Je ne suis pas physionomiste. Un défaut mineur, certes. Sauf que… Dans ma vie professionnelle, on me présenta la même personne à trois reprises, elle me souriait comme à une amie et avec bienveillance répondit :

     »Mais nous nous connaissons, n’est-ce pas, chère Madame ? »

    Je balbutiai un « Mais certainement, madame… ??? » cherchant à toute allure où nous nous étions déjà rencontrées et ce que nous nous étions dit !...Le trou noir. Heureusement, elle était bavarde et notre échange de banalités nous évita d’approfondir la question.

    Ma mémoire s‘est toujours comportée de curieuse façon. Depuis ma jeunesse, je ne retiens ni le titre d’un film, ni le titre d’un livre, un peu comme si je décapitais l’œuvre de son auteur, une fois pour toutes. Ce qui me rends complètement ridicule quand, enthousiasmée par le film ou la lecture, ,je veux faire partager cet enthousiasme. J’ai le titre sur le bout de la langue, je vois parfaitement l’auteur…mais bon sang, il s’appelle comment ?..Jeune, j’en rougissais ; aujourd’hui, je dis simplement « J’ai oublié, c’est normal à mon âge »…et on continue la conversation.

    Ah ! la mémoire ! Elle retient toutes les couleurs de mon enfance, la voix de maman, l’école et ses péripéties drôles ou fâcheuses, la bruissante énergie professionnelle, une guirlande de visages aimés, toute la chaleur du passé. Mais ne me demandez pas ce que j’ai fait avant-hier. Ma mémoire est une trieuse ; ce qui n’est guère important elle l’efface et me désemcombre. Si je quitte mon bureau, arrivée au salon je m’interroge quelquefois: qu’est-ce que je cherche ? Il suffit de franchir une porte pour que je perde le fil. Puis que je le retrouve. Ce qui me rassure : ce n’est pas Alzheimer, pas encore… Si vous avez des doutes, je vous en prie, dites-le. Je prendrai rendez-vous pour une visite de dépistage…