuscule…  

Gitane clandestine, les bras insolemment levés au ciel, la mine superbe, elle esquisse un pas de danse, un boléro, un fandango, un flamenco, peut-être, aux sons enjoués des guitares et des castagnettes, que nul ne peut entendre et que nul ne peut comprendre.
Alors, c’est le grand soleil de Barcelone qui éclaire son visage ; c’est le vent chaud de l’Andalousie qui caresse ses joues ; c’est le parfum capiteux de la Costa Del Sol qui aiguise ses narines frémissantes. Si une voiture « tintamarre » dans la rue, ce sont forcément les pétards de Bilbao et ses feux d’artifice multicolores qui s’incrustent dans ses pupilles embuées et si les nuages du couchant rougissent un peu trop, estoqués par les banderilles des branches fleuries du vieux seringat, elle entend les battements de son cœur qui répètent à l’unisson : « Toros !... Toros !... »

Quand elle me voit, elle se cache et quand elle me parle, je ne comprends pas un mot sur dix de sa conversation ; les pénibles tremblements ont aussi envahi sa voix et ses phrases. Alors, j’acquiesce, je compatis, je hoche la tête pour lui donner raison ; si je dis oui quand il faudrait dire non ou le contraire, elle n’a pas l’air de s’en offusquer. Je crois qu’elle a accumulé tellement de compassion au cours de sa vie qu’elle peut se passer de mes piètres objections de jeune soixantenaire. Chaque année, à l’automne du jardin, je lui cueille la plus belle de mes roses, celle dont les effluves font chavirer et reconsidérer notre monde avec d’autres critères que ceux des tristes faits divers…