Le cirque ! Le cirque ! Dans la colonie de vacances, on était tous excités comme des puces, de savoir les quelques roulottes arrivées sur la place du petit village ! Le cirque ! Le cirque ! On ne parlait plus que de ça ! Les jeux de collerettes, les baignades dans la Vernaison, les parties de foot, les veillées aux feux de bois et les longues marches dans la montagne, on s’en fichait !

On nous avait promis une place ! Avec les autres colonies de vacances dans le coin, c’est sûr, il faudrait serrer les coudes à l’entrée ! Moi, j’avais économisé mes carrés de sucre  du petit déjeuner pour les donner en friandises aux animaux du cirque.
Certains, les farceurs, avaient vu des grosses têtes de clowns sur les affiches placardées sur les murs du village ! D’autres, les menteurs, racontaient, à qui voulait l’entendre, les rugissements des lions sauvages, quand ils s’étaient approchés des cages. Les rêveurs allaient enfin admirer leurs plus belles songeries en vrai. Avec notre imagination en effervescence, on sentait même les effluves de la ménagerie jusque dans la cour de la colonie !...

Ils avaient monté leur chapiteau en un tour de main ; les piquets en ferraille plantés, tendant les cordes et soutenant le grand mât, la petite cabine de la billetterie, les ballots de paille entassés, les drapeaux flottant aux quatre coins de l’événement, rendaient l’atmosphère exceptionnelle. Mais où avaient-ils donc déplacé la statue du Poilu ?... Dans cet antre fascinant, on allait en prendre plein les yeux, plein les oreilles, imprimer ces souvenirs et les ranger dans le tiroir des grands moments extraordinaires !...  

Ce n’était pas un grand cirque, un de ceux qu’on voit à la télé, un de ces cirques, avec Roger Lanzac à la manoeuvre, des superbes caravanes stationnées, des stars aux sourires Gibbs et aux bagouzes plein les doigts, des animaux exotiques qu’on ne savait même pas qu’ils existaient, des lumières à éblouir les spectateurs pour l’éternité et des haut-parleurs partout pour encenser des exploits de première mondiale.

Enfin, nous sommes entrés ; nous avons occupé la petite cinquantaine de places que contenait le cirque ; je me souviens de ces planches disjointes qui pinçaient les fesses à chaque fois que l’un de nous bougeait un peu et des sachets de confettis qu’on avait généreusement donnés aux plus petits.
A l’intérieur, les étoiles collées sur les bâches des cieux ne brillaient plus depuis longtemps. Tu parles d’une piste aux étoiles ! L’éclairage ? C’était une simple guirlande d’ampoules brunie de chiures de mouches ! La musique ? Un vulgaire poste de radio qui racontait France Inter en boucle ! A croire que le patron de cette pantomime attendait les résultats du tiercé ! La grande famille du cirque ? Ils étaient quatre ! Le père, la mère, le fils, la fille plus un vieux toutou attendant une hypothétique gamelle !...  

Enfin, est arrivée sur la piste une femme déguisée en trapéziste ; c’était la même dame que la caissière de l’entrée ! Elle a grimpé sur une corde tendue et effectué ses numéros d’acrobatie sans véritable voltige. Presque au-dessus de nos têtes, j’entendais les lanières claquer, les grincements de son perchoir, le souffle court de ses efforts ; je reçus une goutte de sa sueur sur le bras et ce fut le début de la fin de cette représentation fantastique. Quand elle se reposait un instant, en semblant attendre nos acclamations, j’étais content de la savoir à l’abri d’une chute ; quand elle termina son spectacle, j’étais rassuré de la voir encore vivante…  
Le vieux chien de tout à l’heure, habillé en robe froissée et en chapeau ridicule, aboyait aux injonctions de son maître, quand celui-ci lui réclamait les comptes exacts d’une addition facile. Quand l’animal se trompait, ce n’était même pas rigolo ! C’était pathétique ! Comme s’il voulait reprendre sa leçon de dressage, le patron du cirque le frappait sans ménagement avec une sorte de trique souple ! Le pauvre animal couinait à chaque sifflement de fouet ! Tout le monde voulait lui souffler le bon résultat ! Et les coups sur le chien me faisaient mal ! C’était triste comme quand la magie n’existe plus ; c’était accablant comme quand on sait que le père Noël n’est qu’une invention d’adulte. On s’est fait avoir et on s’en veut de cette crédulité d’innocence livrée en pâture aux moqueurs pervers…  

C’est le fils qui a joué le prestidigitateur. Il glissait un foulard bleu dans le creux de sa main et il ressortait vert dans l’autre, il soufflait dans son poing et une myriade d’étincelles jaunâtres s’envolait en l’air comme s’il était le créateur du firmament ; de sa manche, il tirait des cartes et ce n’était pas franchement étonnant. Se voulant hypnotiseur, il regardait fixement son public comme s’il avait fait une prouesse extraordinaire ! Clou de son spectacle, une tourterelle est sortie de son chapeau trop grand quand il nous a salués et quand il a fallu applaudir son exhibition, nous n’avions décelé aucune performance signifiant ses talents d’escamoteur…  

La fille nous a fait son numéro de jonglage avec des quilles dépareillées et en exécutant des sauts même pas périlleux. Pourtant, elle s’appliquait comme si son avenir en dépendait. Elle a lancé quelques balles en l’air, en a perdu quelques-unes, et c’est quand le chien les lui rapportait qu’on a tous applaudi à l’unisson ! Sous ce sinistre chapiteau, on sentait l’âpreté, la difficulté, la faim, la précarité, bien loin de toute féerie récréative…  

Puis vint l’apothéose, le moment burlesque, le relâchement après la tension du spectacle. Sur la piste, c’était le même bonhomme, le tortionnaire du chien, déguisé en mauvais clown ! Il me faisait peur avec ses yeux maquillés de bleu douteux, ses lèvres trop rouges et sa face plus livide que blanche. Il jouait les comiques mais il ressemblait plutôt à un père fouettard, et quand on devait rire, à chacune de ses grimaces forcées de tragédien, je n’arrivais pas à esquisser le moindre rictus approbateur.

A la fin de cette mascarade, on devait applaudir ; par la cacophonie hypocrite et générale, rendre au Spectacle ses lettres de noblesse, pendant que cette équipée pitoyable jouait les révérencieux sur leur minuscule piste. En fait de magie, c’était plutôt une lutte ordinaire pour la survie, dans ce cirque de la dernière chance ; ces pieds nickelés, s’ils avaient fait la manche, ils auraient récolté plus d’argent qu’avec leur piètre prestation. La vraie magie du cirque, elle doit exacerber les sens ; elle doit impressionner, subjuguer, ébahir, émouvoir, interloquer ; celle-ci, palpable dans sa rudesse, pénible dans son effort, désespérée dans sa façon, n’était plus de la magie. Emportés par notre imagination, mais bernés par cette réalité, je peux vous dire qu’on n’applaudissait pas réellement…  

En rang, on s’en retourna sagement jusqu’à la colonie. Il faisait nuit. Les étoiles dans le ciel étaient bien plus nombreuses que celles qui avaient voulu m’éblouir pendant cette représentation. En douce, j’arrivai à quitter l’ordre de notre procession pour aller visiter la fameuse ménagerie du cirque…

Dans une cage, il y avait des poules naines ; si, à la lueur du réverbère, l’écriteau indiquait : « Oiseaus rare de Papagonie », c’était seulement pour les œufs qu’elles étaient encore du voyage. Dans celle-ci, il y avait trois chèvres qu’on avait pompeusement nommées : « Chamoix de la Cornière des Angles » et dans celle-là, il y avait un singe : « Attèle d’Ammérique » mais comme il ne bougeait jamais, j’ai pensé qu’il était sans doute empaillé…  

Un peu à l’écart, il restait une cage et je pouvais lire sur la pancarte : « Dick, lion sauvage d’Affrique. Ne pas approché, ne pas dérangé l’animal. La direction décline toute responsabilitée ». Dans la pénombre, j’ai bien reconnu le vieux chien ; maladroitement grimé, sous une fausse crinière de lion, il semblait dormir. Je l’ai appelé doucement. « Dick ?... » Il remuait la queue… « Tu veux un sucre… « Ouah !... »  « Deux ?... » « Ouah ! Ouah !... » « Il m’en restera encore trois, rien que pour toi… » « Ouah ! Ouah, Ouah !... » Il me léchait la main ; je lui donnai tous mes sucres et je lui soufflai : « Demain, je viendrai te délivrer parce que, maintenant, il faut que je rentre vite pour être devant mon lit à l’appel du dortoir ; je viendrai à six heures… « Ouah, ouah, ouah, ouah, ouah, ouah !... »  

Le clocher racontait l’aube et ses six heures, quand je retrouvai la place du village. Le cirque avait disparu ; le patron était peut-être parti toucher son tiercé… Ici et là, il ne restait, voletant, que des brindilles de paille, les trous des piquets en ferraille et des confettis éparpillés, témoins de nos batailles. Revenu, le Poilu vert-de-gris semblait courir sur son piédestal pour rattraper un illusoire temps perdu. Dans mon mouchoir, qui n’était pas en couleur de prestidigitation, j’essuyai mes larmes de petit garçon…